Au Cameroun, à Londji comme à Kribi, les pêcheurs artisanaux naviguent plus loin pour trouver du poisson. Chaque mile supplémentaire pèse sur leurs revenus, dans un secteur déjà fragilisé par la pêche illicite et l’embargo européen.
À Londji comme à Kribi, les pêcheurs artisanaux naviguent plus loin pour trouver du poisson. Chaque mile supplémentaire pèse sur leurs revenus, dans un secteur déjà fragilisé par la pêche illicite et l’embargo européen.
William Mbomba connaît chaque recoin de l’embouchure de Londji, un village côtier situé à environ 15 kilomètres de Kribi, dans le Sud-Cameroun. Maître pêcheur, marié et père de trois enfants, il vit encore dans la concession familiale, le temps de terminer la maison qu’il construit. Sept employés dépendent de lui. Deux embarcations aussi. La première, longue de 9,5 mètres, travaille l’embouchure au filet de sol. La seconde part en haute mer chercher les grosses pièces, carpes, capitaines, brochets, parfois des requins. « J’ai gagné le prix du meilleur pêcheur de l’Océan à Londji », rappelle-t-il. Un titre qui ne protège pas des réalités économiques de son métier.
UN MOTEUR À PLUS DE DEUX MILLIONS DE FRANCS
Pour lui, tout commence par le Programme d’appui à la rénovation et au développement de la formation professionnelle dans les secteurs de l’agriculture, de l’élevage et de la pêche (AFOP), une initiative native du partenariat entre le Cameroun et la France dans le cadre du Contrat de désendettement et de développement (C2D), un mécanisme par lequel la France reconvertit la dette qu’un pays lui rembourse en subventions destinées à financer des projets de développement dans ce même pays. William s’inscrit dès l’arrivée de la structure à Londji, passe un concours, puis reçoit une subvention en binôme de 5 millions de FCFA. Le matériel coûte cher. Un moteur Yamaha revenait alors à 2,3 millions de FCFA, son prix a grimpé depuis. Une embarcation s’achète autour de 700 000 FCFA. Moteur compris, la mise de départ dépasse 3 millions. Après deux ans, William se sépare de son binôme et poursuit seul, jusqu’à posséder ses deux pirogues.
La rentabilité ne dure qu’un temps. « Il y a une saison pendant laquelle nous arrivons au moins à couvrir nos coûts », explique William. Cette période s’étale sur trois mois environ. Le reste de l’année, il faut travailler seulement pour maintenir l’équilibre. La raréfaction du poisson pousse les embarcations à s’éloigner des côtes. Chaque mile de plus consomme du carburant. William s’adapte en changeant régulièrement d’engins, ces filets qu’on jette à l’eau. Il en possède quatre, un cinquième est en construction. Chaque engin coûte environ 600 000 FCFA. À Kribi, cette pression se traduit directement sur les étals. Le prix du poisson y augmente sans relâche.
Pêche illicite au Cameroun
Défis Actuels, le premier News Magazine Camerounais
LES CHALUTIERS ÉTRANGERS ACCUSÉS DE TOUT RAFLER
Peter, jeune pêcheur de Kribi, envisage de changer de métier. « Les bateaux industriels ratissent tout, de jour comme de nuit, même les petits poissons », dénonce-t-il. « À cause de ça, les poissons s’éloignent et deviennent rares. Et pour tout aggraver, ils viennent encore vers les côtes détruire nos filets. »
En janvier 2026, l’ONG Global Fishing Watch a documenté, images satellite à l’appui, la présence de bateaux chinois dans des aires marines protégées, interdites de pêche, autour d’Édéa et Douala. Chaluts, produits chimiques, filets à petites mailles qui capturent les juvéniles, les techniques dénoncées par les pêcheurs artisanaux fragilisent le renouvellement des stocks.
Impact de l’embargo européen sur la pêche
LE CARTON ROUGE EUROPÉEN, UN CHOC SALUTAIRE
Depuis 2023, le Cameroun ne peut plus exporter ses produits de mer vers l’Union européenne, son principal débouché. Un « carton jaune » avait été adressé au pays dès 2021, sans réformes suffisantes. Le « carton rouge » a suivi. « Ce fut certes un électrochoc, mais aussi un catalyseur qui a réveillé les autorités et mobilisé les partenaires du pays », reconnaît une source autorisée au ministère de l’Élevage, des Pêches et des Industries animales.
Face à cette pression, le Cameroun accélère la lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée — un fléau qui dépasse largement ses côtes. Dans le monde, près de 260 millions de personnes dépendent, directement ou indirectement, de la pêche maritime. Et la ressource s’amenuise. Selon l’Organisation mondiale du commerce (OMC), 37,7 % des stocks mondiaux sont aujourd’hui surexploités, contre seulement 10 % en 1974. En cause, notamment, les subventions publiques accordées aux flottes industrielles — 35 milliards de dollars par an, dont 22 milliards jugés néfastes — qui permettent à ces navires de pêcher toujours plus longtemps et toujours plus loin, au détriment des ressources partagées avec les pêcheurs artisanaux.
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Subventions à la pêche et OMC
C’est pour freiner cette dérive que l’accord de l’OMC sur les subventions à la pêche a vu le jour en 2022, avant d’entrer en vigueur le 15 septembre 2025, une fois le seuil des deux tiers des membres atteint. Le Cameroun, de son côté, l’a ratifié dès décembre 2024 — un engagement dont William, à des kilomètres de tout ça, filet à la main, n’a probablement jamais entendu parler. C’est justement à Yaoundé, lors de la 14ᵉ Conférence ministérielle de l’OMC (CM14) tenue du 26 au 30 mars 2026, que l’instrument est entré en vigueur.
Il s’agit en effet de limiter les aides publiques excessives que certains pays développés versent à leurs pêcheurs, et qui contribuent à l’épuisement des stocks partout dans le monde. L’accord prévoit aussi un fonds d’assistance destiné aux pays en développement. Pendant la Conférence ministérielle de Yaoundé, la directrice générale de l’OMC, Ngozi Okonjo-Iweala, a annoncé que 11,362 milliards de FCFA (20 millions de dollars) avaient déjà été mobilisés et reversés dans ce fonds — un geste concret pour les communautés de pêcheurs du monde entier, camerounaises comprises. « Cet accord démontre la détermination dont vous pouvez faire preuve pour mettre le commerce au service des populations et de la planète », a-t-elle déclaré. Reste que sur les berges de Londji, ces négociations multilatérales semblent encore loin des filets qu’on répare à la main.
PRÉPARER SA RETRAITE TOUT SEUL
Face à ces vents contraires, William mise sur son autonomie. Grâce à l’AFOP, il cotise volontairement à la CNPS. « C’est quelque chose qui m’encourage à mieux travailler, parce que je sais qu’à 60 ou 65 ans, je pourrai déjà m’asseoir et prendre ma retraite », confie-t-il. Deux de ses trois enfants ont rejoint l’armée, le troisième poursuit ses études dans une grande école. Son ambition immédiate reste concrète : un second moteur, pour ne plus dépendre de la location. « Là, je serai vraiment indépendant », dit-il. Une indépendance à plusieurs millions de francs, que la mer rend chaque jour plus coûteuse à conquérir.
Par Fabrice BELOKO
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