Cameroun : l’impossible industrialisation sans matière première

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Le pays avait pourtant opté pour une politique d’import-substitution qui est, en principe, une politique d’industrialisation par substitution aux produits importés. Pour faire simple, on se serait attendu à ce que l’on diminue progressivement les produits importés pour les faire produire localement. On se serait surtout attendu à ce que l’on n’importe plus les produits fabriqués localement. Il s’agissait en réalité de protéger l’avantage comparatif du Cameroun comme le font d’autres pays dans la logique devenue courante de la prédominance des intérêts économiques dans les relations internationales (chacun protège son marché et pourquoi pas nous ?). Mais, que non !

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L’on entend certains dire que les produits locaux sont versés sur le marché et que ça pourrit même ! Lorsque j’ai fait mon article pour présenter l’opportunité que représentait la culture du citron au Cameroun, certains m’ont répondu que le citron pourrissait sur le marché. Calculons ensemble : Avez-vous vu 1 tonne de citron sur le marché ? Si un investisseur se lance dans la transformation du citron, son usine aura besoin par exemple d’une tonne par jour. Où ira-t-il chercher cela pendant 365 jours pour que son unité tourne à temps plein ? Beaucoup d’entre nous parlent de l’industrialisation sans savoir ce que cela suppose. Bien que ce soit une opportunité, il y a derrière des exigences de quantité et de qualité qui s’imposent. Le pilotage de nos politiques publiques en matière d’industrialisation en 2022 ne rassure pas sur ce plan.

Tous les secteurs de production sont devenus déficitaires dans notre pays même pour la consommation des ménages. Cela veut dire qu’il n’est pas indiqué d’absorber le peu de matière première qui existe actuellement sur le marché au risque de provoquer une crise alimentaire. Par exemple, l’on produit environ 4000 tonnes de sorgho (mil) dans l’Extrême-Nord du Cameroun et une seule société brassicole en demande 17 000. Si cette société absorbe les 4000 tonnes, alors l’on crée une crise alimentaire dans la mesure où le mil est un aliment de base dans cette région. Cela veut dire que pour livrer les 17 000 tonnes pour les besoins de l’industrie, il faut produire en plus ce que doivent consommer les populations. Nous voyons bien qu’un boulevard existe devant nous dans la production locale. Raisonnablement, on ne peut prétendre industrialiser un pays en important la matière première. Une telle approche est économiquement non-viable et non-durable.

Donnons encore d’autres exemples pour illustrer : Dans la filière oléagineuse au Cameroun, les raffineries avaient besoin de 120 000 tonnes d’huile de palme en février 2022 et le marché local ne leur a fourni que 19 000 tonnes, soit un déficit mensuel de plus de 100 000 tonnes. Cela signifie quoi ? Cela signifie que ces usines tournent avec un taux de production de 15%. C’est économiquement non viable. Dans ce seul secteur oléagineux, la demande en huile de palme est passée cette année de 1,3 à 1,5 million de tonnes alors que la production nationale stagne à 400 000 tonnes, soit un déficit de près de 1,1 million de tonnes. Ce n’est pas tenable ! Je reviendrais sur le maïs, le riz, le blé ou le soja qui sont au coeur de notre système agroalimentaire et dont la production est extrêmement déficitaire dans notre pays. Le fait que des sociétés comme la CFC s’installent uniquement sur le maillon de la transformation sans s’investir dans la production était donc critiquable à ce niveau. Une industrie qui ne s’autonomise pas en matière première aujourd’hui créera plutôt une crise alimentaire au Cameroun. Je suis donc contre toute industrie qui ne s’investit pas dans la structuration de la production locale. Elle créera d’autres problèmes sociaux en se faisant aussi du mal dans la mesure où elle ne tourne pas à plus de 15% de sa capacité de production. Je crois que c’est aussi le cas de la CFC aujourd’hui qui manque de maïs. Le déficit de production en matière première est préoccupant au Cameroun et en même temps, incompréhensible dans la mesure où du point de vue économique, l’existence du déficit est normalement une opportunité à saisir pour la production massive.

Je ne voudrais pas demander ce que font nos pouvoirs publics. Mais, je voudrais constater que l’on semble être passé à l’implémentation d’une politique curieuse qui serait celle de l’import-distribution c’est-à-dire que l’on se contente d’installer des comptoirs commerciaux au Cameroun pour vendre les produits industriels (finis) venus d’ailleurs. Il semble que c’est plus facile pour combler les besoins des consommateurs. Sauf que cela ne permet pas de créer localement des richesses (pour employer nos jeunes ou payer convenablement les fonctionnaires dont les enseignants par exemple), de sécuriser un stock alimentaire nécessaire à l’approvisionnement régulier du marché ou encore de garantir la stabilité des prix sans être à la merci des chocs externes qui échappent à notre contrôle comme c’est actuellement le cas (Le Cameroun va se place où pour demander à Poutine qui avait certainement prévu que son pays sera sous embargo de recommencer l’exportation de son blé gardé en réserve ?).

Vous comprenez que nous n’avons pas d’autres choix que de défendre la production nationale au Cameroun si nous nous inscrivons dans la logique de la durabilité. Et pour cela, n’ayons pas peur de dire qu’il faut retrousser les manches !
Par Louis Marie Kakdeu, économiste

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