Akere Muna: « Le vrai débat porte sur le fédéralisme »

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Convié aux assises du Grand Dialogue National qui se sont tenues au Palais des Congrès du 30 septembre au 04 octobre dernier, l’avocat international a claqué la porte dès le premier jour. Il revient sur les raisons qui l’ont poussé à desister.
Le grand dialogue national convoqué par le président de la République s’est achevé vendredi dernier, quel commentaire faites-vous de cet évènement ?
A mon avis C’est un rendez-vous raté, parce que selon mes propres sondages plusieurs anglophones du Nord-Ouest et Sud-Ouest après le discours du président avait l’espoir qu’ils allaient enfin être écoutés et les écouter signifie qu’on devait savoir qu’il y’a actuellement deux choses qui les préoccupent : le fédéralisme et la sécession. Donc c’est par là qu’il fallait commencer. Deuxième chose, il fallait tabler sur la libération de tous les prisonniers arrêtés dans le cadre de cette crise. Troisième chose, il fallait passer par un cessez-le-feu dans les zones en conflit, le retour des refugiés et déplacés et la réhabilitation de tout le monde. Mais hélas, rien de tout cela. Je suis arrivé en la session pleniere au Palais des Congrès, on m’avait déjà dit qu’il y’a des gens qui ont été désignés pour parler. Il n’y avait aucun moyen de poser des questions aux intervenants, puis on a sorti une liste des commissions. Pas moyen de savoir comment elles ont été reparties. Sur quelles bases les membres ont été choisis. Dans certaines commissions on retrouvait des gens qui ont eux-mêmes été à l’origine du problème. Bref tout était décidé d’avance, j’ai compris qu’ils voulaient des spectateurs et que je sois là ou pas, il n’y aura pas de différence, c’est pour cela que je suis parti.
Vous avez quitté les travaux avant la fin du dialogue, vous estimez que le dialogue doit être repris sous de nouvelles bases, quelles sont les bases du dialogue que vous prônez ?
Déjà il faut dire que j’ai quitté la salle à la fin de la session pleiniere d’ouverture, je n’ai pas assisté aux travaux en commission. Certains disent que j’ai claqué la porte, d’autres que j’ai abandonné et que je ne finis jamais rien. Que les gens disent ce qu’ils veulent j’ai quitté ces travaux parce que j’estime que le dialogue est faussé d’avance. On parle de dialogue, cela sous-entend discussion. Et qu’on veut réconcilier des gens. On ne peut donc pas être à la fois parti et arbitre, il faut que la réconciliation se passe ailleurs pour que les uns et les autres puissent venir sans crainte. Il faudrait que l’arbitre soit quelqu’un de neutre, il y’a certes des Camerounais qui sont neutres. Mais il était mieux qu’on trouve quelqu’un d’autre qui n’a pas d’intérêts, qui n’a d’intérêts que pour la paix. Ces bases permettront qu’on dise quels sont les critères pour les participants qui doivent y être. Qui parlera à la place de qui ? Imaginez qu’on veuille parler du développement dans le sud et qu’on prenne quelqu’un qui vient de Bengwi pour le faire en ignorant les populations du sud elles-mêmes. Qu’est ce que celui là pourra dire à la place des populations du sud ? Rien ! Il faudra que les sudistes eux-mêmes viennent dire que nous voulons la route à la place du puits. Et c’est en cela que la proposition du cardinal Christian Tumi était sage, qu’on mette d’abord ensemble les anglophones dans la « All Anglophone Conference ». Que les anglophones se mettent ensemble, qu’ils discutent d’abord entre eux et s’en sortent avec un dénominateur commun pour que le président apprécie quelles sont les principales revendications. Qu’on parle et qu’on négocie avant d’aller dialoguer et sortir avec une base commune. Quand On aura arrêté ce qu’on veut, avec les autres citoyens, on pourra dialoguer. Un et indivisible dont on parle, ce n’est pas un problème de géographie, c’est une question d’humanité, de solidarité et de fraternité. Ce sont les citoyens qui construisent cela. Un et indivisible, c’est se sentir ensemble et faire partir d’une entité. Ce n’est pas un décret.
Les travaux se déroulent en l’absence des leaders séparatistes et de certains anglophones de la diaspora, les résolutions de ce dialogue peuvent-elles calmer certaines ardeurs chez les radicaux ?
Pas du tout ! Ils ont déjà rejeté cela en bloc, je l’ai dit à plusieurs personnes citant un proverbe africain « on ne peut pas coiffer quelqu’un à son absence », cela est impossible. Ce qu’on tente de faire à Yaoundé est impossible. C’est pourquoi je reviens dessus, la « All Anglophone Conference », avait sa place, elle pouvait permettre de discuter des dénominateurs communs aux anglophones. Malheureusement l’Etat a déjà brulé tout le capital de confiance qu’on pouvait encore lui accorder. C’est en 1996 qu’on a parlé de décentralisation, plus de 23 ans après rien a été fait . L’article 66 de la Constitution sur la déclaration des biens, qu’est ce qu’on en a fait ? Rien ! La Cour Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples a rendu une décision en 2009. Elle a reconnu le tort causé aux anglophones et a rejetté la sécession. Elle a donné à l’Etat 180 jours pour résoudre le problème et s’est dit prête à venir aider l’Etat du Cameroun pour la médiation, jusqu’à présent, il n’en est rien. En 2016 quand la crise éclate, on prend trois ans, après plus de 2000 morts, des centaines de villages brulés, près de 650 mille déplacés, près d’1 million d’enfants non scolarisés, plusieurs millions de citoyens en situation de crise humanitaire, une économie complètement délabrée etc.. Tout cela parce qu’on est toujours dans le déni. Grace à tous ces atermoiements, j’ai vu des gens qui étaient des modérés se radicaliser devant moi. Plusieurs de ma génération qui sont restés modérés, ont encore le bénéfice du contexte, parce que nous avons vécu sous les deux systèmes. Ceux qui sont derrière nous ne connaissent rien de cela, ils savent qu’ils sont dans un endroit, maltraités et fantasmes sur ce qu’ils n’ont pas connu. Parfois ils ont même des versions tronquées de l’histoire, ce qui nourrit davantage leur haine.
Si rien n’est fait pour aborder le dans le fond le sujet sur la forme de l’Etat que peut devenir la situation sécuritaire dans les zones anglophones ?
Je pense que c’est à tort qu’on n’évoque pas ce sujet. Et des expérimentés dans la guerre l’on déjà dit, le problème ne peut pas se résoudre par une solution militaire. Il y’en a qui continuent à dire que s’ils n’acceptent pas les résolutions du grand dialogue, on va les écraser. Ça ne pourra jamais arriver. Et la situation est entrain de prendre d’autres dimensions. Pour la première fois dans le parlement français, on a évoqué le problème anglophone. Nous n’avons pourtant pas besoin de cela. Nous aimons notre pays et on a besoin d’être écouté. Je passe désormais tous les jours de ma vie à penser à ce problème. Moi je porte ce problème en moi. J’avais 9 ans quand mon père faisait campagne pour la réunification, j’ai été empoisonné, j’allais mourir et quand je suis allé au lycée, mes camarades disaient que mon père a vendu les anglophones aux francophones. Aujourd’hui les francophones m’appellent sécessionnistes. Je ne peux pas me rendre au village avec cette situation. La dernière fois que je m’y suis rendu pour enterrer mon frère, on nous a tiré dessus. Où voulez-vous donc que j’aille ? j’ai perdu plusieurs proches dans ce conflit et certains à yaoundé continuent de penser que c’est un sport, pourtant c’est mon âme qui souffre. Il faut que les gens comprennent qu’il y va de l’avenir de notre pays, de l’avenir de l’union.
Regrettez-vous le fait que le président de la République n’a pas lui-même participer aux travaux de ce dialogue ?
Non, je crois que le Président a fait un discours d’ouverture. Si j’étais son conseiller j’allais lui demander de faire un tour au Palais des Congrès. Mais je suppose qu’il suit les travaux de prêt. Ce que je regrette c’est que les travaux n’ont pas été diffusés en direct. J’ai toujours dénoncé cette fâcheuse habitude qui fait qu’on veuille tout cacher au Cameroun. Pourquoi empêcher aux Camerounais de voir ce qui se dit à leur sujet. Mettez les écrans dans les carrefours comme lors des matchs de football. Chacun pourra se faire sa petite idée. J’ai vu des journalistes avec des badges fixes. Pourquoi vouloir tout contrôler en 2019 ?

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