Les arriérés des États de la CEMAC envers la Bourse régionale atteignent 3,5 milliards de FCFA au 30 septembre 2026. Mais derrière cette crise de recouvrement se cache une difficulté plus profonde : malgré la progression de ses recettes, la BVMAC ne parvient plus à couvrir ses charges d’exploitation. Avec 927,3 millions de FCFA de chiffre d’affaires et 454,5 millions de pertes en 2025, son équilibre financier dépend autant du paiement des créances publiques que de sa capacité à développer une activité boursière encore insuffisante.
La Bourse des valeurs mobilières de l’Afrique centrale (BVMAC) se retrouve confrontée à une double équation financière. D’un côté, les États de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) accumulent des factures impayées qui privent l’institution de ressources de trésorerie. De l’autre, son activité commerciale ne génère pas suffisamment de revenus pour couvrir ses charges. Cette seconde difficulté est probablement la plus structurelle. Car même si tous les États réglaient leurs dettes, la question de la rentabilité du marché financier régional resterait entière.
Réuni le 26 octobre 2026 à Douala, sous la présidence d’Henri-Claude Oyima, le conseil d’administration de la BVMAC a exprimé ses préoccupations concernant l’accumulation des arriérés des États membres. Selon le communiqué officiel publié à l’issue de cette vingt-sixième session ordinaire, ces créances atteignaient 3,5 milliards de FCFA au 30 septembre 2026. Le conseil a également pris acte d’un déficit budgétaire provisoire à cette date, sans en préciser le montant. Ces 3,5 milliards, stock de sommes restant dues à cette date, mais accumulées sur plusieurs exercices, représentent près de 3,8 fois le chiffre d’affaires réalisé par la Bourse en 2025. Ils correspondent notamment à des frais d’introduction et à des commissions de capitalisation facturés aux émetteurs souverains. Car les États sont aussi des clients de la Bourse, tenus de rémunérer les services qu’ils utilisent.
DES REVENUS QUI PROGRESSENT MOINS VITE QUE LES CHARGES
Les comptes de l’exercice 2025 montrent que les difficultés financières de la BVMAC dépassent largement la seule question des créances publiques. Selon son rapport annuel, publié en septembre 2026, le chiffre d’affaires s’est établi à 927,3 millions de FCFA, contre environ 876,5 millions en 2024, soit une progression de 5,8 %. Les revenus globaux ont atteint 1,005 milliard de FCFA. Cette croissance n’a pourtant pas permis de rétablir l’équilibre. Les charges ont augmenté de 18,2 %, passant d’environ 1,128 milliard à 1,333 milliard de FCFA. Leur progression a ainsi été trois fois plus rapide que celle du chiffre d’affaires. Les dépenses de fonctionnement ont notamment atteint 860,6 millions de FCFA, dans un contexte marqué par le renforcement des effectifs.
Le résultat net traduit cette dégradation. Après une perte de 322,2 millions de FCFA en 2024, la BVMAC a enregistré un déficit de 454,5 millions en 2025, soit une aggravation de 41,1 %. Son excédent brut d’exploitation, déjà négatif à hauteur de 221,5 millions en 2024, s’est détérioré pour atteindre moins 394,5 millions de FCFA. Autrement dit, le déséquilibre apparaît dès l’exploitation courante. Ce constat est déterminant : les difficultés de recouvrement des créances publiques peuvent accentuer les tensions de trésorerie, mais elles n’expliquent pas, à elles seules, l’incapacité de la Bourse à couvrir ses coûts.
Rentabilité des marchés financiers en Afrique
L’analyse des comptes permet également d’identifier le poids de la masse salariale. Les charges de personnel représentent 59,2 % des charges d’exploitation en 2025. La BVMAC doit pourtant conserver des compétences spécialisées pour assurer la cotation, la surveillance des transactions, l’information financière et le développement du marché. La question n’est donc pas simplement de réduire les dépenses, mais de déterminer si la taille actuelle de son activité permet de financer durablement ces missions.
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UN MARCHÉ ENCORE TROP ÉTROIT POUR ASSURER SA RENTABILITÉ ?
L’examen de la structure des recettes apporte un autre éclairage. En 2025, les commissions de capitalisation sur les encours obligataires ont rapporté 578,6 millions de FCFA, soit 62,4 % du chiffre d’affaires. Elles constituent, de loin, la première source de revenus de la BVMAC. Cette dépendance traduit le poids prépondérant des émissions de dette dans le modèle économique du marché régional. Les revenus provenant des transactions sur le marché secondaire demeurent, en revanche, limités par la faiblesse des échanges.
À fin décembre 2025, selon les données reprises dans un rapport du ministère camerounais de l’Économie, la BVMAC comptait seulement six sociétés cotées sur le compartiment actions, tandis que l’encours obligataire atteignait 1 305,31 milliards de FCFA, en recul de 12,44 % sur un an. La situation ne s’est guère améliorée en 2026. Au troisième trimestre, les transactions boursières ont représenté seulement 574,5 millions de FCFA. Rapporté aux trois mois, ce volume demeure extrêmement faible pour une place financière desservant six pays. Et le volume des échanges ne constitue pas le chiffre d’affaires de la Bourse : celle-ci ne perçoit qu’une fraction des transactions sous forme de commissions. C’est précisément sur ce point que se situe l’interrogation centrale. Avec une activité aussi limitée, la BVMAC dispose-t-elle d’une base de revenus suffisante pour atteindre son seuil de rentabilité ?
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Une première simulation permet de mesurer l’ampleur du défi. En retenant les charges de 1,333 milliard de FCFA enregistrées en 2025 et un chiffre d’affaires de 927,3 millions, il faudrait générer environ 405,7 millions de FCFA de recettes commerciales supplémentaires pour couvrir ce niveau de charges, toutes choses égales par ailleurs. Cela représente une augmentation d’environ 43,8 % du chiffre d’affaires. Cette estimation est un simple ordre de grandeur comptable, non un calcul définitif du seuil de rentabilité : elle ne distingue pas les charges fixes des charges variables et ne prend pas en compte les autres produits d’exploitation. Elle montre néanmoins que le recouvrement des factures des États ne saurait constituer l’unique réponse. La Bourse doit également multiplier les introductions d’entreprises, développer les émissions privées, accroître la liquidité des titres et diversifier ses prestations rémunérées.
Par Jean Luc FASSI
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