Samuel Eto’o : « Ce serait un devoir pour moi d’entrainer le Cameroun »

Quadruple Ballon d’or africain, Samuel Eto’o fait partie des Légendes de la Fifa. Désormais sollicité et consulté dans le monde du football au plan continental et international, le double vainqueur de la CAN (2000, 2002) a accepté de se livrer pour Défis Actuels, revenant sur certains passages de sa carrière, son avenir et sa vision pour le football camerounais. Entretien exclusif.

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Qu’est-ce qui justifie votre présence à Yaoundé, au Cameroun ?

La Fondation Fifa a décidé de lancer un nouveau programme où toutes les Organisations Non Gouvernementales peuvent postuler pour recevoir des fonds de la Fifa. Nous avons eu l’immense honneur d’avoir l’une de nos ONG qui a remporté ce prix et la Fifa a souhaité que je l’accompagne dans cette œuvre.

Y a-t-il d’autres activités prévues dans le cadre de cette collaboration avec la Fondation Fifa ?

Pour le moment non. Mais cette activité pour laquelle je suis venu au Cameroun, mon pays, nous prendra déjà beaucoup de temps ; parce que nous allons sillonner toute l’Afrique et nous espérons que ceux qui bénéficieront de ce prix en feront bon usage.

Vous êtes presque tout le temps entre deux avions, alors que vous êtes toujours en activité en tant que joueur. Comment ça se passe au Qatar ?

Ça se passe plutôt bien pour moi au Qatar. Vous savez, j’ai toujours rêvé de jouer au football jusqu’à mes 39 ans. Je suis à 38 ans aujourd’hui. Et donc, si Dieu me l’accorde et que je n’ai pas de blessure jusqu’à la fin de la saison, je jouerai encore une dernière saison l’année prochaine. Mon idée c’est d’arrêter après ça.

Cela veut dire que votre fin de carrière est imminente ?

Effectivement ! Il faudra bien que j’arrête à un moment donné. Je souhaite le faire à mes 39 ans pour commencer une nouvelle vie.

Cela suppose qu’en 2020, Samuel Eto’o ne sera plus footballeur ?

J’espère que oui ! Maintenant, si le FC Barcelone me dit « Samuel viens pour 20 matchs », à 40 ans je vais peut-être réfléchir. Mais, non. Pour être plus sérieux, l’idéal pour moi serait d’arrêter de jouer après la saison prochaine et de passer à autre chose.

Votre jubilé est déjà en quelque programmé. C’est bien cela ?

C’est pour bientôt. Le plus important pour l’instant, c’est de partager cette saison et celle qui vient avec mes coéquipiers, apporter toute mon expérience, permettre à certains d’entre eux qui commencent leur carrière de pouvoir rêver de devenir des personnes importantes dans ce qu’ils aiment faire, et permettre à mon club d’aujourd’hui et à celui de la saison prochaine d’avoir de bons résultats. Pour moi-même, j’aimerai terminer cette saison avec 15 ou 20 buts pour que les gens puissent toujours se rappeler de moi.

Une fois votre carrière de footballeur terminée, quel sera votre projet ?

Je l’ai toujours dit : j’aimerais rester dans le football. Après, il y a des opportunités qui se présentent dans la vie et là, vous devez faire un choix. Mais l’idéal pour moi serait de rester dans le football ; j’adore le football, je ne vis que pour ça. J’ai eu l’immense honneur d’être entraineur et joueur à Antalyaspor, j’ai goutté au plaisir d’être entraineur et la responsabilité qu’on a quand on est entraineur… C’était beaucoup plus difficile. Quelques heures avant, c’était mes coéquipiers et quelques heures après je devais prendre des décisions sur ceux. Je dis encore merci à ce groupe ; parce qu’ils ont respecté la décision du Board et ils ‘ont suivi dans ma façon de voir le football et ça s’est bien passé. On a eu des résultats incroyables que personne ne pouvait imaginer. Evidemment je peux avoir une idée du football, mais il faut des hommes pour interpréter cette idée. J’aimerai rester dans le football comme entraineur. C’est une volonté personnelle. Je pense que pour des joueurs africains qui sont arrivés à un certain niveau, nous devons essayer de devenir entraineurs en Europe. Sinon il serait difficile pour ceux qui ne jouent que dans notre continent d’aspirer à être entraineur en Europe. J’ai gagné des Ligues des champions, des Liga, des championnats italiens et j’aimerai bien le refaire mais en tant qu’entraineur. Zinedine Zidane le fait incroyablement bien. Moi j’aime les défis.

Comme devenir l’entraineur de la sélection nationale du Cameroun un jour ?

Entrainer l’équipe nationale de mon pays est un devoir. Si je me lance dans ce métier, ce sera un devoir à un moment donné d’apporter mon expérience et ma connaissance à mon beau et cher pays le Cameroun. Mais le premier pas après le football, c’est déjà de devenir entraineur, d’apprendre aux côtés d’un très grand entraineur et après, avoir ma propre expérience.

Dans le cadre de vos activités vous avez créé une structure qui a permis de former beaucoup de talents au plan national. Seulement, bon nombre d’entre eux n’ont pas atteint le top niveau. Qu’est-ce qui explique cela ?

Votre point de vue est respectable. Nombreux sont souvent ceux qui sont appelés, mais très peu réussissent. Je pense que ça, c’est écrit dans la Bible. Seulement, moi j’ai eu beaucoup de chance ; parce que j’en ai eu plusieurs qui réussissent. Le meilleur gardien de la dernière Coupe d’Afrique [Fabrice Ondoa, Ndlr.], il vient de ma Fondation ; le meilleur joueur de la dernière Coupe d’Afrique [Christian Bassogog, Ndlr.], il vient de ma Fondation ; le meilleur gardien de but actuellement en Europe [Samuel Eto’o fait allusion ici à André Onana, sociétaire de l’Ajax Amsterdam, Ndlr.], il vient de ma Fondation. Aujourd’hui, il y a environ huit joueurs en sélection nationale qui ont été formés à la Fondation Eto’o. J’aurais aimé que tous mes enfants arrivent au même niveau, c’était un souhait, un rêve. Nous avions travaillé pour ça, mais la réalité est là. Je suis fier de savoir que j’ai pu contribuer à ce que ceux qui nous représentent aujourd’hui, ceux qui nous font honneur en Europe, un peu partout dans le monde, soient sortis de ma modeste Fondation. Je ne peux donc pas avoir le même point de vue que vous. Ils sont nombreux, ceux qui veulent devenir journalistes comme vous. Mais combien arrivent à votre niveau ? Très peu. C’est comme ça, c’est la loi de la vie.

Mais lequel de vos enfants fait particulièrement votre fierté ?

Tous. Un père ne choisit jamais. Je suis fier de tous mes enfants. J’ai eu l’immense honneur d’être invité par André Onana quand il jouait la finale de l’Europa League. Fabrice Ondoa m’a dit : « papa il faut que tu sois à la finale de la CAN à Libreville ». Je suis allé voir Ondoa et Bassogog. Quand mes enfant me disent qu’il faut que je sois à leur match, ma fierté c’est d’être assis dans les gradins et me dire : « hier ces enfants étaient des bébés, aujourd’hui ils ont grandi ».

Ça représente forcément une partie de l’héritage que vous laissez au football camerounais, mais au-delà de ces talents que vous su accompagner, quel est votre projet pour votre pays ?

Quand on a servi notre pays au niveau où nous l’avons fait, nous avons ce devoir. Nous avons suivi les élections qui se sont passées [à la Fécafoot, Ndlr.], chaque candidat avait ses soutiens. C’est ça la démocratie. Aujourd’hui nous avons une équipe qui est à la tête de cette Fédération et il est important que tous, nous nous mettons derrière cette équipe pour l’accompagner afin qu’elle réussisse dans ses missions. Parce que si cette équipe réussit ses missions, c’est le peuple camerounais qui en sera le bénéficiaire. Moi, j’ai eu la chance de jouer à l’équipe nationale du Cameroun, j’ai connu beaucoup de difficultés, mais celles-ci ont les connait un peu partout en Afrique. Seulement, le Cameroun est unique, le Cameroun c’est la référence, le Cameroun c’est l’exemple à suivre. On a pris beaucoup de retard. Nous devons tous accompagner cet Exécutif à rattraper ce retard et à permettre au Cameroun de retrouver le niveau qui est le sien. Et ce n’est que normal.

Quel est le modèle de sélection dont vous rêvez pour le Cameroun ?

Je n’ai jamais caché mes intensions : je veux ce qu’il y a de plus beau pour mon pays. Je ne vais pas prendre des exemples de sélections qui sont en dessous de nous. Evidemment, je vais regarder les plus grandes nations de football et me dire j’aimerais que le Cameroun fasse comme elles. La réalité c’est que nous sommes Africains et nous devons nous adapter à certaines choses. Mais nous avons les mêmes moyens que la Fifa nous offre. Maintenant, il faut qu’on travaille tous pour rétablir l’image de la Fécafoot ; parce qu’en réalité l’argent que la Fédération peut gagner hors-mis les subventions de la Fifa et de la CAF, c’est son image. Si cette image est écornée d’une certaine façon, c’est de l’argent que la Fédération perd. Et vous savez qu’on a traversé beaucoup de difficultés pour arriver au niveau où nous nous trouvons actuellement. Donc il est important qu’on accompagne tous ensemble l’Exécutif à stabiliser et à travailler sur l’image de cette Fédération ; qu’elle redevienne cette Fédération où les joueurs ont confiance ; que nous ayons un championnat qui fonctionne bien. Je suis content aujourd’hui pare qu’on parle de moins en moins du phénomène de l’achat de places en sélection nationale, des joueurs qui dorment je ne sais où. L’équipe nationale, c’est une marque. Vous savez, la différence entre Samuel Eto’o et un autre joueur c’est que, lorsque vous venez acheter Samuel Eto’o vous savez qu’il va faire de bonnes choses. C’est ça la différence. Mon souhait c’est de voir notre Fédération devenir comme celle de la France, et à chaque fois que le président Seidou va me solliciter, je vais essayer de l’accompagner dans ce qu’il voudra.

De plus en plus, on remarque que d’anciens Lions Indomptables sont nommés à des postes de responsabilité au sein des sélections nationales. Et on se souvient que ç’avait été l’un de vos combats. Samuel Eto’o est-il caché derrière tout ça ?

Je ne suis caché derrière rien. La vérité c’est que, quand on parle de football on me voit partout. Peut-être parce que je suis quand même le premier de la classe. Je ne fuis pas non plus mes responsabilités. Dieu m’a donné un talent que j’ai su exploiter et les Camerounais ont accepté qu’on peut me reprocher de certaines choses, mais en ce qui concerne le football, je suis le premier. Donc, je pense qu’à certains postes de responsabilité, il faut qu’on mette ceux qui ont une certaine expérience. Je suis fier que ce soit le Comite de normalisation Dieudonné Happi qui a fait un très bon boulot, qui a assaini beaucoup de choses en peu de temps. Maintenant, il y a le président Seidou qui est arrivé avec son Comité Exécutif et qui a décidé de donner la chance à quelqu’un qui était très loin de cette équipe après sa carrière, Salomon Olembe, c’est super. Quand on regarde la Fifa d’hier et celle d’aujourd’hui, on voit de plus en plus de joueurs. C’est le même schéma au Cameroun et c’est ça le football.

Vous êtes donc partisan de la maxime : « le football aux footballeurs » ?

Pas forcément le football aux footballeurs, parce que nous sommes tous des footballeurs. Mais, il y a des postes où il faut des footballeurs comme Team manager, coordonnateur… Ils connaissent des difficultés que nous avons, ils savent qu’il faut anticiper, qu’il faut une bonne organisation, qu’il faut prévenir. En plus, ils ont eu de belles carrières en Europe. Ils peuvent être ce bon lien entre la Fédération, l’Etat du Cameroun et le sélectionneur. Je ne pourrais jamais être contre cette formule, mais on ne peut pas aussi dire, le football uniquement aux footballeurs.

Vous semblez porter seul le plaidoyer pour la professionnalisation du management du football camerounais. Votre trop forte présence tend à éclipser peut-être les autres anciens internationaux qui songeraient au même combat…

Je l’ai toujours fait, et ça m’a posé beaucoup de problèmes. Aujourd’hui, je suis loin de l’équipe nationale. Je n’ai plus de pression, ce n’est pas moi qui joue samedi [Cameroun-Comores, éliminatoires de la Can 2019, Ndlr.]. On m’a souvent critiqué, en disant que Samuel fait ci, Samuel fait ça. Mais, je dis que si nous, footballeurs, ne portons pas nos combats, qui le fera à notre place ? Mais tous les footballeurs ne peuvent pas songer à devenir président de la Fédération. A mon avis, un président de Fédération devra dépasser le cap de footballeur, parce que le football est un bien qui appartient à notre peuple.

Lors de ma dernière Coupe du monde en 2014, j’ai proposé au ministre [Joseph] Owona, il était alors président du Comité de normalisation, en lui disant : Excellence, ça va bientôt faire 18 ans que je suis dans cette équipe. Je négociais les primes avec mes adjoints, mes jeunes frères et les autres joueurs. Je lui dis, il nous faut une caisse, en proposant de déduire de nos primes de l’argent, parce que nous avons des anciens joueurs, qui n’ont pas gagné beaucoup d’argent, de sorte que si demain, la Fécafoot est en difficulté, qu’elle puise dans cette caisse, pour payer une formation à tel ancien joueur, et que sais-je encore. On avait signé tous les documents y afférents, mais après c’est resté dans un tiroir. J’espère que ceux qui sont venus –d’ailleurs on a discuté et je crois qu’ils ont de bonnes idées-, essayeront de moderniser notre Fédération. Qu’ils feront toutes ces choses, pour que les premiers bénéficiaires de cette Fédération soient les Camerounais. Lorsque le grand-frère Seidou était encore candidat, je lui avais dit que la Fédération camerounaise devrait logiquement être le premier employeur du Cameroun. On parle de la Fédération à Douala et à Yaoundé. Mais on doit pouvoir parler de la Fédération à Garoua, à Bamenda, à Bafoussam, à Tcholliré, parce que la Fédération doit être partout. Il ne faudrait pas que si je prends ma pirogue pour aller à Yoko, que la fédération n’y soit pas représentée. Et ça, ce sont des emplois. Il faut avoir une certaine vision. Ça ne nous coûte même pas beaucoup d’argent, mais juste une volonté. Et je pense que si on a cette volonté, on peut donner des emplois à 6000, 7000 ou 8000 camerounais.

Dans la perspective du match qui oppose le Cameroun aux Comores samedi prochain à Yaoundé, est-ce que vous avez un message à transmettre aux Lions à la veille de cette rencontre décisive pour la qualification à la Can 2019 ?

A mon époque, quand j’étais à l’équipe nationale, je savais pourquoi j’étais là. Donc, je vais éviter de donner des conseils, parce que ce ne sont plus des enfants. Ce sont des responsables. Je n’ai aucun doute que s’ils ont accepté de venir nous représenter, c’est parce qu’ils savent ce qu’on attend d’eux. Je ne peux que dire bonne chance pour samedi, qu’on gagne et surtout qu’il n’y ait pas de blessés.

Est-ce que vous craignez pour la requête déposée par les Comores au Tas, en vue de la disqualification du Cameroun ?

Les Comoriens sont mes frères. Ce sont des gens que j’apprécie. Le football se joue sur un terrain de football. Ils ont une très bonne équipe, et je crois qu’ils auront d’ailleurs l’occasion  de s’exprimer samedi à Yaoundé dans notre magnifique stade.

Entretien mené par Arthur Wandji

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