La bataille qui oppose une partie des héritiers à la direction du géant franco-africain franchit un nouveau cap
La guerre de gouvernance qui secoue le Groupe Castel prend une nouvelle dimension. Après plusieurs mois de procédures judiciaires et de déclarations publiques, quatre des cinq branches de la famille fondatrice sortent de leur réserve pour désavouer publiquement Romy Castel. Dans un communiqué daté du 28 août 2026 parvenu à Défis Actuels, elles réaffirment leur soutien à la continuité de la gouvernance du groupe et contestent la prétention de Mme Romy Castel à parler au nom de l’ensemble de la famille.
« Depuis plusieurs mois, le Groupe Castel fait l’objet d’une exposition médiatique croissante liée à des procédures judiciaires initiées par certains membres de la famille, emmenés par Mme Romy Castel », écrivent les signataires. Ils précisent que les personnes engagées dans ces procédures « représentent une petite minorité des membres de la famille Castel et ne sont pas habilitées à s’exprimer au nom de celle-ci ».
Le communiqué constitue surtout une clarification sur la structure de contrôle du groupe. Selon les quatre branches signataires, le Groupe Castel appartient à un fonds de droit singapourien dont les bénéficiaires ultimes sont répartis entre cinq branches familiales. Chacune bénéficie indirectement de 20 % des parts. Cette architecture patrimoniale aurait été voulue par le fondateur, Pierre Castel, afin d’empêcher qu’une branche familiale puisse prendre le dessus sur les autres.
Gouvernance d’entreprise
« Mme Romy Castel ne représente qu’une branche sur cinq », insistent ainsi les signataires, qui récusent certaines affirmations relayées dans la presse ou présentées devant des instances judiciaires. Une manière de ramener le conflit à sa dimension exacte : il ne s’agirait pas d’une opposition entre la famille Castel et la direction du groupe, mais d’une fracture au sein même de la famille, une branche contestant la gouvernance actuelle avec le soutien de certains membres.
Une bataille de pouvoir ouverte depuis plusieurs mois
Cette mise au point intervient après une succession d’épisodes qui ont progressivement transformé un désaccord familial en véritable crise de gouvernance.
Au cœur du conflit figure Grégory Clerc, nommé à la direction générale du Groupe Castel en 2023. Ancien avocat fiscaliste ayant travaillé aux côtés de Pierre Castel, il est devenu le premier dirigeant extérieur à la famille à occuper les commandes opérationnelles du groupe. Une évolution qui s’inscrivait dans une volonté de professionnalisation de la gouvernance, mais qui a progressivement provoqué des tensions avec certains héritiers.
Conflits familiaux dans les entreprises
Romy Castel, fille de Pierre Castel, et son cousin Alain Castel ont contesté le rôle et les méthodes de la direction actuelle. Le différend s’est notamment déplacé sur le terrain judiciaire à Singapour, où se trouve la structure de tête du groupe. La Haute Cour de Singapour a été saisie dans le cadre de la bataille autour de la gouvernance d’Investment Beverage Business Management (IBBM). Une décision rendue le 30 juillet 2026 dans une procédure impliquant notamment Romy Castel et Grégory Clerc confirme l’existence d’un contentieux toujours en cours, sans régler définitivement le fond du différend.
Le conflit s’est également traduit par plusieurs changements dans les conseils d’administration de sociétés du groupe. En juin, Romy Castel a notamment perdu son mandat d’administratrice de Somdia, la branche agro-industrielle du groupe. Cette décision faisait suite, selon DF Holding, à ses prises de position publiques concernant le projet de cession de la participation de Somdia dans la Société sucrière du Cameroun (Sosucam).
La Sosucam, révélateur de la fracture
Le dossier camerounais a donné une visibilité particulière à cette guerre interne. En juin, Romy Castel avait publiquement contesté le projet de cession des 88,36 % détenus par Somdia dans la Sosucam. Elle avait affirmé avoir découvert le projet « avec stupéfaction, par voie de presse », tout en présentant la société sucrière comme un actif stratégique du groupe.
Impact des conflits sur les entreprises africaines
Le gouvernement camerounais est ensuite intervenu en mettant en place un comité stratégique chargé d’examiner l’opération. Cette intervention a contribué à ralentir le processus et à replacer la Sosucam dans une perspective dépassant les seuls intérêts des actionnaires. Le dossier illustre ainsi comment la crise de gouvernance du Groupe Castel peut avoir des répercussions directes sur les actifs industriels africains du groupe.
Pour Romy Castel, cette opération semblait constituer un exemple des orientations qu’elle reproche à la direction actuelle. Pour les organes dirigeants du groupe, les accusations devaient être replacées dans le cadre des décisions prises par les instances compétentes.
Quatre branches contre une
Le communiqué du 28 août vient donc modifier le rapport de communication autour de cette bataille. Jusqu’ici, Romy Castel et les membres de sa famille engagés dans la contestation avaient largement occupé l’espace médiatique. Les quatre autres branches avaient choisi le silence.
Elles expliquent désormais que cette réserve répondait à une double volonté : préserver la confidentialité des affaires familiales et éviter que les controverses ne perturbent le fonctionnement du groupe, ses relations avec ses salariés et ses partenaires.
Mais, face à « la multiplication des déclarations dans la presse et aux interprétations qu’elles peuvent susciter », les quatre branches estiment désormais nécessaire de prendre position.
Le message est sans ambiguïté : elles soutiennent la continuité de la direction et demandent que celle-ci puisse « exercer pleinement et sereinement ses responsabilités dans l’intérêt du Groupe, de ses collaborateurs et de l’ensemble de ses partenaires ».
Cette prise de position ne signifie toutefois pas que la crise soit terminée. Elle confirme au contraire que le différend dépasse désormais le seul face-à-face entre Romy Castel et Grégory Clerc. La bataille porte sur la définition même de l’équilibre entre propriété familiale et gouvernance opérationnelle.
Préserver l’empire de Pierre Castel
Fondé en 1949, le Groupe Castel est devenu l’un des principaux groupes privés mondiaux dans les secteurs du vin et des boissons, avec une présence particulièrement forte en Afrique. Le groupe emploie plusieurs dizaines de milliers de personnes et son activité s’étend à de nombreux marchés africains.
La question qui se pose aujourd’hui est donc moins celle du contrôle d’une entreprise familiale ordinaire que celle de la transmission et de la gouvernance d’un empire construit sur plusieurs décennies par Pierre Castel.
Le fondateur, aujourd’hui âgé de 99 ans, avait progressivement quitté la gestion opérationnelle du groupe. La mise en place d’une gouvernance davantage professionnalisée, avec Grégory Clerc aux commandes depuis 2023, devait notamment permettre d’assurer la continuité de l’entreprise au-delà de la génération fondatrice.
C’est précisément cette transition qui est désormais au cœur du conflit.
En rappelant que chacune des cinq branches dispose de 20 % des intérêts du fonds détenant le groupe, les quatre branches signataires veulent surtout empêcher qu’une seule d’entre elles puisse se présenter comme l’expression de la famille Castel dans son ensemble.
Le communiqué se termine d’ailleurs sur un appel à l’apaisement. Les signataires disent vouloir préserver « le Groupe, son fonctionnement et son avenir », dans le respect de « l’équilibre entre les cinq branches familiales », et souhaitent que celles-ci puissent « retrouver une relation harmonieuse ».
Défis Actuels, le premier News Magazine Camerounais
Une volonté d’apaisement qui contraste avec l’intensification des procédures judiciaires. En août encore, Romy Castel a engagé une nouvelle procédure en France visant notamment Grégory Clerc et l’un de ses partenaires à Singapour, accusant les intéressés de faits qu’elle qualifie d’abus de confiance et de complicité. Ces accusations relèvent du contentieux en cours et ne préjugent pas de la responsabilité des personnes mises en cause.
À ce stade, le principal enjeu pour Castel est donc double : déterminer l’issue juridique du bras de fer et préserver la stabilité d’un groupe dont les activités, notamment en Afrique, dépassent largement le cadre des intérêts familiaux.
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Par Jean Luc FASSI
Défis Actuels du 29/08/2026
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