Baisse des stocks de poissons : l’Afrique dans les filets de la surpêche.

Pour faire face à la surexploitation qui appauvrit les mers et menace la sécurité alimentaire de la planète, un accord a été trouvé au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce. Reste à l’Afrique à en tirer parti.

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En Afrique, 85 % des stocks de poisson sont pêchés au-delà des niveaux durables et, plus grave, 28 % le sont à des niveaux alarmants. En cause, explique Tristan Irshlinger, conseiller politique en matière de commerce et de pêche au sein de l’IISD (International Institute for Sustainable Development), la surpêche qui appauvrit les mers d’années en années. « Dans le monde entier, les pêcheries souffrent d’un problème de surpêche, qui se manifeste de diverses manières :

La biomasse des espèces de poissons utilisées pour la consommation humaine a considérablement diminué. L’état des stocks mondiaux de poissons marins se détériore ; de plus en plus de stocks sont considérés comme « surexploités ». La productivité de la pêche dans le monde a également considérablement baissé », confie-il à Défis Actuels, à l’occasion d’une rencontre au siège de l’Organisation Mondiale du Commerce à Genève.

La situation est bien plus alarmante en Afrique où le potentiel de pêche est essentiellement exploité par des pays riches, disposant de moyens sophistiqués de pêches qui appauvrissent les mers à grande vitesse. « Les flottes non africaines opérant en Afrique représentent un tiers des captures dans les eaux africaines et interviennent pour 45 % pour ce qui est de la pêche industrielle », souligne Tristan Irshlinger. A noter ces navires non africains qui opère dans la capture de poissons en mers africaines sont soutenus par des subventions de leurs pays d’origine à hauteur de près de 724 millions de dollars, soit un peu plus de 45 milliards de francs CFA. Dans le monde entier, les subventions atteignent 54 milliards de dollars (33 826 milliards de Francs CFA !). Or, explique M. Irshlinger à Défis Actuels, « il est largement reconnu les subventions à la pêche contribuent à la surpêche dans le monde, car elles diminuent artificiellement les coûts de la pêche ce qui augmente souvent l’effort de pêche ». A contrario, l’Afrique, principale victime de cette surpêche de bateaux étrangers dans ses eaux, est l’une des régions qui accorde le moins de subventions à son secteur de la pêche. Surtout, une bonne partie de ces subventions africaines est dirigée vers la pêche artisanale, par nature plus respectueuse des espèces et des bonnes pratiques, donc plus durable.

260 millions d’emplois

Les subventions que les pays nantis accordent à leurs navires de pêche sont donc clairement « une menace pour les moyens de subsistance, la sécurité alimentaire et les objectifs de développement durable dans les pays qui dépendent de la pêche et des activités liées à la pêche », indique M. Irshlinger. On note en effet que le poisson représente plus de 50 % de l’apport moyen en protéines animales dans certains pays en développement et pays les moins avancé. L’activité de pêche représente également un total de 260 millions d’emplois dans le monde, dont 78 % dans les pays en développement. Dans une quinzaine de pays les moins avancés, les exportations de produits de la pêche figurent parmi les cinq principales exportations de marchandises. Logiquement donc, « un secteur de la pêche durable est crucial pour réaliser les Objectifs de développement durable », conclut Tristan Irschlinger.

Des analyses qui rejoignent celles du Dr Komlan Kadagali, économiste et enseignant chercheur dans les universités du Togo. Il soutient que « la pêche illicite compromet la gestion des réserves de poissons en perturbant les processus réglementaires ; sape les initiatives de l’économie bleue à travers l’Afrique, coûtant ainsi aux États des milliards de dollars de revenus perdus » (170 milliards de FCFA de pertes en Afrique de l’Ouest), et représente une menace pour le renouvellement des ressources halieutiques et pour les moyens de subsistance de ceux qui en dépendent. « Ainsi donc, la pêche illicite entraîne une rareté de poisson pour les petits pêcheurs qui vivent essentiellement de cette activité. Ils ne peuvent plus pêcher à la côte et sont obligés d’aller loin, dans les eaux territoriales pour trouver du poisson. Parfois même en courant le risque de pêcher tout près des navires en rade qui les confondent aux pirates », soutient-il.

Stocks surexploités

Pour autant, « toutes les subventions ne sont pas défavorables, et la suppression des soutiens financiers publics aux pêcheurs artisanaux dans la plupart des pays africains ferait plus de mal que l’élimination de la pêche illégale », soulignent pour leur part Timothy Walker, Denys Reva Et David Willima de l’ISS (Institut d’Etudes des Sécurité) dans un article intitulé « L’Afrique profite-t-elle de l’accord historique de l’OMC sur les subventions à la pêche ? ». « On doit mettre un frein aux subventions qui permettent le pillage à grande échelle des stocks de poissons. Comme, par exemple, le financement de navires dotés d’équipements sophistiqués qui leur permettent de faire des captures importantes tout en opérant loin de leurs ports et marchés d’origine », plaident-ils.

Ces observations alarmantes ont conduit l’Organisation Mondiale du Commerce à abriter des négociations sur la régulation des subventions à la pêche. Ces discussions commencées en 2001 par la reconnaissance du fait que certaines subventions à la pêche contribuent à la surpêche ont duré… vingt ans pour aboutir en 2021 à un accord qui a finalement été conclu le 17 juin 2022 lors de la 12 ème conférence ministérielle.

Trois points majeurs ressortent de cet accord historique. Dans ses grandes lignes, « l’Accord interdit d’accorder un soutien à la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN). Il interdit aussi le soutien à la pêche de stocks surexploités. En outre, il constitue un premier pas important vers la réduction des subventions contribuant à la surcapacité et à la surpêche en mettant un terme aux subventions à la pêche en haute mer non réglementée » résume la Directrice générale de l’Organisation Mondiale du Commerce, Ngozi Okonjo-Iweala. Elle ajoute que « pour les pays en développement et PMA membres, la mise en œuvre demandera du temps, des efforts et de l’argent.

Pour ces Membres, l’Accord ménage un délai supplémentaire de deux ans pour la mise en conformité avec certaines des règles, sous forme de clauses de paix dans le cadre du règlement des différends. Il prévoit aussi un soutien à la mise en œuvre par le biais de l’assistance technique et du renforcement des capacités, notamment par la création d’un mécanisme de financement volontaire de l’OMC ».

Sur le principe, de belles perspectives s’ouvrent donc pour la pêche durable en Afrique. Mais les pays du continent ont-ils la capacité de surveiller les côtes, leurs mers, et de lutter efficacement contre la pêche illégale ou non déclarée ? Beaucoup en doutent, et plaident pour que des ressources financières substantielles soient allouées aux pays les moins avancés pour mener cette lutte contre la pêche nocive. A ce sujet, la Directrice générale de l’OMC note que sur une période de 10 ans, l’aide à la pêche maritime durable était plutôt légère, et que l’élimination des subventions libérerait en principe des ressources considérables qui pourraient être réorientées pour favoriser et soutenir une gestion et des pratiques durables de la pêche. Un fonds de soutien a été mis en place, et les donateurs se sont déjà engagés à verser 5 millions de dollars, sur un objectif initial de USD 10 millions. Le Fonds sera géré par l’OMC et par l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la Banque mondiale et le Fonds international de développement agricole (FIDA).

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