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« CAMEROUN 1972–2026 : Chemin parcouru, fossés persistants, voies de sortie » par Tiriane NOAH, 2e Vice-président du MRC 

Selon Tiriane NOAH, 2e Vice-président du MRC, auteure de cette tribune : « L'unité nationale n'est pas un décret. Elle se construit chaque jour dans les marchés, les salles de classe, les usines et les assemblées. Elle se mesure à la justice que chaque Camerounais reçoit de l'État qui le gouverne — sans distinction de langue, de région ni d'origine. En ce 54e anniversaire du 20 mai 1972, le moment est venu de regarder la vérité en face : avec lucidité, sans complaisance, mais aussi sans capitulation ».

Introduction — L’état de la Nation : une question qui ne peut attendre

Ce 20 mai 2026, le Cameroun célèbre le 54e anniversaire du référendum de 1972 qui abolit la fédération pour consacrer l’État unitaire. C’est le jour où deux Camerouns — l’un anglophone, issu de la tutelle britannique, l’autre francophone, héritier du mandat français — décidèrent, du moins officiellement, de ne former qu’Un. Cinquante-quatre ans après, la question que doit se poser chaque Camerounais patriote n’est pas : « Avons-nous le droit de célébrer ? » mais : « Qu’avons-nous réellement construit ensemble, et que nous reste-t-il à bâtir ? »

Je formule cette question depuis Yaoundé, dans le Mfoundi, au nom de milliers de familles qui, dans les marchés d’Anguissa et de Mvog-Ada, de Kondengui et de Nkoldongo, d’Odza et d’Obili, d’Emana et d’Ahala, de Mensonges et de Simbock,…vivent les fractures de notre pays. Je la formule aussi en tant que responsable politique du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), parti qui, dès 2012, a placé la question de l’unité nationale — et notamment la question anglophone — au cœur de son projet pour le Cameroun. Cette tribune est le prolongement d’un engagement : regarder la réalité des chiffres, dire ce qui va, dire ce qui ne va pas, et tracer des solutions concrètes, à l’image de ce que j’ai fait sur la crise de la SOSUCAM — parce que la souveraineté économique et la souveraineté politique sont les deux faces d’une même médaille.

I- LE CHEMIN PARCOURU: 1972–2026 : ce que les chiffres disent de nous

1.1 — La Nation en chiffres : démographie et territoire

En 1972, lors du référendum constitutionnel du 20 mai, le Cameroun comptait environ 6,5 millions d’habitants répartis entre deux États fédérés : l’ancien Cameroun oriental (francophone) et le Cameroun occidental (anglophone, ancienne Southern British Cameroons). En 2026, la population a été multipliée par 4,6 : le pays compte désormais près de 30 millions d’habitants selon les projections de l’Institut National de la Statistique, habitant un territoire de 475 442 km² divisé en 10 régions, 58 départements, 360 arrondissements et plus de 14 000 villages.

Ce saut démographique est à la fois une force et un défi. Une force, car il signifie que la Nation a survécu, qu’elle s’est reproduite, qu’elle a porté en son sein des générations nouvelles. Un défi, car cet essor n’a pas été accompagné d’une expansion proportionnelle des services publics, des emplois formels, ni des capacités productives nécessaires à l’absorption d’une jeunesse nombreuse et impatiente.

Indicateur démographique1972 (estimation)2026 (projection INS)
Population totale~6,5 millions~30 millions
Population urbaine~26 %~60 %
Espérance de vie à la naissance~44 ans~59 ans
Taux de fécondité (enfants/femme)~6,5~5,0
Taux de mortalité infantile (‰)~150~70 (2022)
Taux d’alphabétisation adultes~30 %~79 %

Sources : INS Cameroun, PNUD, Banque mondiale, OMS.

1.2 — La croissance économique : les Trente Glorieuses africaines et l’ajustement

Les deux premières décennies suivant l’unification furent celles d’une croissance soutenue. Entre 1965 et 1985, l’économie camerounaise enregistra des taux de croissance annuels moyens de l’ordre de 7 %, portée par les exportations de cacao, café, coton, bois et, à partir de 1978, par le pétrole. L’État investissait massivement dans les plans quinquennaux, les sociétés publiques, les barrages et les routes. Le Cameroun de cette période était considéré, à juste titre, comme l’une des économies les plus stables et les plus diversifiées d’Afrique subsaharienne.

La crise de 1985–1986 marqua une rupture brutale. L’effondrement des cours des matières premières et la chute du prix du pétrole plongèrent le pays dans une récession prolongée. Le PIB réel chuta de plus de 30 % entre 1986 et 1993. Le pays s’engagea dans des Plans d’Ajustement Structurel (PAS) imposés par le FMI et la Banque mondiale, dont la dévaluation du franc CFA de 50 % en janvier 1994, au coût social considérable pour les populations. Les salaires des fonctionnaires furent amputés de 50 à 70 %. Les conséquences de cette décennie perdue continuent de structurer les inégalités actuelles.

Indicateur économiqueNiveau / PériodeValeur
Croissance réelle annuelle1965–1985 (moy.)~7 %
Chute du PIB réel1986–1993-30 % cumulés
PIB nominal (2024)Estimation FMI/MINFI32 099 Mds FCFA (~52,9 Mds $)
Croissance PIB (2024)Estimation FMI+3,5 %
Budget de l’État 2026Loi de finances promulguée8 816,4 Mds FCFA
Budget investissement 2026 (BIP)MINEPAT2 031 Mds FCFA
Dette publique / PIB (2024)FMI~46,8 %
IDH (2022)PNUD — 151e/193 pays0,587

Sources : FMI, Banque mondiale, MINFI Cameroun, PNUD.

1.3 — Les avancées institutionnelles : ce que 1972 a bâti

Sur le plan institutionnel, le Cameroun a accompli en 54 ans un chemin réel. La Constitution de 1972 a unifié les systèmes juridiques et administratifs des deux anciens États fédérés. La révision constitutionnelle de 1996 a introduit un Sénat bicaméral, la décentralisation régionale et une Cour Constitutionnelle. Le pays dispose aujourd’hui d’un Parlement bicaméral (180 députés à l’Assemblée nationale, 100 sénateurs), de 10 Conseils régionaux élus depuis 2020, et d’une décentralisation budgétaire atteignant 1 162,2 milliards de FCFA dans la loi de finances 2026 — soit une hausse significative par rapport aux années précédentes.

L’État camerounais a également investi dans ses capacités de formation : le pays compte aujourd’hui 8 universités d’État (contre une en 1972), des grandes écoles professionnelles (ENAM, IRIC, ESSEC, ENSP, FMSP), et un taux d’alphabétisation passé de 30 % à près de 79 % en cinq décennies. La couverture vaccinale a progressé spectaculairement. L’espérance de vie, qui dépassait à peine 44 ans en 1972, s’élève désormais à près de 59 ans.

Ces chiffres ne sont pas des décorations. Ils représentent des enfants qui ont survécu, des adultes qui ont appris à lire, des malades qui ont été soignés. L’unification de 1972 a au moins permis la mise en place d’un État — imparfait, inégal, mais fonctionnel — capable de déployer ces services sur l’ensemble d’un territoire de 475 000 km².

II LES FOSSÉS : Ce que 54 ans n’ont pas réussi à combler

2.1 — L’IDH et les inégalités : la croissance sans le développement

Avec un Indice de Développement Humain de 0,587 en 2022 — 151e rang sur 193 pays selon le PNUD — le Cameroun se situe dans la catégorie « développement humain moyen ». Mais cette moyenne masque des inégalités profondes. Lorsque l’IDH est corrigé des inégalités effectives, il chute à 0,375 : une perte de 33,4 % due aux disparités de revenus, d’éducation et de santé selon les régions et les genres. Entre 1990 et 2019, l’IDH camerounais n’a progressé que de 0,448 à 0,563 — soit +25,7 % en 30 ans. À ce rythme, le pays n’atteindrait en 2050 qu’un IDH de 0,59, inférieur à celui que le Maroc affichait déjà en 2020.

L’économie informelle représente 63,7 % de l’activité économique totale : la grande majorité des Camerounais travaillent sans couverture sociale, sans retraite, sans accès au crédit formel. Le taux de pauvreté reste élevé, particulièrement dans les régions de l’Extrême-Nord, du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, où la conjugaison de Boko Haram et de la crise armée anglophone a aggravé des précarités déjà structurelles.

Inégalité de genre

L’IDH des femmes camerounaises en 2019 était de 0,521, contre 0,603 pour les hommes — un écart de 16 % qui place le Cameroun dans le groupe 5 des pays à fort déficit d’égalité de genre. Les femmes restent sous-représentées dans les postes de responsabilité politique et économique malgré des progrès sectoriels réels. En tant que femme politique,  je suis à la fois le symptôme de cet écart et la preuve que des voix différentes peuvent et doivent s’imposer dans l’arène publique.

2.2 — La gouvernance et la corruption : les chiffres du décrochage

Sur l’Indice Ibrahim de la Gouvernance Africaine (IIAG), le Cameroun obtient un score moyen de 41,8 sur 100 en 2021, se classant au 39e rang sur 54 pays africains. L’Indice de Perception de la Corruption de Transparency International lui attribue un score de 25 sur 100 en 2020 (149e rang sur 180 pays), traduisant une corruption perçue comme systémique dans le secteur public. Sur l’Indice de Démocratie de l’Economist Intelligence Unit, le Cameroun se classait au 122e rang sur 167 pays en 2021 (26e rang en Afrique), dans la catégorie des « régimes autoritaires ».

Ces classements ne sont pas des constructions étrangères contre le Cameroun : ils reflètent les plaintes quotidiennes des Camerounais eux-mêmes, à commencer par les chefs d’entreprise, les enseignants, les patients dans les hôpitaux, les paysans qui attendent leurs intrants, les travailleurs saisonniers à qui l’on refuse les droits syndicaux. Ce que j’ai décrit dans ma tribune sur la SOSUCAM — l’État qui regarde une entreprise stratégique agoniser sans réagir, les droits syndicaux bafoués, les importateurs favorisés au détriment de la production nationale — est précisément l’expression concrète de cette gouvernance défaillante que les indices internationaux mesurent.

Indicateur de gouvernanceScore / RangAnnée
IIAG (Ibrahim Foundation)41,8 / 100 — 39e/54 Afrique2021
IPC (Transparency International)25/100 — 149e/180 mondial2020
Doing Business (Banque mondiale)46,1 — 167e/190 mondial2020
Indice de Démocratie (EIU)122e/167 — régime autoritaire2021
Liberté économique (Heritage)52,1 — 134e/184 mondial2025
Taux économie informelle63,7 % du PIBEstimation 2024

Sources : Mo Ibrahim Foundation, Transparency International, Banque mondiale, Heritage Foundation.

2.3 — La crise anglophone : la fracture dans la fracture

La crise dite anglophone est entrée dans sa 10e année. Ce qui commença en 2016-2017 comme une contestation corporatiste d’avocats et d’enseignants protestant contre la « francisation » de leurs secteurs s’est transformé en un conflit armé de basse intensité qui a produit le bilan suivant, documenté par les organisations humanitaires internationales :

Indicateur humanitaireChiffreSource
Morts civils et combattantsPlus de 6 500Wikipedia / Alwihdainfo 2026
Déplacés internes638 000 à 900 000HRW 2024 / Alwihdainfo
Réfugiés au NigeriaPlus de 63 800HCR
Personnes nécessitant aide humanitaire1,7 million (min.)HRW 2024
Années de boycott scolaire imposé7 ans (depuis 2017)HRW
Attaque meurtrière en 2026 (Ndu, janvier)14 morts, 14 blessésCamer.be 2026

Sources : Human Rights Watch 2024, Alwihdainfo, Camer.be, UNHCR.

La crise anglophone est la manifestation la plus aiguë d’un problème que le MRC avait identifié dès sa fondation en 2012 : la question anglophone n’est pas un problème ethnique, c’est un problème historique, constitutionnel et politique. Elle renvoie directement à la manière dont la réunification de 1961 et l’unification de 1972 ont été conduites — sans garanties réelles d’autonomie pour une communauté qui avait choisi la fédération, non l’assimilation.

Le Grand Dialogue National organisé en 2019, auquel le MRC a proposé des préalables avant sa tenue  en raison de son caractère non inclusif — notamment l’absence des leaders séparatistes légitimes aux yeux des populations — n’a pas mis fin aux hostilités. En 2026, des attaques continuent d’être menées dans le Nord-Ouest, des localités entières restent sans administration effective, et les écoles anglophones achèvent leur neuvième rentrée perturbée par les injonctions des groupes armés, des vies de part et d’autres continuent d’être brutalement arrachées.

Cette situation est insoutenable moralement, stratégiquement et économiquement. Elle détruit le capital humain de deux régions entières, elle mobilise des ressources militaires qui devraient aller à l’investissement, et elle fragilise le message que le Cameroun veut envoyer au monde le 20 mai de chaque année : celui d’une Nation unie. On ne peut pas célébrer l’unité et ignorer la guerre.

Ce que dit le budget 2026 sur les régions en crise La loi de finances 2026, promulguée le 17 décembre 2025, prévoit l’éclatement du Fonds de reconstruction des régions de l’Extrême-Nord, du Nord-Ouest et du Sud-Ouest en deux fonds distincts pour «une meilleure efficacité». C’est une mesure administrative qui ne suffit pas. En l’absence d’un dialogue politique inclusif et d’un calendrier de désescalade militaire, aucun fonds de reconstruction ne peut être pleinement utilisé sur un théâtre de guerre actif.

III LES LEÇONS DU MONDE : Ce que d’autres pays ont réussi là où nous piétinons

3.1 — Sur le continent africain : des réconciliations possibles

Afrique du Sud — La Commission Vérité et Réconciliation (1996–1998)

Lorsque l’apartheid s’effondra, l’Afrique du Sud aurait pu choisir la vengeance ou l’oubli. Elle choisit un troisième chemin : la vérité. La Commission Vérité et Réconciliation, présidée par l’Archevêque Desmond Tutu, recueillit entre 1996 et 1998 les témoignages de 22 000 victimes et 7 000 auteurs de violations des droits humains. Elle offrit une amnistie conditionnelle — accordée seulement à ceux qui reconnurent publiquement leurs crimes. Sur 7 112 demandes, 879 amnisties furent accordées. L’objectif n’était pas de tout pardonner, mais de créer une base commune de vérité à partir de laquelle le pays pouvait se reconstruire.

La leçon pour le Cameroun est directe : la réconciliation durable n’est pas la réconciliation sans mémoire. Elle suppose un processus institutionnel, contradictoire, documenté, dans lequel victimes et responsables peuvent se confronter à la lumière publique. Le Grand Dialogue de 2019 n’était pas cela. Il s’agissait d’une consultation administrative menée sans les principaux acteurs du conflit. Une vraie commission de réconciliation inclusive — associant les leaders anglophones en diaspora, les chefs traditionnels, la société civile et les forces de sécurité — est une condition préalable à toute paix durable dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

Rwanda — La reconstruction post-génocide et les juridictions Gacaca

En 1994, le Rwanda sortait d’un génocide de 100 jours qui avait tué plus de 800 000 personnes. Trente ans plus tard, le pays affiche un IDH parmi les plus dynamiques d’Afrique subsaharienne, une croissance annuelle soutenue entre 7 et 8 %, et une représentation féminine au Parlement dépassant 60 %. La reconstruction rwandaise repose sur plusieurs piliers que le Cameroun devrait méditer : l’égalité de traitement, la décentralisation réelle des pouvoirs, l’interdiction constitutionnelle de toute référence publique aux ethnies, et des mécanismes de justice communautaire (Gacaca) ayant permis de juger près de 2 millions de dossiers liés au génocide.

Le Rwanda n’est pas sans ambiguïtés politiques. Mais sa trajectoire montre qu’un pays peut sortir d’une fracture profonde si l’État décide d’y consacrer une volonté politique claire, des ressources publiques conséquentes et une narration nationale inclusive — et non plus des célébrations nationales desquelles une partie de la population se sent exclue.

Burundi — Le contre-exemple à éviter

Le Burundi, pays à structure ethnique et politique comparable, a choisi en 2015 la voie du maintien au pouvoir forcé d’un président contesté, au prix d’une récession politique et économique dont le pays n’est pas encore sorti. Ce choix — ignorer la contestation, réprimer la société civile, isoler les voix dissidentes — est exactement ce que les populations anglophones camerounaises ont vécu depuis 2016. Le Burundi est le miroir que le Cameroun doit refuser de s’y voir.

3.2 — Hors d’Afrique : l’Irlande du Nord et l’Espagne

Irlande du Nord — Les Accords du Vendredi Saint (1998)

Pendant trente ans — de 1968 à 1998 — l’Irlande du Nord connut un conflit armé entre unionistes protestants et républicains catholiques qui fit plus de 3 500 morts. En 1998, les Accords du Vendredi Saint mirent fin à ce conflit par un compromis sur le partage du pouvoir (power sharing), l’autonomie législative régionale, la réforme policière, et la démobilisation progressive des groupes armés. Aucune de ces dispositions n’impliqua de capitulation de l’une ou l’autre des parties : il s’agissait d’un accord négocié, inclusif, dans lequel chaque camp y trouvait quelque chose.

Comme l’a relevé le Président Kamto en 2019, la comparaison avec la Catalogne ou l’Irlande du Nord est instruite à tort au Cameroun pour minimiser le problème anglophone. En réalité, ces exemples plaident exactement pour l’inverse de la solution purement militaire : ils montrent que les conflits identitaires ne se règlent que par le dialogue, le temps et les compromis institutionnels.

Espagne et Catalogne — Le fédéralisme asymétrique comme solution

L’Espagne a réglé ses tensions territoriales post-franquistes par un système autonomique décentralisé : la Catalogne, le Pays Basque, la Galice bénéficient d’une autonomie législative, fiscale et culturelle qui équivaut, dans les faits, à un fédéralisme asymétrique. Le MRC, conscient de ces réalités, a constamment défendu que la question anglophone n’est pas réductible au choix entre « statu quo » et « sécession » : il existe un espace entre ces deux pôles, celui du fédéralisme à plusieurs États ou de l’autonomie régionale renforcée, dans lequel une solution négociée est possible. Cet espace est celui que le Cameroun refuse d’explorer depuis 54 ans.

IV LA VISION DU MRC : Cinq réformes pour reconstruire l’unité nationale

4.1 — Dialogue inclusif sans condition préalable

Le MRC a, depuis sa fondation, appelé à un dialogue national ouvert et sincère sur la question anglophone. Ce dialogue, pour être productive, doit réunir tous les acteurs — y compris ceux qui défendent la sécession, dont la participation n’implique pas d’en accepter les conclusions. Il doit être précédé de mesures de confiance : libération des prisonniers politiques anglophones, cessation des hostilités militaires, retour des déplacés dans leurs villages. Et il doit aboutir à des propositions institutionnelles concrètes — autonomie régionale renforcée, bilinguisme réel dans l’administration, quotas de représentation pour les anglophones aux postes de responsabilité nationaux.

Ce n’est pas de la naïveté politique. C’est du pragmatisme : depuis 10 ans, la solution militaire n’a pas fonctionné. Il est temps d’essayer la politique.

4.2 — Réforme constitutionnelle et décentralisation réelle

La Constitution camerounaise de 1996 a introduit les régions comme collectivités décentralisées, mais leur mise en œuvre effective n’a débuté qu’avec les premières élections régionales de décembre 2020. En 2026, les Conseils régionaux existent mais disposent de ressources et de compétences insuffisantes pour conduire un vrai développement local. Le transfert prévu de seulement 19 milliards de FCFA aux collectivités territoriales pour des projets d’électrification et d’hydraulique dans la loi de finances 2026 est emblématique de cette décentralisation de façade.

Une réforme constitutionnelle ouvrant la voie à un fédéralisme à plusieurs États — non pas la sécession, mais le partage constitutionnel du pouvoir — permettrait d’intégrer les aspirations des anglophones dans le cadre de la République, sans menacer l’intégrité territoriale. C’est la position constante du MRC.

4.3 — Souveraineté économique et justice pour les travailleurs

L’unité nationale ne peut se bâtir sur des estomacs vides et des droits bafoués. Ma tribune sur la SOSUCAM est un cas d’école : comment un État peut laisser mourir 8 000 emplois directs, permettre à des importateurs de casser la filière sucrière nationale, et refuser d’entendre les travailleurs saisonniers dont les droits syndicaux ont été violés — le tout dans l’indifférence parlementaire. La SOSUCAM n’est pas un problème sectoriel isolé. C’est un symptôme du même désengagement de l’État qui alimente la crise anglophone : l’État camerounais est absent des endroits où sa présence importerait.

Souveraineté économique et unité nationale sont liées. On ne demande pas à un Camerounais de se sentir Camerounais quand son travail est menacé, quand son salaire est de 285 FCFA de l’heure, quand ses droits syndicaux sont violés et que l’État regarde ailleurs. L’Assemblée nationale est le lieu d’interpellation systématique du gouvernement sur ces sujets — pas une chambre d’enregistrement.

4.4 — Représentativité et équité dans les postes de responsabilité

L’une des plaintes fondamentales des anglophones est leur sous-représentation dans les postes de haute responsabilité de l’État — administration, armée, entreprises publiques, corps diplomatique. Une unité nationale crédible doit se voir dans l’organigramme de l’État. La proportionnalité régionale et linguistique dans les nominations n’est pas une faveur accordée aux anglophones : c’est une exigence de la Constitution et un impératif de confiance nationale.

Cette logique vaut aussi pour les femmes. Le Cameroun disposait en 2020 d’un Parlement où le RDPC contrôle 84 % des sièges de l’Assemblée et 87 % des conseils municipaux. Dans ce contexte, la voix des femmes — et particulièrement des femmes issues des zones de conflit ou de pauvreté — est structurellement absente.

4.5 — Un pacte national de reconstruction : la feuille de route pour 2027

Le MRC propose, à l’issue du dialogue national, l’adoption d’un Pacte National de Reconstruction engageant l’État sur des indicateurs mesurables d’ici 2030 : réduction du taux de pauvreté en dessous de 25 %, retour à l’école de 100 % des enfants des régions anglophones, révision du Code électoral par consensus, représentativité régionale dans toutes les institutions, plan national de sécurité alimentaire portant la couverture sucrière nationale à 60 % de la demande (comme je l’ai proposé pour la SOSUCAM et comme je le ferai pour les autres filières de production), et adoption d’une Charte nationale du bilinguisme applicable à toutes les administrations publiques.

EN GUISE DE CONCLUSION

L’unité nationale : une promesse à honorer, pas à célébrer

En ce 54e anniversaire du 20 mai 1972, le Cameroun a le choix de ses mots. Il peut choisir de défiler, de pavoiser, et de répéter que l’unité est « le socle de notre défense et le pilier de notre développement » — tel est d’ailleurs le thème officiel de cette année. Ou il peut choisir, enfin, d’avoir ce débat difficile et nécessaire que 54 ans d’unification imposée n’ont pas permis d’avoir.

Je choisis la seconde voie. Parce que l’unité sans justice est une prison. Parce que la commémoration sans bilan est une fuite. Parce que les prisonniers politiques des crises post électorales de 2018, 2020 et 2025 attendent toujours d’être libérés, parce que 6 500 morts, 900 000 déplacés et une génération privée d’école, plus de  1,7 millions de personnes nécessitent une aide humanitaire, 63 800 réfugiés au Nigeria ont besoin de retourner sur leurs terres méritent mieux qu’un thème de fête nationale. Parce que les 8 000 travailleurs de la SOSUCAM, les coupeurs de canne de Nkoteng et de Mbandjock, les petits agriculteurs et commerçants des marchés de Yaoundé, de Douala, de Kumbo, de Foumban, Garoua, de Meiganga, de Tiko, de Bamenda, de Limbe, de Batoufam, de Buea, de Bafia, de Garoua Boulai…ainsi que les bayam-selam, les vendeurs à la sauvette, les coiffeuses, les couturiers (ières) — de Kondengui à Odza, de Mvog-Ada à Awae, de Mendong à Simbock, d’Emana, Messassi à Mvog Mbi— méritent un Parlement qui parle pour eux.

Il y a des pays qui ont traversé des fractures profondes et sont sortis plus forts : l’Afrique du Sud, le Rwanda, l’Irlande du Nord. Ils ont en commun une chose : ils ont osé regarder la vérité en face. Le Cameroun en est capable. Il a le talent, les ressources, la diversité culturelle et la résilience humaine pour réussir.

Ce qui lui manque, c’est la volonté politique au sommet — et des représentants à l’Assemblée nationale qui l’exigent. C’est la raison pour laquelle je me bats. C’est la raison pour laquelle le 20 mai ne doit pas être le jour du défilé, mais le jour de la vérité nationale.

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