Vision 2035 : où en sommes-nous à mi-parcours?

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Au cours d’une interview accordée à Yves Mourousi de Radio Monte Carlo le 21 juillet 1990, le Président Paul Biya a déclaré qu’il voudrait que l’histoire retienne de lui l’image de l’homme qui a apporté à son pays la démocratie et la prospérité. Cette déclaration restée mémorable, résonne encore comme un engagement pris devant la postérité et sur lequel Paul Biya sera jugé aux termes de sa mission à la tête de l’Etat. Cet engagement a pris corps et s’est cristallisé dans un document de prospective qui détaille la vision du Chef de l’Etat dont l’ambition ultime est de faire du Cameroun un pays émergent à l’horizon 2035. Ela borée en 2009 et mise en œuvre à partir de 2010, la « Vision 2035 » avait quatre objectifs majeurs :

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1. Réduire la pauvreté à un niveau sociale ment acceptable : Eradiquer la pauvreté consistera à la ramener à un niveau résiduel socialement tolérable, c’est à dire inférieur à 10 %. De manière spécifique, il s’agira, au-delà des politiques de croissance et d’emploi, d’intensifier et de généraliser la disponibilité et la qualité des services de santé, d’éducation, de formation et des infrastructures (énergie, routes, eau potable, etc.) ;

2. accéder au statut de pays à revenu inter médiaire : L’ambition du Cameroun de devenir un pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure se décline par la nécessité pour le pays d’accélérer et de conforter le rythme de croissance économique, en mettant l’accent sur ses atouts immédiats (agriculture, extraction minière, …) et en veillant à une répartition moins inégalitaire desdits revenus ;

3. devenir un nouveau Pays industrialisé : La principale caractéristique d’un Nouveau Pays Industrialisé (NPI) est une industrialisation rapide par une évolution accélérée du secteur manufacturier, et un développement harmonieux du domaine des services notamment dans ses composantes commerce, transport et tourisme. Dans cette perspective, la Vision ambitionne d’atteindre une croissance de qualité, marquée par une large diversification des sources de la croissance, l’intégration plus dense des différentes branches d’activités, l’accroissement sensible du poids des produits issus de l’industrie manufacturière dans le PIB et dans les exportations, le développement des services et notamment des services financiers capables de mobiliser les ressources financières nécessaires pour accroître la demande intérieure en général et la demande de capitaux d’investissements en particulier ;

4. Consolider le processus démocratique et renforcer l’unité nationale : L’ambition du Cameroun est de renforcer les idéaux de paix, de liberté, de justice, de progrès social et de solidarité nationale. Le sentiment d’appartenance à une même Nation doit transparaître dans les comportements individuels et collectifs.

Dans un horizon de 25 ans, la mise en œuvre de la vision a été initialement déclinée en trois phases dites indicatives a La phase i (2010-2019) avec pour objectif global de moderniser l’économie et accélérer la croissance ; a la phase ii (2020-2027) dont l’objectif global est d’atteindre le niveau de pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure ; a La phase iii (2028-2035) avec pour objectif global de devenir un nouveau pays industrialisé et un pays émergent (en portant la part du secteur secondaire à plus de 40 % du PIB).

Dans la perspective de la mise en œuvre de la première phase (2010-2019), un document cadre a été élaboré, en l’occurrence le Document de Stratégie pour la Croissance et l’Emploi (DSCE). Ce document s’est voulu véritablement endogène dans ce sens qu’il se démarquait de son devancier, le fameux DSRP (Document de Stratégie pour la Réduction de la Pauvreté) caractérisé essentiellement par la forte emprise de la Banque mondiale dans sa conception et son élaboration. Pour raisonnablement ambitieux qu’il a été, le DSCE visait à :

· Porter la croissance du PIB à 5,5% en moyenne annuelle dans la période 2010-2020 ;

· Ramener le sous-emploi de 75,8% à moins de 50% en 2020 avec la création de dizaines de milliers d’emplois formels par an dans les dix prochaines années ; et

·Ramener le taux de pauvreté monétaire de 39,9% en 2007 à 28,7% en 2020.

Réaliser un taux de croissance annuel de 8,1% En moyenne entre 2020 Et 2030, une gageure

La seconde phase qui a été repensée pour couvrir une autre décennie, est mise en œuvre sous la bannière de la Stratégie Nationale de Développement 2020-2030 (SND30), prenant ainsi le relai du DSCE. Tout en maintenant le cap de l’émergence à l’horizon 2035, la SND30 s’appuie sur un certain nombre de piliers dont le plus mis en avant est la transformation structurelle de l’économie. Bien plus, cette stratégie se fixe un certain nombre d’objectifs mesurables notamment :

· Réaliser un taux de croissance annuel de 8,1% en moyenne entre 2020 et 2030,

· Ramener le taux de pauvreté de 37,5% en 2014 à moins de 25% en 2030 ;

· Ramener le sous-emploi de 77% en 2014 à moins de 50% en 2030 ;

· Porter la part du secteur secondaire dans le PIB de 28,2% en 2018 à 36,8% à l’horizon 2030 · Porter l’Indice du Capital Humain de 0,39 en 2018 à 0,55 et l’Indice de Développement Humain de 0,52 en 2016 à 0,70 en 2030.

En 2022, à mi-parcours de la mise en œuvre de la Vision 2035, la bonne pratique recommanderait de marquer une pause et de procéder à une évaluation en vue (i) d’apprécier les réalisations par rapports aux objectifs initiaux, (ii) tirer les leçons du chemin parcouru et (iii) affiner si besoin est les stratégies dans la perspective de l’atteinte des objectifs ajustés ou maintenus. En somme, cette démarche consiste rait à se poser la bonne question : Où en sommes-nous à mi-parcours de la mise en œuvre de la Vision 2035 ?

Le passage en revue de chacun des quatre grands objectifs de la Vision permet de se rendre compte du travail titanesque qu’il reste à faire pour que les dits objectifs soient atteints.

Ramener le taux de pauvreté de 40% à 10% s’apparente l’un des travaux d’hercule

La Vision 2035 ambitionne de ramener le taux de pauvreté à environ 10%. L’étape intermédiaire conte nue dans la SND30 envisage de réduire le taux de pauvreté au Cameroun à environ 25% à l’horizon 2030. Certes les dernières données officielles disponibles datent de 2014 avec un taux de pauvreté de 37,5% (Enquête Camerounaise Auprès des Mé nages-4), mais diverses sources notamment les Nations Unies et la Banque mondiale estiment de manière empirique que ce taux stagne autour de 40% avec de fortes disparités régionales. L’Extrême Nord, Région la plus peuplée, étant la plus pauvre avec un taux de pauvreté d’environ 74%. Les récentes inondations survenues dans la vallée du Lo gone et particulièrement dans le département du Mayo Danay concourent à exacerber une situation déjà fortement compromise. Au-delà de ces disparités, au plan national, la question de fond est de savoir comment réduire le taux de pauvreté de 15 points de pourcentage d’ici 2030 (c’est-à-dire dans 7 ans) et de 25 points d’ici 2035 pour atteindre les objectifs de la SND30 et de la Vision 2035 ? Ceci s’apparente à un des travaux d’Hercule.

Le second objectif de la Vision 2035 est de faire accéder le Cameroun au statut de pays à revenu inter médiaire de la tranche supérieure. Pour la Banque mondiale les pays de cette catégorie ont un Revenu National Brut par habitant (RNB/h) compris entre 4256 et 13205 Dollars selon une méthode de calcul dite Atlas. Or sur la base de cette méthode de calcul, le RNB/h du Cameroun est de 1590 Dollars en 2021. Pour accéder au statut anticipé dans la Vision 2035, le RNB/h du Cameroun devra donc être au minimum multiplié par trois. Une telle prouesse suggère un taux de croissance réel du PIB d’environ 8 à 9% par an au cours des 13 prochaines années qui nous séparent de l’horizon 2035. Comment y parvenir alors que les prévisions les plus optimistes (données du FMI) projettent un taux de croissance du PIB de 3,8% en 2022, 4,6% en 2023, le trend se maintenant sensiblement à ce niveau jusqu’en 2027 où la croissance devrait progresser de 4,9%. Bien évidemment ces données ne sont que des projections qui peuvent subir une variation à la hausse comme à la baisse selon des évènements non anticipés.

Le bateau Cameroun s’éloigne de La Vision 2035 comme si la Boussole avait perdu le nord

La Vision 2035 de par son troisième objectif ambitionne de faire du Cameroun un « Nouveau pays industrialisé ». Cet objectif est repris par la SND30 dont le principal pilier est la transformation structurelle de l’économie explicitement conçue comme « une démarche et des actions qui seraient implémentées pour parvenir à un accroissement substantiel de la part du secteur secondaire et la diversification de l’économie ». Or selon les comptes nationaux publiés par l’INS (Institut National de la Statistique) en aout 2022, la contribution du secteur secondaire au PIB du Cameroun n’est que de 24,5%. La SND30 ambitionne de porter cet indicateur à 36,8% à l’horizon 2030 et la Vision 2035 le projette à 40%, ce qui s’impose comme un impératif catégorique tant l’un des défis majeurs auxquels est confronté le Cameroun est la transformation des produits du cru en vue de doper la création de la valeur ajoutée. Mais comment y parvenir dans un contexte où l’environnement des affaires reste contraint pour le secteur privé, moteur de la création de la plus-value ?

La consolidation du processus démocratique et le renforcement de l’unité nationale constituent le quatrième pilier de la Vision 2035. Les faits parlent d’eux-mêmes et l’un des marqueurs tangibles est la situation dans les Régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest (NOSO), situation qui a fini de démontrer que la quête de l’unité nationale au Cameroun reste une gageure pour ne pas en dire plus.

A l’évidence, une évaluation plus fine de la Vision 2035 à mi-parcours de sa mise en œuvre permettrait de mieux apprécier à quel point le Cameroun s’est éloigné des perspectives de l’émergence c’est-à-dire d’un pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure ou d’un pays industrialisé. Certes, plusieurs facteurs dont certains exogènes y ont contribué notamment la crise financière de 2008, l’effondrement des cours des hydrocarbures en 2014, le choc sanitaire lié du Covid-19, l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les affres du dérèglement climatique etc. Mais ces facteurs n’exonèrent pas nos dirigeants de leurs responsabilités et de leurs errements. La boussole aurait-elle perdu le Nord ? Toujours est-il que le bateau Cameroun s’éloigne de la Vision 2035pendant que certains de ses occupants continuent de danser sur le pont comme pour se donner bonne conscience. Ils ne veulent pas quitter la table du festin et pourtant l’iceberg n’est pas loin. Il est encore temps d’agir.

Par Emmanuel Noubissie Ngankam, analyste économique, ancien haut fonctionnaire de la Banque mondiale.

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