Le militant anticolonial a perdu son trône en 1961 pour son combat

Plus de deux mois après le décès de Tayo Marcel II, que la justice a fini par présenter comme Kezembou Marcel, le groupement Bangou est secoué par la crise de succession entre ceux qui contestent à la lignée Tayo la légitimité, et de l’autre, les partisans du retour à l’ordre rompu par l’autorité coloniale en 1961. Le village se trouve à la croisée des chemins. Et c’est une figure emblématique de la lutte contre la colonisation qui agite ainsi la mémoire de son peuple de longues années après sa disparition. Militant de l’Union des populations du Cameroun (Upc), et défenseur de sa terre natale, l’homme a privilégié l’intérêt de ses administrés à celui d’une administration coloniale plutôt dominatrice et portée à tuer toute idée de libération des peuples locaux.

Dès 1957, la lutte armée s’intensifie dans la région Bamiléké. «L’administration coloniale sollicite le concours des chefs traditionnels pour mettre la main sur les bandes armées… En tant qu’auxiliaires de l’administration, le chef se doit de donner les renseignements utiles pour lutte contre la rébellion », écrit Paul Tchakounté dans son mémoire de licence soutenu en 2007-2008. Alors les nationalistes engagent une lutte contre les chefs « traitres », qui pactisent avec l’administration coloniale. Les chefferies sont incendiées ; notamment celles de Baham, Bahouan, Bandjoun,…. Après avoir collaboré, Paul Bernard Kemayou se rétracta comme beaucoup d’autres chefs, après avoir constaté l’incapacité de l’administration à assurer la sécurité des populations, encore moins celle des chefs. « Pour assurer leur sécurité, plusieurs chefs se rallient au mouvement de l’Upc », écrit Paul Tchakounté. Parmi eux, Paul Bernard Kemayou. « Dans le comité de base de la chefferie, est adjointe une section de combattants. Pour camoufler le jeu, les maquisards sont ici habillés en femmes, pour ne pas attirer le moindre soupçon. C’est en ténue de combattants de l’Upc que le chef Kemayou se présente aux cérémonies organisées par ceux-ci », rapporte l’historien.

Assassiné en Guinée en 1985, et en attente d’obsèques

La guerre est ouverte avec l’administration coloniale. L’ardeur et la témérité du combattant seront vaincues par Maurice Quezel, affecté le 31 décembre 1958 comme chef de poste administratif de Bangou. Ce spécialiste de la guérilla que la France dépêcha d’Indochine pour mater les velléités indépendantistes dans une région Bamiléké qui lui échappe, mettra tout en œuvre pour réussir sa mission. Le résistant finira par céder et s’exila en Chine, terre communiste plus favorable aux indépendantistes d’Afrique française.
Une fois en terre chinoise où il trouve asile, Paul Bernard Kemayou se sent libéré et poursuit le combat sur une terre plus fertile pour la cause, de 1962 à 1972. Dès 1965, l’exilé politique a été coordonnateur et responsable du pool africain socialiste, responsable des échanges entre l’Afrique et le Chine. Pour œuvrer à l’accompagnement des luttes de libération en Afrique.

La signature et l’adresse de l’homme que la Guinée récupéra

Le fils du roi Sinkep Charles, né en 1938, a grandi avec l’âme de combattant. Porté à la défense des opprimés, le prince rencontra Ernest Ouandié à l’école primaire de Bangou carrefour, et ce sera facile pour lui de faire partie du combat que mènera le futur président de l’Upc. Son accession au trône à l’âge de 21 ans comme 12ème roi de la dynastie, ne le détourna pas de sa mission de combattant. Nommé auxiliaire de l’administration, avec pour mission le ravitaillement des troupes coloniales, l’homme profitera pour glaner des informations pour ses frères combattants. Ce qui conduira à sa destitution le 28 avril 1967, et condamné par contumace. Sept ans après qu’il a quitté son royaume, pour un exil forcé, en passant par le Cameroun anglophone. Direction le Ghana, puis la Chine. Avant de terminer ses jours en Guinée où l’homme, devenu directeur des archives nationales de la Guinée, était le représentant permanent de l’Upc. Il décède des suites d’un empoisonnement en 1985. « Le 11 mai 1995, le rituel d’inhumation du défunt Roi est interrompu par des éléments de l’armée camerounaise qui ordonnent à des prisonniers transportés sur le site par l’armée de prendre possession du cercueil », peut-on lire sur une page à lui dédiée sur wikipedia. « Le roi n’a donc jamais eu droit aux obsèques officielles et une succession digne », renseigne un natif de Bangou.

Destitué, Paul Bernard Kemayou est remplacé par Christophe Djomo, son frère consanguin et père (adoptif ?) de Marcel Kezembou (dit Marcel Tayo 2) que la population n’adoptera pas. Ce dernier régnera de 1979 au 16 novembre dernier. Depuis, le groupement Bangou est encore divisé sur la succession. Avec la nécessité de faire les obsèques du roi Paul Bernard Kemayou que la lutte anticoloniale a emporté.

Source: La Nouvelle Expression, édition du 6 décembre 2018.

*L’article a subi quelques modifications pour des besoins éditoriaux et d’actualité

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