AccueilEconomieDéclassement du Cameroun : le coût de l’inaction

Déclassement du Cameroun : le coût de l’inaction

Dans une évaluation comparative des capacités productives, le Cameroun est classé 173e sur 195 au niveau mondial, 35e sur 54 en Afrique et 4e sur 6 en zone CEMAC, derrière le Gabon, la Guinée équatoriale et le Congo-Brazzaville.

Par Emmanuel NOUBISSIE NGANKAM

C’est un rapport qui est passé (presque) inaperçu et pourtant, il est riche en enseignements et révélateur de la trajectoire de la transformation structurelle des économies, dans un contexte où l’industrialisation redevient la préoccupation majeure des États, particulièrement ceux des pays en développement.

Publié par ONU Commerce et Développement (UNCTAD), anciennement Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), ce rapport présente la 3e génération de l’Indice des capacités productives (Productive Capacities Index – PCI), couvrant 195 économies pour l’année 2025.

Élaboré à partir de 43 indicateurs, cet indice composite évalue huit dimensions de la capacité productive, à savoir : le capital humain, le capital naturel, l’énergie, le transport, les technologies de l’information et de la communication (TIC), les institutions, le développement du secteur privé et la transformation structurelle. Les huit dimensions de l’indice offrent une vision multidimensionnelle de la capacité productive pour l’évaluation comparative des pays (benchmarking), l’analyse des politiques et l’évaluation des écarts de développement.

Sur une échelle de 0 à 100, le Cameroun réalise un score de 28,9, ce qui le classe 173e au plan mondial et 35e en Afrique. À niveau de développement comparable, la Côte d’Ivoire a un score de 37,2 et se classe 148e au plan global et 17e en Afrique.

Cette évaluation des capacités productives du Cameroun est corroborée par des indicateurs élaborés par d’autres partenaires au développement, notamment la Banque africaine de développement (BAD), à travers son Indice d’industrialisation en Afrique (Africa Industrialisation Index – AII 2025), ou encore l’Évaluation des politiques et des institutions (CPIA – Country Policy and Institutional Assessment) de la Banque mondiale.

LES ÉVALUATIONS FAITES PAR LES ORGANISATIONS INTERNATIONALES SONT LE REFLET DES POLITIQUES PUBLIQUES CARACTÉRISÉES PAR L’INACTION, L’INDÉCISION ET L’INCOHÉRENCE

En mai 2026, la BAD a publié l’AII 2025 qui, selon cette institution, est un outil stratégique permettant d’évaluer les performances industrielles, de répertorier les contraintes structurelles et de guider les décideurs politiques, les investisseurs et les partenaires de développement dans la hiérarchisation des interventions visant à accélérer la transformation industrielle du continent.

À quelques variantes près, notamment en ce qui concerne les déterminants directs et indirects, l’AII 2025 présente des similarités avec le PCI de l’UNCTAD. Sur une échelle de 0 à 1, le Cameroun a un score de 0,5547 et est classé 21e en Afrique et 3e en zone CEMAC, derrière le Gabon, 12e avec un score de 0,6021, et la Guinée équatoriale, dont la performance est de 0,5767 et qui est classée 17e. À niveau de développement comparable, le Cameroun est très loin derrière la Côte d’Ivoire, classée 10e avec un score de 0,6173.

Pour ce qui est du CPIA de la Banque mondiale, cet indice évalue la qualité des réformes politiques et institutionnelles dans les 40 pays d’Afrique subsaharienne éligibles aux ressources de l’Association internationale de développement (IDA).

Sur une échelle de 1 à 6, le Cameroun a une performance de 3,3 en 2025, marquant un recul de 0,1 point par rapport à 2024, année au cours de laquelle son score était de 3,4. Pour le benchmarking, la Côte d’Ivoire a réalisé un CPIA de 4 en 2025, deuxième meilleur score du continent, juste derrière le Rwanda, qui a 4,2.

Le CPIA se compose de 16 critères regroupés en quatre catégories : gestion économique, politiques structurelles, politiques d’inclusion sociale et d’équité, et gestion du secteur public et institutions. Plus précisément, le CPIA évalue dans quelle mesure le cadre politique et institutionnel d’un pays favorise une croissance durable et la réduction de la pauvreté et, par conséquent, une utilisation efficiente des ressources publiques.

Il convient de préciser que le score du CPIA est un facteur clé de la détermination du volume d’allocation des ressources de l’IDA, le démembrement de la Banque mondiale qui accorde des prêts à des taux concessionnels et des dons.

Ces évaluations faites par des organisations internationales partenaires du Cameroun ont toutes la même trame et conduisent à des conclusions concordantes. Ces conclusions, qui traduisent ce qui pourrait être considéré comme le déclassement du Cameroun, sont le reflet de la mise en œuvre des politiques publiques, caractérisée par l’inaction, l’indécision et un déficit de cohérence, toutes choses qui confinent à de la torpeur dans la mise en œuvre des politiques publiques.

L’illustration parfaite de cette torpeur est la tergiversation depuis plus d’un an autour d’un nouveau programme avec le FMI, alors même que pratiquement tous les indicateurs économiques sont au rouge, particulièrement les finances publiques et la position extérieure, caractérisées par les déficits persistants du budget (-2,1 % du PIB prévu en 2026) et de la balance des paiements (-5,3 % du PIB).

Une telle situation nécessite une thérapie de choc et rend incontournables des réformes en profondeur et une assistance du FMI. Les conséquences de cette inaction et de l’attentisme du Cameroun au sujet d’un programme économique et financier avec le FMI ont également une portée pénalisante pour les autres pays de la CEMAC.

LA RÉSILIENCE QUI CONFINE À L’IMMOBILISME NE SAURAIT ÊTRE UN OBJECTIF DE DÉVELOPPEMENT

Mais au-delà d’un programme avec le FMI et de l’assistance des autres partenaires au développement, l’inaction est également illustrée par la mise en œuvre de la Stratégie nationale de développement (SND30).

Après avoir fait le constat qu’à mi-parcours, aucun des objectifs de la stratégie n’est atteint, le Comité national de suivi-évaluation (CNSE), réuni le 12 décembre 2025, n’a prescrit aucune recommandation allant dans le sens du rattrapage du décrochage entre les réalisations et les prévisions et de la remise de la SND30 sur les rails.

Ce qui pourrait suggérer que le gouvernement se satisfait de 3 % de croissance annuelle au lieu des 8,1 % prévus. Ce qui s’apparente à une attitude de démission a désormais un nom que l’on retrouve dans tous les documents des politiques publiques : la résilience. Or, la résilience qui confine à l’immobilisme ne saurait être un objectif de développement.

L’inaction s’illustre également par l’inertie dans la mise en œuvre d’un certain nombre de projets dits structurants, dont l’un des plus emblématiques est le Projet de mobilité urbaine de Douala, qui a à peine connu un début d’exécution quatre ans après l’approbation de l’accord de financement par le Conseil d’administration de la Banque mondiale en juin 2022.

Cet accord de financement n’a été signé par le Cameroun qu’en juillet 2024, après que l’institution de Bretton Woods a brandi la menace d’une annulation. Il n’est pas anodin de relever que c’est en mai 2026 que le ministre des Domaines, du Cadastre et des Affaires foncières a signé l’arrêté déclarant d’utilité publique les travaux du Projet de mobilité urbaine de Douala.

Depuis lors, les travaux ont timidement commencé, avec près de quatre ans de retard sur le calendrier initial, toutes les données de base étant dépassées, avec pour conséquence l’explosion des coûts. On s’achemine inévitablement vers un financement additionnel, des dégrèvements fiscaux, voire un redimensionnement du projet.

Le chapelet des opérations plombées par l’inaction est long et l’un des grains de ce chapelet est le dialogue entre le gouvernement et le secteur privé, considéré comme l’un des ferments du développement économique.

Au Cameroun, ce dialogue était cristallisé autour du Cameroon Business Forum (CBF), mis en place en 2009 avec le soutien de l’IFC, filiale du Groupe de la Banque mondiale.

Alors que la 12e session devait se tenir en 2021, le GICAM a renversé la table, dénonçant à tort ou à raison le format du CBF, tout en proposant une nouvelle approche autour du Cameroon Business Council (CBC), doté d’une instance permanente et opérationnelle. Depuis lors, le CBF ne s’est plus tenu et le CBC n’a jamais vu le jour. Des initiatives velléitaires se sont soldées par des flops.

Après six ans d’inaction et de tergiversation, en mai 2026, la 12e session du CBF, devant être présidée par le Premier ministre, a été convoquée pour les 4 et 5 juin à Douala, avec pour thème central : « ZLECAf et transformation productive : quelles réformes pour faire du Cameroun un pôle industriel et commercial majeur en Afrique ? ».

Des réunions de préparation se sont tenues, les invitations ont été envoyées aux participants, mais l’événement n’a pas eu lieu. Une autre annonce faite pour la tenue du CBF-12 les 20 et 21 octobre 2026 a connu le même sort : report à une date ultérieure…

Il va sans dire que si le CBF-12 s’était tenu, un certain nombre de réformes y auraient été discutées, notamment celle de la SNI, qui a fait l’objet d’un décret présidentiel le 10 juillet 2024 portant transformation de cette entreprise en société à capital public.

Cette réforme, qui a charrié tant d’espoirs, notamment en ce qui concerne le financement de l’investissement productif, n’a connu aucun début de mise en œuvre deux ans après, sinon la nomination du président du Conseil d’administration. Sans plus.

CE CHAPELET D’INACTIONS DONNE DU CAMEROUN L’IMAGE D’UN PAYS IMMOBILE, IMPRÉVISIBLE ET À L’HORIZON ILLISIBLE, TOUTES CHOSES QUI NE SONT PAS DE NATURE À RASSURER LES INVESTISSEURS

La situation de la SNI est symptomatique de la gouvernance des entreprises publiques, ayant fait l’objet d’une étude publiée le 23 juin 2026 par le Pr Viviane Ondoua Biwole.

D’après cette étude, en 2026, 77 présidents de conseils d’administration (PCA) et 36 directeurs généraux (DG) des entreprises et établissements publics camerounais exercent au-delà de la durée légale de leur mandat.

Au regard de la loi n° 2017/011 du 12 juillet 2017 portant statut général des entreprises publiques, tous ces dirigeants sont dans l’illégalité et les actes qu’ils posent sont attaquables et frappés de nullité.

Qu’est-ce qui peut justifier l’inaction dont la conséquence est le maintien à la tête des entreprises de dirigeants au-delà de la durée légale de leur mandat ?

Au plan institutionnel, le comble de l’inaction est l’attente d’un gouvernement dont l’annonce a été faite il y a environ un an et d’un vice-président, fonction créée par une révision constitutionnelle d’avril 2026.

Ce chapelet d’inactions donne du Cameroun l’image d’un pays immobile, imprévisible et à l’horizon illisible, toutes choses qui ne sont pas de nature à rassurer les investisseurs. La menace qui pèse sur le projet de barrage hydroélectrique de Kikot (500 MW) en est une illustration parfaite.

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Emmanuel Noubissie Ngankam
Analyste économique
Ancien haut fonctionnaire de la Banque mondiale
enoubissie7897@gmail.com

Par Emmanuel NOUBISSIE NGANKAM
Défis Actuels du 21/10/2026

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