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Cameroun : Quand la BAD tance l’État banquier et oublie les errements des privés

La Banque africaine de développement (BAD) et le FMI s’inquiètent de l’empreinte croissante de l’État camerounais dans le secteur bancaire. Pourtant, CBC, NFC Bank et UBC sont précisément des établissements dont les graves difficultés, survenues sous gestion privée, ont nécessité une intervention de l’État pour éviter leur disparition et préserver les intérêts des déposants. Disqualifier d’emblée la gestion étatique comme un facteur de risque semble plus dogmatique que basée sur des faits.

La Banque africaine de développement (BAD) et le Fonds monétaire international (FMI) regardent avec une certaine inquiétude la montée de l’empreinte de l’État camerounais dans le secteur bancaire. Dans son Rapport pays 2026 consacré au Cameroun, la BAD qualifie de « source de préoccupation majeure » la multiplication des recapitalisations et acquisitions publiques, citant notamment le rachat de Société Générale Cameroun, devenue General Bank of Cameroon (GBC). Le FMI estime de son côté que l’augmentation des participations publiques peut accroître les risques budgétaires, opérationnels et de gouvernance. L’alerte mérite d’être entendue. Mais elle appelle aussi une question préalable : comment l’État en est-il arrivé à devenir actionnaire de plusieurs banques ? Car dans les principaux dossiers récents, l’État n’a pas commencé par vouloir devenir banquier. Il est intervenu après la dégradation d’établissements privés, lorsque leur survie était menacée et que leur disparition risquait d’affecter les déposants, les emplois et la stabilité du système financier.

Le cas de National Financial Credit Bank (NFC Bank) est particulièrement éclairant. Placée sous administration provisoire par la COBAC en novembre 2012, la banque connaissait alors une profonde dégradation de sa situation financière. Les difficultés se sont prolongées au point que la liquidation est devenue une perspective réelle. À fin 2018, son portefeuille de créances en souffrance atteignait près de 36,2 milliards de FCFA. Face à cette situation, le schéma finalement retenu a été celui d’une intervention publique : apurement des pertes, assainissement du bilan, comblement de l’insuffisance d’actifs et recapitalisation. Au total, le Trésor public a mobilisé 24,753 milliards de FCFA. L’intervention a notamment permis de reprendre les créances en souffrance et de les transférer à la Société de Recouvrement des Créances du Cameroun (SRC). Le résultat est aujourd’hui difficile à ignorer : après plus de douze années d’administration provisoire, la COBAC a levé cette mesure en 2025 et la banque a retrouvé une gouvernance normale.

POUR SAUVER NFC BANK, LE TRÉSOR PUBLIC A MOBILISÉ 24,7 MILLIARDS DE FCFA

Le cas d’Union Bank of Cameroon (UBC) suit une trajectoire comparable. La banque, confrontée à de graves difficultés, faisait partie des deux établissements dont la liquidation était envisagée par le régulateur. L’État est finalement entré dans son capital dans le cadre du plan de restructuration, avec une participation majoritaire. Le FMI lui-même reconnaissait en 2023 que la recapitalisation de NFC et d’UBC faisait partie du processus de résolution de leurs difficultés. Les autorités camerounaises avaient engagé des ressources publiques afin de permettre aux deux établissements de respecter les exigences prudentielles. Les engagements portent notamment sur la rentabilité, la solidité financière, la gouvernance, la maîtrise des risques et le financement de l’économie. Autrement dit, l’État ne demande plus seulement à ces banques de survivre. Il leur demande désormais de produire des résultats.

LE PARADOXE DE L’ALERTE DE LA BAD

C’est ici que se situe le paradoxe du débat actuel. La BAD considère l’extension de l’actionnariat public comme une « source de préoccupation majeure ». Le FMI redoute pour sa part l’augmentation des risques budgétaires et de gouvernance. Mais dans plusieurs dossiers emblématiques, l’État est précisément intervenu parce que le modèle précédent n’avait pas permis de maintenir les banques à flot. La question devrait donc être posée autrement. Ce n’est pas seulement : « Que risque-t-on avec davantage de banques publiques ? » C’est aussi : « Que se serait-il passé si l’État n’était pas intervenu ? » Le cas de la Commercial Bank of Cameroon (CBC) est encore plus révélateur. Placée sous administration provisoire en 2009 après des manquements relevés par la COBAC et une forte dégradation de ses fonds propres, l’ancienne banque privée a été recapitalisée à hauteur de 12 milliards de FCFA, dont près de 10 milliards apportés par l’État, qui en a pris 98 % du capital. Après l’assainissement, la CBC a retrouvé une trajectoire bénéficiaire : son résultat net est passé de 2,5 milliards de FCFA en 2019 à 3,6 milliards en 2020, tandis que son produit net bancaire atteignait 24,22 milliards.

REDRESSÉE PAR L’ÉTAT, LA CBC A RETROUVÉ UNE TRAJECTOIRE BÉNÉFICIAIRE

Le plus intéressant est que l’intervention publique n’est plus aujourd’hui présentée comme une simple opération de sauvetage. En juin 2026, le ministère des Finances a signé avec NFC Bank et UBC des Contrats d’objectifs et de performance destinés à faire passer les deux établissements de la phase de restructuration à celle de la performance. Pour NFC Bank, la réponse est connue : la banque était menacée de liquidation. Pour UBC, l’intervention publique a également été engagée pour éviter une issue similaire. Le choix n’était donc pas entre une banque privée prospère et une banque publique prospère. Il était, à un moment donné, entre le sauvetage public et le risque de disparition de l’établissement. Cette réalité ne signifie évidemment pas que la gestion publique soit automatiquement meilleure. Elle signifie simplement que la nature publique ou privée du capital ne permet pas, à elle seule, de déterminer la qualité d’une banque.

LE PRIVÉ PEUT ÉCHOUER, L’ÉTAT PEUT REDRESSER

C’est précisément le point qui mérite d’être davantage discuté dans l’analyse de la BAD. Une banque privée peut être très bien gérée. Elle peut aussi être mal gérée, accumuler des créances douteuses, perdre ses fonds propres et finir sous administration provisoire. À l’inverse, une banque publique peut être mal gérée et devenir un gouffre financier. Mais elle peut aussi, lorsque sa gouvernance est professionnelle et que les règles prudentielles sont respectées, être redressée et devenir rentable. L’expérience récente du Cameroun fournit donc un enseignement assez clair : le risque bancaire ne découle pas mécaniquement de l’identité de l’actionnaire. Le véritable risque réside dans la gouvernance, la qualité des dirigeants, le contrôle des risques, les règles d’octroi des crédits, la concentration des engagements, le respect des ratios prudentiels et l’indépendance des organes de décision. Il serait donc pour le moins dogmatique de considérer a priori que l’entrée de l’État au capital constitue en elle-même un problème, sans examiner les résultats produits par les établissements concernés.

LE CAS DE GBC DOIT ÊTRE JUGÉ SUR SES RÉSULTATS

Le rachat de Société Générale Cameroun et sa transformation en General Bank of Cameroon pose naturellement une question différente par son ampleur. L’État a acquis les 58,08 % détenus par le groupe Société Générale, en plus des 25,60 % qu’il détenait déjà, portant sa participation à 83,68 %. La BAD voit dans cette opération un nouvel accroissement de l’empreinte publique. Mais là encore, l’opération ne constitue pas en elle-même la démonstration d’un risque. Il faudra regarder les résultats de GBC sous son nouvel actionnariat : évolution des dépôts, des crédits, du produit net bancaire, du coût du risque, des créances douteuses, de la rentabilité, de la solvabilité et de la contribution au financement de l’économie. Si ces indicateurs se dégradent durablement, l’argument de la BAD gagnera en force. S’ils s’améliorent, l’affirmation selon laquelle l’État constitue nécessairement un risque devra être sérieusement réexaminée. La question qui se pose désormais est donc moins celle de la couleur du capital que celle du rendement de l’argent public investi.

Par Jean Luc FASSI
Défis Actuels du 31/08/2026

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