Henri Kouam, expert en politiques publiques : « l’Afrique devrait utiliser le financement vert pour ses besoins en infrastructures ».

Henri Kouam, expert en politiques publiques

Pour réussir à sortir des séquelles de la pandémie de COVID-19 et des effets inflationnistes liés à la guerre en Ukraine, le financement vert constitue un levier important pour les pays Africains qui sont en proie au surendette ment. Mais qu’est-ce que la finance verte ? Le Forum économique mondial décrit la finance verte comme toute activité financière structurée – un produit ou un service – créée pour garantir un meilleur résultat environnemental. Elle comprend un éventail de prêts, de mécanismes d’emprunt et d’investissements utilisés pour encourager le développement de projets verts ou minimiser l’impact sur le climat de projets plus ordinaires. Ou une combinaison des deux.

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La Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique démontre qu’une relance économique, fondée sur des investissements verts, peut générer des rendements jusqu’à 420% de plus, en termes de valeur ajoutée brute et jusqu’à 250% de plus ; en termes de création d’emplois. Parallèlement, les émissions mondiales d’obligations durables ont at teint plus de $1,100 milliards en 2021 et devraient dépasser les $1,500 milliards en 2022. Cependant, les émissions d’obligations durables souveraines sont encore assez limitées, et ne représentent que 11% du total en 2021.

Selon la Banque mondiale, les taxonomies du financement vert sont devenues de plus en plus cruciales pour l’élaboration de stratégies de développement durable dans de nombreux secteurs : Les banques centrales et les régulateurs les utilisent pour soutenir leurs programmes de refinancement et de prêts verts. Les gouvernements s’y réfèrent lorsqu’ils conçoivent des stratégies nationales de développement durable et élaborent des politiques fiscales vertes. Les banques privées alignent leurs rapports d’activité sur celles-ci pour communiquer avec les investisseurs sur leur engagement vert. Les autorités financières peuvent utiliser les taxonomies vertes comme condition préalable au développement de leurs marchés d’obligations vertes.

Les pays en Afrique ne peuvent plus attendre, et doivent urgemment poursuivre des politiques soutenables en termes de levée des fonds et mettre l’accent sur des projets qui répondent à des problèmes sociaux tels que la pauvreté et l’égalité entre les genres. Ainsi, L’Afrique devrait poursuivre les émissions d’obligations vertes pour réduire l’impact du sur-endettement et des besoins croissants d’infrastructures. Si l’on considère la région CEMAC, par exemple, les déficits croissants ont vu la dette publique atteindre 60% du PIB en 2021, même s’ils ont estimés retomber à 50 % d’ici 2024. Malgré cela, le Cameroun a levé 450 milliards de francs CFA à un taux d’intérêt de 5,95 %, ce qui est nettement inférieur au taux initial de 9,5 % en 2015. Bien que cela ait été salué comme un succès et un témoignage de la confiance que les investisseurs internationaux ont dans le Cameroun, on a ignoré le fait que ces fonds seront utilisés pour financer des dettes antérieures. Entre-temps, 15 à 20 gouvernements africains ont consacré 20% ou plus de leurs recettes budgétaires annuelles au service de la dette extérieure en 2021. Au fil du temps, ce chiffre pourrait augmenter et accentuer l’écart entre les besoins en infrastructures de l’Afrique et ses politiques d’investissement.

Malgré cela, tous les pays africains ne sont pas à la traîne. Le Ghana, l’Égypte et l’Afrique du Sud dispo sent déjà de taxonomies vertes qui fournissent aux investisseurs une feuille de route sur la manière dont les recettes des obligations vertes seront utilisées. Certains pays africains comme le Nigeria, les Seychelles et l’Égypte ont récemment émis des obligations vertes.

Le Nigeria a émis la première obligation verte d’Afrique en 2017, la première obligation verte souveraine certifiée dans le cadre du CBS (Climate Bond Standard) au niveau mondial. Émise en monnaie lo cale, l’émission de 10,69 milliards Naira (environ $30 millions) a une durée de 5 ans et un taux d’intérêt nominal fixe de 13,48%. Cette émission a été suivie d’une deuxième émission en 2019 pour un montant de 15 milliards de Naira (environ $41 millions) avec une durée de 7 ans et un taux d’intérêt nominal plus élevé de 14,5 %. Les deux obligations sont cotées à la bourse nigériane et représentent 0,16% de l’en cours de la dette intérieure du gouvernement nigérian en mars 2021. Ces émissions d’obligations vertes s’inscrivent dans le cadre du programme de finance ment vert plus large du gouvernement visant à assurer un financement régulier des projets, alignés sur la contribution déterminée au niveau national (NDC) et le plan de relance et de croissance économique (ERGP) du Nigéria, et constituent une goutte d’eau dans son programme d’obligations vertes prévu de 150 milliards NGN ($420 millions USD) d’après le LSEG Africa Advisory Group (2018). Les Seychelles ont émis en 2018 la première obligation bleue souveraine au monde, d’un montant de $15 millions de dollars. Bien qu’il soit assorti d’un coupon de 6,5 %, le coupon payable par le gouvernement des Seychelles est réduit à 2,8 % grâce à des moyens de renforcement du crédit (comme une garantie de crédit partielle de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement). L’obligation bleue à 10 ans sera remboursée en trois versements égaux de $5 millions en 2026, 2027 et 2028. Le montant total de l’obligation bleue a été placé de manière privée auprès de trois investisseurs à impact socialement responsable, à savoir Calvert Impact Capital, Nuveen et Prudential, tous basés aux États Unis, raison pour laquelle l’obligation a été émise en dollars américains. Le produit de l’obligation sera utilisé pour gérer les zones marines protégées à usage durable et les pêcheries prioritaires et pour développer les chaînes de valeur des produits de la mer afin de maintenir la croissance du secteur pendant que les stocks de poissons se reconstituent. L’Egypte a émis la première obligation verte souveraine en dollars américains pour l’Afrique en 2020, avec un montant d’émission de $750 millions américains, une durée de 5 ans et un coupon de 5,25 % (proche de celui d’une obligation égyptienne standard d’une durée similaire). En outre, elle était assortie d’une notation de crédit de B(S&P)/B+ (Fitch). L’obligation a été sursouscrite 5 fois et contribuera au financement de $1,95 milliard de projets d’investissement public considérés comme verts par le gouvernement.

Quels enseignements pouvons-nous tirer de ces pays ?

Tous les pays africains devraient adhérer à une taxonomie verte: Tous les grands pays africains ne devraient pas se précipiter pour émettre des obligations vertes mais d’abord concevoir des taxonomies vertes qui décrivent les types d’investissements considérés comme verts. Ces taxonomies vertes devraient définir claire ment les « obligations vertes», les «projets considérés comme verts» et la manière dont ces projets seront exécutés différemment pour garantir une plus grande transparence.

Les obligations vertes devraient être liées à la réalisation des objectifs fixés au niveau national dans l’accord de Paris sur le climat Chaque pays africain devrait lier les émissions d’obligations vertes à la réalisation des objectifs de développement durable des Nations Unies et des objectifs nationaux de réduction des émissions convenus dans le cadre de l’accord de Paris sur le climat. Plutôt que de considérer cela comme une sorte de «blanchiment écologique», cela fournira une feuille de route aux investisseurs internationaux pour comprendre la pertinence, l’urgence et l‘importance des obligations vertes en Afrique. Cela générera également un plus grand soutien de la part d’organisations internationales telles que les Nations Unies, le Fonds Monétaire International et la Banque mondiale, qui se sont engagés à plusieurs reprises dans des pro grammes d’ajustement structurel dans les pays africains.

Les obligations vertes augmenteront l’attractivité de l’Afrique et la rendront plus apte aux investissements

Les investisseurs considèrent l’Afrique comme un terrain accidenté pour les investissements, miné par la corruption, la mauvaise gouvernance et le peu de responsabilités. À ce titre, les obligations vertes accélèrent le rythme des réformes financières et axées sur le marché, faciliteront la financiarisation et la numérisation, et feront en sorte que les pays africains puissent accéder durablement aux marchés internationaux.

Le développement peut être durable et vert La Banque africaine de développement (BAD) suggère que les besoins du continent en matière d’infra structures s’élèvent à 130-170 milliards de dollars par an. Plutôt que de recourir aux instruments de financement traditionnels, les pays africains devraient s’assurer que les exigences en matière d’écologie et de durabilité sont incluses et appliquées à chaque projet d’infrastructure afin de garantir des progrès durables qui libèreront le potentiel économique du pays, répondront aux problèmes sociaux tels que la pauvreté, le chômage et l’égalité des sexes et per mettront à leurs finances de revenir durablement à des niveaux acceptables.

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