Manifestation à Genève: la sécurité et les soutiens de Paul Biya aux abonnés absents !

La sécurité et les soutiens de Paul Biya aux abonnés absents ! Par Moussa Njoya, Politologue

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Gouvernance: les paroles s’envolent mais la réalité reste !

S’il est vrai qu’en termes de mobilisation des contestataires de la « Brigade Anti-Sardinards » (BAS) les fruits n’ont pas tenu la promesse des fleurs, il n’en demeure pas moins que durant la semaine du 24 au 30 juin 2019, le rubicon a été franchi sur les plans symbolique et historique lors des différentes manifestations à Genève. Mettant à jour, plus que jamais, de graves défaillances tant dans l’organisation de la sécurité du président Paul Biya, que dans ses soutiens ou supposés comme tels.

Une sécurité totalement improvisée

Lors des différentes sorties de Paul Biya, l’on est coutumier d’une noria de personnes, exhibant avec fierté leurs statures et équipements de gardes-rapprochés, allant souvent jusqu’à occulter la principale personnalité, le chef de l’Etat. L’on s’attendrait alors que ces hommes des forces d’élite soient toujours parés à toute éventualité, comme le dit d’ailleurs leur devise. Mais, la scène des affrontements entre les manifestants de la BAS et quelques éléments de la sécurité présidentielle a laissé plus que dubitatifs la très grande majorité des experts en sécurité et même les simples observateurs. En effet, durant la dizaine de secondes que dure cette vidéo qui a été largement diffusée dans les réseaux sociaux, on aperçoit des gardes hésitants dans leurs gestes, comme pris au dépourvu et quelque peu hagards. Surtout la durée de ces échauffourées et le bilan coté assaillants où les plus atteints parlaient de simples égratignures comme séquelles, se vantant même au passage d’avoir poché l’œil d’un des éléments de la garde, interpelle au plus haut point. Une chose est sûre une pareille altercation avec des forces d’élite israéliennes (qui forment pourtant les éléments de la garde et de la sécurité présidentielles) aurait eu des conséquences nettement plus « salées » pour les « assaillants ». Ceci amène à s’interroger avec acuité les ressorts du recrutement et de la formation des éléments de la sécurité présidentielle, censés être le dernier rempart dans la protection du président de la République. L’interrogation devient problématique lorsqu’on se remémore les manquements antérieurs tel que le vol de la mallette présidentielle en septembre 2008 par le lieutenant Luc Emane.

 Le renseignement prévisionnel non fonctionnel

Il convient de dire que la réaction improvisée des éléments de la sécurité présidentielle n’est que l’effet de la surprise. Surprise rendue possible par un grave déficit de renseignement prévisionnel. Chose assez surprenante au demeurant. En fait, le Cameroun dispose d’une myriade de services dévolus aux renseignements et surtout la haute information du chef de l’Etat, à savoir : la Direction de la Sécurité Présidentielle (DSP), les Renseignements Généraux (RG), la Direction de la Surveillance du Territoire (DST), la direction générale de la recherche extérieure (Dgre), la division de la sécurité militaire (Semil), le Centre de Renseignement Militaire (CRM), la gendarmerie nationale, la police, les démembrements du ministère de l’administration territoriale (gouverneurs, préfets et sous-préfets) et ceux du ministère de la communication (la division de l’observation de l’opinion publique, les délégués régionaux, les délégués départementaux et les attachés culturels dans les ambassades du Cameroun à l’étranger). A ce dispositif officiel, il faut ajouter tous les « honorables correspondants indépendants » qui se comptent par centaines, les « visiteurs du soir » de la famille présidentielle et autres « conseillers étrangers » qui nimbent les allées de la présidence. Mais, force est de constater que malgré ce « maillage », qui jadis avait fait du Cameroun l’un des pays les plus renseignés et du président de la République l’homme le plus informé, la capacité d’anticipation des autorités camerounaises est des moindres. Comme on a eu à le constater tout au long de la semaine des manifestations à Genève, et avant cela, lors des casses dans les ambassades de Paris et de Berlin. Qu’on se le dise bien, le renseignement n’est pas fait pour le simple plaisir de savoir ce que font les autres, mais il a pour objectif unique d’anticiper sur ces actions. Malheureusement, tout porte à croire que le coté prévisionnel et surtout opérationnel semble avoir été oublié par les responsables de ce domaine hautement sensible, et qui disposent pourtant d’énormes moyens.

Une communication de crise tatillonne

Depuis le début des actions de la BAS, l’on observe également que la communication du gouvernement et de ses partisans est largement débordée, peine à la manœuvre et est confinée à la réaction. Souvent tardive. Cette situation est assez incompréhensible eu égard aux moyens structurels, matériels et personnels dont dispose l’Etat du Cameroun dans l’optique de « promouvoir l’image de marque » du pays et de celui qui l’incarne, le président de la République. En effet, pour mener à bien cette mission, les responsables du Cameroun ont : la Société de Presse et d’Edition du Cameroun (un quotidien bilingue national, une maison d’édition, une imprimerie ultramoderne, 3 magazines et 11 agences régionales), la Cameroon Radio and Télévision (17 chaines de radios, 3 chaines de télé et un média en ligne), la cellule de communication de la présidence de la République (qui dispose d’une équipe cybernétique), la cellule de communication du cabinet de la présidence de la République (qui a également toute une équipe numérique), les cellules de communication de tous les départements ministériels (environ 50) et surtout ceux des ministères chargés des questions de sécurité et de défense (Dgsn, Mindef et SED), ainsi que le ministère de la Communication (porte-parole du gouvernement). Auxquels il faut adjoindre le secrétariat général du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (Rdpc), tous les cabinets de conseils en communications notamment ceux de Stephane Foucks (Euro Rscg), Vincent Bolloré (Havas Worldwide) et Patricia Balme (PB ComInternational), ainsi que tous les « journaux » et du palais. Malgré cela, l’on voit au quotidien à quel point le gouvernement est atone, et l’image du Cameroun est mise à mal au quotidien par ses opposants sur le plan national et sur la scène internationale. Ceci conduit à s’interroger véritablement sur les capacités et la loyauté de ceux en charge de la communication institutionnelle.

L’impuissance de la puissance du rdpc

Les images des « patriotes » prenant leurs pieds à leur cou devant l’escouade de la BAS ont fait le tour de la toile. Obligeant la police genevoise à intervenir. La faute à une très faible mobilisation des partisans du gouvernement devant l’hôtel Intercontinental de Genève. Pourtant le parti du « flambeau ardent » est loin de manquer d’atouts. Historiquement, exception faite de l’Union des Populations du Cameroun (UPC), le Rdpc, héritier de l’Union Nationale du Cameroun (UNC) est le plus ancien parti du Cameroun. Financièrement, le Rdpc c’est environ un milliard de financement public de fonctionnement par an, depuis l’entrée en vigueur de la loi n° 2000/015 du 19 décembre 2000 relative au financement des partis politiques et des campagnes électorales. A cela, il faut ajouter les centaines de millions de dons volontaires des personnalités ressources à diverses occasions. Institutionnellement, le Rdpc c’est 93 sénateurs titulaires, 93 sénateurs suppléants, 147 députés titulaires, 147 députés suppléants, 20 membres du Bureau politique (environ), 300 membres titulaires du Comité central (environ), 120 membres suppléants du comité central (environ), 50 membres du Bureau de l’Ofrdpc (environ), 38 membres du Bureau de l’Ojrdpc (environ), 360 sections au Cameroun, 17 535 responsables des bureaux de Section, 165.600 responsables des bureaux de Sous-sections, 422.240 responsables des comités de base, soit 606 383 électeurs certains (9,17 % du corps électoral). Le Rdpc c’est aussi quelques 3.800.160 responsables des bureaux de Cellules, soit environ 4 406 543 responsables du parti au total (66 % environ du corps électoral qui est de 6 608 611 électeurs), sans parler des militants de base ni des responsables des partis alliés au Rdpc. Surtout le Rdpc ce sont de dizaines de sections revendiquant de milliers d’adhérents à l’international, notamment en occident. Alors, si tant sont vrais ces chiffres très souvent brandis par les militants de ce parti pour justifier son ultra-domination sur l’échiquier politique camerounais, comment s’expliquent-t-ils que ce parti peine tant à mobiliser ces derniers temps pour défendre son « champion » ? Ce d’autant plus que celui-ci est censé avoir obtenu plus de 71 % lors de la dernière élection présidentielle. Cette interrogation est d’autant plus importante que l’on se rappelle que dans les années 1990, dans une ville de Douala quasi-insurrectionnelle, l’on avait vu les Françoise Foning et autre Marius Onana mobiliser de dizaines de milliers de personnes, rendant possible la fameuse visite lors de la campagne présidentielle d’octobre 1992 et au cours de laquelle Paul Biya avait prononcé sa célèbre formule, « Me voici donc à Douala ! ». En répondant aux abonnés absents, là où l’on se serait attendu à de gigantesques contremanifestations, le Rdpc oblige l’administration et surtout les forces de défense et de sécurité à se mettre en première ligne pour la défense de Paul Biya. Renforçant l’image de dictature que veulent bien inscrire dans l’imaginaire les pourfendeurs du régime de Yaoundé. Les contempteurs de Paul Biya ont d’autant plus la main heureuse que les moindres actions de communication entreprises par le comité central sont de véritables fiascos, à l’instar de la « motion de soutien » des « élites de l’Ouest » dont le nombre de fautes et la présence de nombreuses personnalités décédées font douter de la collégialité d’une telle entreprise voire même de la véracité d’un tel « communiqué ». L’invisibilité de la « majorité présidentielle »

L’isolement de Paul Biya face à ses opposants se fait davantage ressentir par le fait qu’en plus de l’indolence du Rdpc, l’on a une quasi-invisibilité des « alliés ». L’on se souvient que lors de la présidentielle de 2018, il y a moins d’un an, l’opinion publique avait vu apparaitre sur le landerneau politique camerounais, un regroupement des partis politiques, anciennement de l’opposition, et désormais décidés à porter la victoire du président sortant. Baptisés le G20, ceux-ci venaient s’ajouter aux « alliés » coutumiers que sont Issa Tchiroma du Front pour le Salut du National du Cameroun (Fsnc), Hamadou Moustapha de l’Alliance Nationale pour la Démocratie et le Progrès (Andp), Bello Bouba Maïgari de l’Union Nationale pour la Démocratie et le Progrès (Undp) et autre Dakola Daïssala du Mouvement pour la Défense de la République (MDR). Face à l’adversité à laquelle fait face Paul Biya depuis des mois, l’on se serait attendu à ce que les actions de ces « alliés » quitte les sentiers confortables des conférences de presse, des communiqués et des défilés lors des fêtes nationales pour emprunter ceux de la mobilisation de terrain. Mais tout porte à croire que leur activisme n’était rien d’autre que de la pêche aux strapontins, et qu’une fois obtenu ou pas son entrée au gouvernement, la destinée de Paul Biya ne semble plus les intéresser.

Par Moussa Njoya, Politologue

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