Le Canada entend désormais privilégier des profils camerounais formés, identifiés et directement employables. Cette inflexion a été clairement exposée lors des audiences accordées fin avril 2026 à Yaoundé à la Haut-Commissaire Marie-Claude Harvey par plusieurs membres du gouvernement.
Au cœur des échanges : la volonté de passer d’une immigration diffuse à une mobilité professionnelle encadrée, structurée autour des besoins réels de l’économie canadienne. Le communiqué du ministère du Commerce souligne ainsi que « de nombreuses vagues de candidats à l’immigration arrivent au Canada sans offre d’emploi préalable, sans profil technique précis, en décalage manifeste avec les besoins réels du marché du travail canadien ». Une situation qui se traduit par des rejets de dossiers et fragilise les trajectoires migratoires. Dans ce contexte, la question de la fiabilité des candidatures s’impose également.
D’après les propos rapportés de Marie-Pierre Côté, ministre-conseillère en charge de la migration au Haut-Commissariat du Canada, « les taux de refus de visas pour le Canada sont beaucoup plus élevés parce que nous découvrons de plus en plus de fraudes dans les documents qui sont présentés ». Cette tendance pousse Ottawa à renforcer ses mécanismes de vérification, en lien avec plusieurs administrations camerounaises.
FORMER LOCALEMENT POUR MIGRER UTILEMENT
Face à ces dérives, les deux pays misent sur un changement de paradigme. La nouvelle approche repose sur une montée en compétences préalable sur le territoire camerounais avant toute mobilité internationale. Le ministère du Commerce indique ainsi que les deux parties ont opté pour une logique consistant à former d’abord, puis à envisager la migration, uniquement si nécessaire, sur la base de formations techniques alignées sur les métiers en tension au Canada.
Ce dispositif s’inscrit dans un cadre institutionnel déjà amorcé. Le ministère rappelle la signature, en février dernier, d’un mémorandum d’entente avec le ministère de l’Enseignement supérieur et l’Université de Yaoundé I, au bénéfice de l’École nationale supérieure polytechnique de Yaoundé. Le Haut-Commissariat du Canada prévoit de s’appuyer sur cet établissement pour déployer des programmes techniques ciblés, tout en contribuant au renforcement des compétences au niveau local. Dans le même temps, Ottawa rejette toute volonté de capter les ressources humaines qualifiées du Cameroun. Comme l’ont indiqué les responsables canadiens lors des échanges, le dispositif envisagé repose sur un principe de subsidiarité clairement affirmé : les besoins nationaux en compétences doivent être satisfaits en priorité.
Ce n’est qu’une fois cette condition remplie que des perspectives de migration pourront être ouvertes, pour des profils spécifiques. L’objectif affiché est donc de rompre avec la logique de fuite des cerveaux, en valorisant d’abord le capital humain au service du développement national, avant toute mobilité internationale.
LA CONTRAINTE D’UN DÉFICIT DE RÉTENTION DES TALENTS
Cette nouvelle orientation intervient dans un contexte où le Cameroun peine à conserver ses ressources humaines qualifiées. Le rapport 2023 sur la compétitivité de l’économie camerounaise, publié par le Comité de compétitivité du ministère de l’Économie, classe le pays au 125e rang sur 134 en matière de rétention des talents. Il lui attribue un score de 24,5 sur 100 dans l’indice global de compétitivité des talents, avec un positionnement au 118e rang mondial.
Ces résultats traduisent un paradoxe persistant : le pays forme des compétences, mais ne parvient pas à les retenir. Le rapport met en cause les faiblesses en matière de gouvernance, d’environnement des affaires et d’infrastructures, qui limitent la capacité à fixer les talents. Parmi les recommandations figurent l’amélioration du cadre réglementaire, du système éducatif et des dispositifs de protection sociale.
Dans ce contexte, la nouvelle doctrine canadienne introduit une contrainte supplémentaire. Elle encadre davantage les départs en les conditionnant à une qualification préalable et à une utilité économique clairement identifiée. Le ministère du Commerce insiste d’ailleurs sur ce point, en précisant que le partenariat envisagé exclut toute logique de captation des compétences au détriment du Cameroun.
Au-delà de la régulation des flux migratoires, l’enjeu est également économique. Selon une étude du ministère des Relations extérieures, plus de 70 % des Camerounais de la diaspora envisageraient un retour si des opportunités adéquates existaient, tandis que 50 % se disent prêts à investir, sous réserve d’un meilleur accès aux infrastructures numériques. Dans le même temps, environ 30 % des diplômés quitteraient chaque année le pays.







