jeudi, mars 12, 2026
spot_img
AccueilEconomieEmprunts de l’Etat auprès de la diaspora : Crise de confiance, double nationalité...

Emprunts de l’Etat auprès de la diaspora : Crise de confiance, double nationalité : ces blocages des « diaspora bonds »

Alors que le gouvernement envisage de lancer un emprunt destiné aux Camerounais de l’étranger pour soutenir le financement du budget, la réussite de l’opération dépendra moins du potentiel financier de la diaspora que du niveau de confiance qu’elle accorde aux institutions. Entre revendications politiques, absence de mécanismes de dialogue structuré et débat persistant sur la double nationalité, plusieurs obstacles pourraient compliquer la mobilisation de cette épargne.

Face à l’augmentation rapide des besoins de financement du budget et à la pression croissante sur le marché financier régional de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), le gouvernement envisage de mobiliser l’épargne de ses ressortissants établis à l’étranger à travers un emprunt obligataire dédié. L’idée consiste à émettre des titres spécifiquement destinés à la diaspora camerounaise. Les souscripteurs prêteraient directement de l’argent à l’État, en échange d’un rendement et d’un remboursement à échéance. Sur le papier, le mécanisme n’a rien d’exceptionnel.

Dans la pratique, la réussite d’une telle opération dépend d’un élément moins technique : La confiance. Lorsque Défis Actuels évoquait déjà cette piste dans un précédent article, les réactions reçues de lecteurs vivant à l’étranger donnaient le ton. « On ne prête pas à un État en qui on n’a pas confiance », écrivait l’un d’eux. Un autre allait plus loin en affirmant qu’« on ne prête pas à un État voyou ». Ces commentaires, au-delà de leur virulence, traduisent une question centrale.

Le Cameroun dispose-t-il aujourd’hui du niveau de confiance nécessaire pour convaincre sa diaspora de financer son budget ?

LA DOUBLE NATIONALITÉ, UN SYMBOLE QUI PÈSE

 Parmi les revendications régulièrement exprimées par les Camerounais de l’étranger figure la question de la double nationalité. Beaucoup considèrent que l’absence de reconnaissance juridique constitue un obstacle symbolique à leur engagement économique dans le pays. Le sujet avait déjà été abordé lors du Grand Dialogue national de 2019. Parmi les premières propositions adoptées par la Commission consacrée à la diaspora figuraient notamment la double nationalité, la représentation des Camerounais de l’étranger au Parlement, la création d’un ministère dédié et la structuration institutionnelle de la diaspora.

Mais plusieurs années plus tard, la mise en œuvre de ces recommandations reste attendue. Interrogé sur cette question, le directeur général du Trésor, Moh Sylvester Taghongho reconnaît que le sujet revient régulièrement dans les échanges avec les expatriés. « La question de la double nationalité a été présentée comme un frein. La préoccupation a été soulevée à plusieurs reprises par la diaspora. Certains membres de la diaspora estiment que l’absence de reconnaissance formelle de la double nationalité crée une forme d’incertitude symbolique ou juridique », indique-t-il.

 L’administration financière rappelle toutefois que, d’un point de vue strictement technique, la nationalité ne conditionne pas la participation à un investissement financier. « L’investissement financier ne dépend pas nécessairement de la nationalité. Si un Camerounais de la diaspora souscrit à un emprunt via une structure juridique ou un intermédiaire financier, la question de la double nationalité n’est pas déterminante », précise Moh Sylvester Tangongho. Un argument juridique qui ne règle pas nécessairement la dimension politique du débat.

 LA CONFIANCE CE FACTEUR DÉTERMINANT

En dehors de la double nationalité, l’une des principales faiblesses réside dans l’absence d’une politique cohérente de structuration de la diaspora. Contrairement à plusieurs pays africains, les relations entre l’État et ses ressortissants à l’étranger reposent encore largement sur des initiatives ponctuelles, souvent portées par différents ministères sans véritable coordination. « Cette distance institutionnelle nourrit un sentiment d’éloignement au sein de nombreuses communautés expatriées. Pour certains membres de la diaspora, l’État camerounais apparaît avant tout comme un acteur administratif lointain, rarement engagé dans un dialogue structuré avec ses ressortissants établis hors du territoire », souligne un ressortissant de la diaspora qui a requis l’anonymat.

Dans ces conditions, la solvabilité du pays sur les marchés financiers ou la solidité de sa signature souveraine ne suffisent pas toujours à convaincre des investisseurs individuels. Le diaspora bond repose sur une logique différente de celle des marchés internationaux. « Il sollicite une relation affective et politique avec le pays d’origine. Lorsque cette relation est fragilisée, l’instrument financier perd une grande partie de son efficacité », rappelle un expert des marchés financiers.

UNE MANNE FINANCIÈRE ENCORE ORIENTÉE VERS LA CONSOMMATION

Les chiffres disponibles montrent pourtant que le potentiel financier existe. Selon les données du Trésor, les transferts des Camerounais de l’étranger ont atteint environ 650 milliards de FCFA en 2025. Sur les cinq dernières années, la moyenne annuelle se situe autour de 450 milliards de FCFA. Des montants qui dépassent certaines ressources que l’État mobilise habituellement sur les marchés financiers. Mais ces flux restent largement destinés à la consommation des ménages restés au pays. Santé, scolarité, loyers, soutien familial ou dépenses quotidiennes absorbent l’essentiel des fonds. « Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2025, les transferts de la diaspora ont atteint environ 650 milliards de FCFA. Sur les cinq dernières années, la moyenne annuelle se situe autour de 450 milliards. C’est un volume supérieur à certaines lignes de financement classiques. Cependant, ces fonds sont majoritairement orientés vers la consommation ou l’assistance sociale. Ce sont des flux utiles, mais qui n’alimentent pas suffisamment l’investissement structurant », explique Moh Sylvester Tangongho, directeur général du Trésor et de la Coopération financière et monétaire.

UNE PISTE EXPLORÉE FACE À -LA PRESSION BUDGÉTAIRE

La réflexion intervient dans un contexte budgétaire de plus en plus contraint. Le budget de l’État pour 2026 s’élève à 8 816,4 milliards de FCFA, avec un besoin de financement global estimé à plus de 3 100 milliards de FCFA pour couvrir à la fois le déficit et le service de la dette. Un an plus tôt, ces besoins atteignaient 2 326,5 milliards de FCFA, contre un peu plus de 1 500 milliards en 2024.

Dans ces conditions, les autorités cherchent à diversifier leurs sources de financement. « Notre réflexion consiste à canaliser une partie de ces ressources vers des instruments dédiés, comme les Diaspora Bonds. Des pays africains comme le Sénégal ou l’Éthiopie ont démontré qu’il existe une forte disposition des ressortissants à investir dans leur pays d’origine, à condition que les mécanismes soient clairs, transparents et attractifs », indique Moh Sylvester Tangongho. Sur le plan technique, le dispositif envisagé reste proche des émissions obligataires classiques.

Les titres seraient accessibles depuis l’étranger, avec des procédures de souscription digitalisées et des montants minimums adaptés aux particuliers. Selon un expert proche du dossier, les fonds pourraient être orientés vers des projets identifiés dans les infrastructures, l’énergie, l’aménagement urbain ou le financement des PME, avec un reporting spécifique destiné aux investisseurs.

LE CONTRASTE AVEC D’AUTRES PAYS

Plusieurs pays africains ont engagé ces dernières années une stratégie plus structurée pour mobiliser leurs diasporas. En Côte d’Ivoire, le gouvernement a signé en mars 2025 une convention entre le ministère chargé des Ivoiriens de l’extérieur et la Banque nationale d’investissement (BNI). L’objectif consiste à faciliter l’accès des expatriés à des solutions de financement pour leurs projets dans le pays.

 Le dispositif prévoit notamment des produits bancaires adaptés à la diaspora, des mécanismes d’accompagnement pour les porteurs de projets ainsi que des actions d’éducation financière.

spot_img
LIRE AUSSI
0 0 votes
Évaluation de l'article
S’abonner
Notification pour
guest

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

ACTUELLEMENT EN KIOSQUE

spot_img

LES PLUS RECENTS

0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x