Crise anglophone : Dialogue inclusif, mode d’emploi 

Par Moussa Njoya, Politologue

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En finir au plus tôt avec la cacophonie !

Une tête d’un enseignant coupée et exposée au centre-ville de Bamenda. Un nourrisson tué dans son lit. Des cheptels massacrés. Tout le monde est désormais d’accord que la crise sécuritaire qui sévit dans les zones anglophones depuis 2016 a franchi un cap insoutenable et injustifiable.
Et face aux scènes d’horreur quasi-quotidiennes, la cause est désormais entendue de tous qu’il faille absolument un dialogue inclusif. Reste à en déterminer les contours, sur la base des pratiques et usages diplomatiques, juridiques et politiques qui ont été usités en pareilles circonstances.
Entre maximalisation et minimisation des revendications
En réponse à la déclaration du premier ministre Joseph Dion Ngute lors de sa tournée au Nord-ouest et au Sud-ouest et dans laquelle il faisait savoir que le pouvoir était disposé à discuter de tout en dehors de la sécession, le président autoproclamé de l’Ambazonie, Sisiku Julius Ayuk Tabe, a fait une sortie le 27 mai dernier pour se déclarer également prêt à dialoguer avec le pouvoir de Yaoundé. Pour cela, il pose des préalables dont les principales sont : le départ des forces et de défense ainsi que des fonctionnaires et autres autorités administratives en poste dans la zone anglophone ; la libération de toutes les personnes interpellées depuis 2016 dans le cadre de la crise ; l’égalité et la parité entre le Cameroun et les représentants de l’Ambazonie lors des négociations qui devront se tenir loin du pays sous l’égide des Nations-Unies avec la participation des « témoins », notamment le Royaume-Uni, la France, l’Union africaine, le Commonwealth, l’Union européenne et la CEDEAO. Ces négociations devant se pencher sur des sujets concernant la politique, l’économie et les aspects socio-culturels.
Cette démarche essentiellement politique semble être aux antipodes de celle du gouvernement du Cameroun qui, depuis 2016, après quelques moments d’atermoiements, a opté pour une dynamique largement bureaucratique et technocratique, et qui a consisté à discuter de manière sectorielle avec les leaders des corporations des avocats, des enseignants et des étudiants. A la suite de ces échanges, les autorités de Yaoundé, sous la houlette de Paul Biya ont pris des mesures dont les principales sont les recrutements spécialisés des anglophones dans l’enseignement secondaire, la magistrature et les greffes ; la réforme de l’Enam et la cour suprême avec la restauration des sections de la Common Law ; la traduction des actes uniformes de l’Ohada en anglais ; la nomination des anglophones dans les juridictions, les établissements scolaires et universitaires ainsi que l’administration dans les régions anglophones ; etc. A ces décisions à portée corporatistes, ont été adjointes des actions politiques notamment la nomination des anglophones à des fonctions ministérielles prestigieuses.
Dans ce face-à-face gouvernement-séparatistes, les partis politiques viennent en troisième larron. Les partis d’opposition accusent le gouvernement quant à la détérioration de la situation, les positions de certains tendant à se recouper en bien de points avec celles des sécessionnistes. Par conséquent, leurs propositions de forme du dialogue tendent à transformer celui-ci en une sorte de conférence nationale souveraine. Certains n’hésitant pas à appeler purement et simplement à l’instauration d’une transition.
La société civile n’est pas en reste en termes de propositions de dialogue. La plus célèbre étant la Anglophone General Conference (AGC) proposée par le Cardinal Christian Tumi. S’inspirant de la All Anglophone Conference du début des années 1990, cette initiative vise à réunir le plus grand nombre d’anglophones du pays et de la diaspora, afin de scruter les origines de la crise actuelle, de proposer des solutions durables et de servir d’interface entre le gouvernement et les populations anglophones.
Face à cette multitude de propositions, il est loisible de constater que chaque partie tend à tirer à la couverture à elle, et à attirer les autres sur le terrain qui lui est favorable. Résultat, la méfiance et défiance sont de mise. Et le fameux dialogue inclusif tend à se transformer à un véritable serpent de mer, alors que l’urgence de sa tenue n’est plus à démontrer.
Dialogue inclusif : la démarche à suivre
S’appuyant sur les expériences du continent Africain et d’ailleurs, certaines mesures peuvent servir de balises à l’ouverture du dialogue inclusif. Tout d’abord, il s’agit d’éviter toutes conditions préalables à l’ouverture du dialogue. En effet, le principe d’un dialogue inclusif est celui de l’intégration du plus grand nombre de parties prenantes et de la discussion de tous les sujets sans tabous. Les parties doivent ainsi éviter d’imposer des mesures préalables avant l’ouverture dialogue, à l’instar du départ des militaires et des fonctionnaires, car rien ne garantit la partie d’en face que cela ne viendra pas plutôt aggraver la situation en sa défaveur, comme on a eu à le vivre en Côte-d’Ivoire.
Cependant, les parties doivent éviter de vouloir régler tous les problèmes du pays à l’occasion de ces discussions. Il s’agira alors de veiller à la « spécificité » de ce dialogue qui devra tabler sur des domaines bien précis, afin qu’on ne s’enlise dans d’interminables débats, car qui trop embrasse mal étreint, et prévenir un éventuel « chevauchement des agendas » où certains acteurs voudront atteindre leurs objectifs personnels au détriment de l’intérêt général, comme on l’observe au Mali ou encore au Sud-Soudan.
Ensuite, il faudrait procéder à la mise en place des mesures de confiance entre les parties. Pour cela, l’on pourrait par exemple libérer certaines personnes dont la détention est difficilement justifiable, car dans la flopée des personnes interpellées, il est clair que la culpabilité de certaines est plus que problématique. Il sera surtout impérieux d’accorder des garanties d’immunité aux différents représentants, quelle qu’en soit la nature de leurs factions, et surtout d’éviter toute ruse ou violence, car il ne s’agit pas davantage de « neutraliser » les leaders, mais plutôt de convaincre les populations. La décapitation de la rébellion ne servant qu’à « martyrisation » des leaders, la radicalisation des combattants et la fabrication de nouvelles tendances.
L’ouverture des négociations doit se faire absolument sous l’égide d’une troisième partie, neutre et étrangère. Mais il serait indiqué d’éviter les Nations Unies et les grandes puissances dont l’expérience des échecs dans les médiations fait florès.
Aussi, des organisations comme la fondation Sant’Egidio peuvent-elles être mieux indiquées. En effet, la Communauté de Sant’Egidio est une association de fidèles catholiques fondée en 1968 à Rome par Andrea Riccardi. Cette organisation a, en matière de règlement des différends internationaux et de mise en place de médiations, des résultats très substantiels et des méthodes originales. Elle agit à la fois au plan local, national et transnational. Elle a pris une part importante dans le processus qui a abouti à la signature d’un accord de paix le 4 octobre 1992 au Mozambique, mettant fin à la guerre civile ; l’organisation d’une médiation entre les organisations politiques algériennes et sa concrétisation dans une plate-forme commune, dite de Plate-forme de Sant’Egidio ; la médiation pour la résolution du conflit au Kosovo ; la résolution des crises politico-militaires en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest, notamment en RCA entre les Antibalaka et la Séléka, et au Sénégal entre le gouvernement et les indépendantistes casamançais.
Le choix de la Communauté de Sant’Egidio est d’autant plus indiqué eu égard à la soumission tant des populations anglophones que du président Paul Biya à l’église catholique.
C’est par l’entremise d’une telle troisième partie que pourront justement être négociées des « mesures conservatoires » telles que : le lieu du dialogue ; les différentes parties prenantes ainsi que leurs représentants ; les partenaires étrangers et observateurs au dialogue ; le cessez-le-feu ; la forme des discussions ; la libération éventuels des leaders de la sécession, etc.
Enfin, pour mieux garantir le succès de ce dialogue inclusif, il est impératif pour les représentants du gouvernement de se départir de leur posture habituelle d’arrogance, qui les incline au messianisme et à l’unilatéralisme dans les processus de prises de décisions.

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