Alors que la flambée des cours du pétrole, provoquée par le conflit au Moyen-Orient, aurait dû accroître les recettes pétrolières camerounaises, le dernier Baromètre économique de la CEMAC et de la Banque mondiale révèle un paradoxe inquiétant : au Cameroun, la baisse structurelle de la production pétrolière neutralise l’essentiel des gains liés à la hausse des prix. Exportations en repli de 10 % en 2025, déficit courant creusé à 4,2 % du PIB, recettes budgétaires en recul.
Le pétrole camerounais rapporte-t-il encore autant qu’avant ? La réponse de la Banque mondiale, chiffres à l’appui, est non. Dans son dernier Baromètre économique de la CEMAC (Politique Budgétaire et Croissance, août 2026, Vol. 10), la Banque mondiale dresse le constat d’un paradoxe qui frappe désormais l’ensemble de la sous-région pétrolière : la remontée des cours mondiaux, dopée par le conflit au Moyen-Orient, ne suffit plus à compenser l’érosion structurelle de la production nationale d’hydrocarbures. En 2025, la production nationale de brut est tombée à 19,374 millions de barils, contre 21,377 millions un an plus tôt. Dans le même temps, les recettes pétrolières ont reculé et le déficit du compte courant s’est creusé. La remontée des cours attendue en 2026 peut apporter un répit, mais elle ne règle pas le problème de fond qui est le déclin de la production de pétrole.
Selon la Banque mondiale, en zone CEMAC « les plus fortes baisses des exportations de pétrole ont été enregistrées en Guinée Equatoriale« >Guinée Equatoriale (18 %) et au Cameroun (10 %), ce qui souligne le caractère inégal, mais généralisé, de la baisse dans les pays exportateurs de pétrole ». À l’échelle régionale, les exportations de pétrole ont reculé de 2,3 % en 2025, et celles de gaz de 10,5 %, sous l’effet conjugué du « vieillissement des champs pétroliers et gaziers » et de « l’insuffisance des nouveaux investissements ».
Conséquence directe pour Yaoundé : le solde extérieur s’est détérioré. Le rapport note que « la baisse continue de la production d’huile et des exportations de grumes, conjuguées à l’augmentation des importations, ont creusé le déficit du compte courant, qui est passé de 3,4 % du PIB en 2024 à 4,2 % en 2025 ». Autrement dit, le Cameroun importe davantage qu’il n’exporte, et l’écart s’élargit précisément au moment où les prix internationaux du brut auraient dû, en théorie, soutenir les recettes en devises du pays.
LA PRODUCTION S’EFFONDRE, LE DÉFICIT COURANT SE CREUSE
La flambée des cours pétroliers survenue depuis février 2026 illustre bien les limites de cet effet d’aubaine. Le Baromètre rappelle que « les prix du pétrole, qui se situaient autour de 65 dollars le baril avant le déclenchement du conflit, ont rapidement augmenté pour atteindre environ 95 dollars à la mi-mars avant de culminer à 113 dollars en avril ; à fin juin, les prix avaient baissé à environ 80 dollars le baril ».
Une envolée spectaculaire, provoquée notamment par la fermeture du détroit d’Ormuz, par lequel transitent « près de 20 pour cent des exportations mondiales de pétrole ». Pour un pays exportateur net d’hydrocarbures, une telle hausse devrait se traduire en gains budgétaires et commerciaux substantiels. Or, le rapport de la Banque mondiale tempère nettement cet optimisme s’agissant du Cameroun : « le secteur extérieur pourrait se détériorer davantage du fait de la baisse de la production pétrolière et de l’investissement privé à forte intensité d’importations. Et ce, malgré le fait que les retombées du conflit au Moyen-Orient sur les prix du pétrole devraient soutenir la croissance du compte courant et du PIB en 2026, tout en ne réduisant que légèrement le déficit budgétaire ».
Impact du conflit au Moyen-Orient sur le pétrole
Le message est clair : le choc de prix positif ne fait qu’atténuer la dégradation, il ne l’inverse pas. Le tableau de « préparation » des pays de la CEMAC face au conflit, publié dans le document, confirme cette lecture. L’exposition nette du Cameroun aux importations de pétrole et de gaz y est chiffrée à -1,1 % du PIB en 2024, ce que le rapport qualifie d’exposition « globalement neutre » — contrairement au Tchad (-15,1 %) ou à la Guinée Equatoriale (-32,4 %), largement exportateurs nets, qui profitent bien davantage de la remontée des cours.
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Déficit budgétaire au Cameroun
DES RECETTES PÉTROLIÈRES ET NON PÉTROLIÈRES EN REPLI SIMULTANÉ
Le budget de l’État a directement subi ce ralentissement de la rente pétrolière, amplifié par un contexte politique intérieur tendu. Le Baromètre indique qu’« au Cameroun, le déficit budgétaire s’est creusé, passant de 1,5 % du PIB en 2024 à 2,2 % en 2025, principalement en raison de la baisse des recettes pétrolières et non pétrolières liée aux troubles postélectoraux et aux confinements ».
Le déficit primaire non pétrolier, lui, s’est légèrement creusé à 2,6 % du PIB. Les chiffres du tableau macroéconomique consacré au pays sont éloquents : les recettes totales, qui représentaient 16,3 % du PIB en 2024, sont tombées à une estimation de 15,5 % en 2025. La Banque mondiale table sur un rebond à 16,5 % en 2026, porté davantage par le recouvrement fiscal non pétrolier que par une reprise de la production d’hydrocarbures elle-même.
Sur le plan de la dette, la nouvelle est en apparence plus favorable : « le ratio de la dette publique sur le PIB a diminué à 43,8 pour cent fin 2025, contre 44,8 pour cent l’année précédente ».
Investissements dans le secteur pétrolier
PAS DE NOUVEAUX INVESTISSEMENTS, PAS DE REBOND DE LA PRODUCTION
Le diagnostic le plus préoccupant concerne l’avenir de l’amont pétrolier. Pour l’ensemble de la CEMAC, le Baromètre est catégorique : « en l’absence de nouveaux investissements importants dans le secteur des hydrocarbures ou de nouvelles découvertes pétrolières importantes, la production devrait poursuivre son déclin structurel ».
Rien, dans le document, ne suggère que le Cameroun échappe à cette tendance de fond. Le pays ne figure pas parmi les projets d’expansion de la production mentionnés pour d’autres membres de la zone, comme le Tchad, dont le secteur pétrolier a au contraire progressé de 6,6 % en 2025.
Cette faiblesse structurelle de l’amont pétrolier pèse d’autant plus lourd que la région dans son ensemble s’appuie fortement sur les hydrocarbures : ceux-ci « représentent encore environ 70 % des exportations totales de la CEMAC », précise le rapport, ce qui expose « fortement la région aux fluctuations des prix des matières premières ».
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Pour le Cameroun, dont l’économie est relativement plus diversifiée que celle de ses voisins — cacao, bois, agriculture —, cette dépendance pétrolière reste néanmoins un facteur de vulnérabilité budgétaire de premier plan, comme en témoigne la contribution décisive de la chute des recettes d’hydrocarbures au creusement du déficit 2025.
Face à ce constat, les perspectives de croissance présentées par la Banque mondiale pour 2026-2028 (3,7 % en moyenne) ne reposent d’ailleurs quasiment plus sur le pétrole. Le Baromètre mise sur « un meilleur accès à l’énergie pour les entreprises et une augmentation des investissements privés », avec en particulier le raccordement du barrage hydroélectrique de Nachtigal aux zones industrielles de Douala, censé « atténuer les pénuries d’électricité et stimuler la fabrication, la construction et les services ». Autrement dit, c’est l’électricité — et non plus le baril — qui est désormais présentée comme le principal moteur de la croissance camerounaise à moyen terme.
Le rapport reste cependant prudent sur les marges de manœuvre budgétaires : les pressions à la hausse sur les prix, alimentées par le conflit au Moyen-Orient, devraient « maintenir l’inflation bien au-dessus de 3 pour cent jusqu’en 2028, aggravant encore une insécurité alimentaire déjà tendue » — un risque supplémentaire pour un pays dont la balance commerciale des hydrocarbures ne joue plus, contrairement à ses voisins exportateurs nets, le rôle d’amortisseur qu’on pourrait en attendre.
Au final, le Baromètre économique de la CEMAC dessine un Cameroun pris entre deux feux : une rente pétrolière qui s’amenuise structurellement, et un choc de prix international dont les bénéfices, contrairement au Tchad, au Congo, au Gabon ou à la Guinée Equatoriale, se révèlent trop modestes pour rééquilibrer durablement ses comptes extérieurs et budgétaires.
Par Jean Luc FASSI
Défis Actuels du 16/09/2026
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