lundi, mai 11, 2026
spot_img
AccueilA LA UNESOCADEL : 100 jours pour tout changer

SOCADEL : 100 jours pour tout changer

La passation de service entre les nouveaux dirigeants de la Société Camerounaise d'Électricité et l'équipe sortante d'ENEO s'est tenue le 8 mai 2026 à Douala, en présence du ministre de l'Eau et de l'Énergie, Gaston Eloundou Essomba. Une cérémonie qui ouvre un chantier de redressement dont les cent premiers jours seront décisifs.

C ‘est sous les lambris d’une salle de conférence de Douala, en présence des administrateurs, des directeurs généraux des sociétés du secteur et du personnel de l’ex-ENEO, que s’est jouée, jeudi 8 mai 2026, une scène inédite dans l’histoire énergétique du Cameroun. Monsieur Oumarou Hamandjoda, nouveau Directeur Général, et Monsieur Ekobena Jean Basile, Directeur Général Adjoint de la toute nouvelle Société Camerounaise d’Électricité (SOCADEL), ont officiellement pris les rênes de la structure de distribution, en présence d’Antoine Ntsimi, Président du Conseil d’Administration. Leurs prédécesseurs de l’ex-ENEO, conduits par Amine Hommane Ludiye, leur cédaient symboliquement les clés d’une entreprise en état de tension avancée.

DE LA PRIVATISATION À LA RENATIONALISATION

Pour comprendre la portée de ce moment, il faut revenir en arrière. Depuis la privatisation du secteur de l’électricité au tournant des années 2000, la distribution de l’énergie électrique au Cameroun était assurée par AES Sonel, puis par ENEO — Energy of Cameroon — dont le capital était majoritairement détenu par le fonds d’investissement britannique Actis. Pendant plus d’une décennie, cette configuration a suscité des débats récurrents sur la qualité du service, les tarifs, et la capacité de l’opérateur à répondre aux attentes d’une clientèle croissante dans un pays en développement rapide.

Surtout dans un contexte où des fraudes massives sur les lignes électriques et d’énormes impayés, privaient l’entreprise de ressources pour investir, tout en aggravant son endettement aujourd’hui chiffré à quelques 800 milliards de FCFA. Dans ce contexte de criee, et alors qu’Actis manifestait son intention de partir, le tournant est venu avec une décision du président Paul Biya du rachat par l’État camerounais des actions autrefois détenues par Actis au sein d’ENEO.

La société a été transformée en structure à capitaux publics et a changé de dénomination pour devenir la Société Camerounaise d’Électricité — SOCADEL. C’est le décret du 4 mai 2026 qui a formellement acté cette transformation. Le 5 mai, les nouveaux dirigeants étaient installés dans leurs fonctions à Yaoundé. Le 8 mai, la passation de service sur le terrain, à Douala, marquait leur prise de service effective à la tête de l’entreprise. Le ministre de l’Eau et de l’Énergie, Gaston Eloundou Essomba, qui conduisait la cérémonie, n’a pas usé de circonlocutions pour décrire l’état du patient.

Dans son discours, il a brossé un tableau sans concession : « Le secteur de l’électricité fait face à un déséquilibre financier structurel, à des tensions de trésorerie persistantes, à une dégradation de la qualité du service et à une perte progressive de confiance des usagers. » Un constat brutal, qui dit à lui seul l’ampleur du travail qui attend les nouveaux dirigeants. Les chiffres et mécanismes évoqués permettent de mesurer concrètement les dégâts. L’accumulation des arriérés de paiement fragilise l’ensemble de la chaîne de valeur : producteurs, transporteurs, distributeurs. Elle réduit la capacité d’investissement, compromet la maintenance des infrastructures existantes et envoie, selon le ministre, un signal négatif aux investisseurs potentiels.

Autrement dit, le secteur souffre d’un cercle vicieux : moins de recettes collectées signifie moins d’entretien, moins d’entretien signifie un service dégradé, et un service dégradé alimente les résistances à payer les factures. À ce tableau financier s’ajoutent des défis techniques bien réels : réseaux vieillissants, transformateurs surchargés, compteurs obsolètes, fraude endémique sur les branchements, délais d’intervention jugés inacceptables par les abonnés. Le ministre a notamment pointé la nécessité de réduire les délais d’intervention pour le remplacement d’un transformateur en panne, qui ne devra plus excéder 72 heures en zone urbaine comme rurale dès la signalement de la panne.

100 JOURS POUR PROUVER

Face à ce diagnostic, le gouvernement a arrêté une feuille de route de restructuration. Les cent premiers jours de la SOCADEL constitueront une phase d’épreuve. Les axes prioritaires sont clairement définis : augmenter les revenus, réduire les charges, améliorer l’efficience. Pour y parvenir, plusieurs leviers ont été identifiés. Le premier est le recouvrement des factures. La position du gouvernement, rappelée avec fermeté par le ministre, est sans ambiguïté : tout le monde doit payer sa facture.

Cela implique un saut qualitatif dans les modalités de recouvrement, une traçabilité en temps réel des flux financiers collectés et une application stricte de la clé de répartition interne des ressources validée par l’État actionnaire. Le deuxième levier est la lutte contre la fraude. Un vaste programme de pose de compteurs intelligents dans les postes MT/BT est envisagé pour mieux gérer les flux et détecter les détournements. Des opérations coup de poing seront intensifiées dans tous les quartiers, de jour comme de nuit. Gaston Eloundou Essomba a même annoncé la mise en place d’une brigade nationale de lutte contre la fraude, dont la vocation sera de traquer les fraudeurs sur l’ensemble du territoire.

En outre, la migration des compteurs post-payés vers des compteurs prépayés sera accélérée, permettant à la SOCADEL de disposer de liquidités en avance et de réduire les impayés structurels. Le troisième axe porte sur la qualité du service : remplacement des supports bois par des supports béton, modernisation du réseau via le smart grid, élagage systématique des couloirs des réseaux, remplacement des transformateurs surchargés et amélioration du service client. S’y ajoute une ambition d’extension de l’accès à l’électricité, par le développement des extensions de réseaux, des mini-grids et de solutions d’énergie décentralisées.

 UN MESSAGE AUX AGENTS : INTÉGRITÉ OU SANCTIONS

 Le discours du ministre a également comporté un volet adressé directement aux quelque plusieurs milliers d’agents de la SOCADEL. Après avoir salué leurs compétences et leur expertise, Gaston Eloundou Essomba a tenu à rappeler les règles du jeu de la nouvelle ère. « On ne peut pas être au service de l’État et travailler contre les intérêts de l’État. Ceux qui, par appât du gain, aident les fraudeurs ou ferment les yeux sur des raccordements illicites trahissent non seulement leur contrat, mais aussi la mission de service public dont ils ont la charge. » Le ton était ferme. La menace, précise : tout agent dont la complicité dans des actes de fraude sera établie fera l’objet de sanctions disciplinaires exemplaires, pouvant aller jusqu’aux poursuites pénales devant les juridictions compétentes. Un message qui tranche avec la culture du laisser-faire qui prévalait, selon plusieurs observateurs, dans certains segments de l’ex-ENEO.

 Dans le même temps, le ministre a voulu rassurer le personnel sur le maintien de leurs acquis sociaux, notamment les salaires et les avantages acquis. Sur la question des 5 % d’actions détenues par le personnel à travers leur groupement d’intérêt commun (GIC), il a précisé qu’une Commission Mixte réunissant le MINEE, le MINFI, le MINTSS, la SOCADEL et le GIC du personnel sera mise en place d’ici juin 2026 pour discuter des modalités de traitement de ces parts — soit leur transfert dans le capital de la nouvelle structure, soit leur rachat par l’État.

En attendant, l’État s’est engagé à porter lui-même ces 5 % au capital de la SOCADEL durant la période transitoire. La cérémonie a aussi été l’occasion de rendre hommage à l’équipe dirigeante sortante d’ENEO. Le ministre a tenu à saluer particulièrement Amine Hommane, dont il a qualifié le passage de « mémorable » pour le secteur, le remerciant au nom du gouvernement pour ses bons et loyaux services rendus à la Nation camerounaise.

DES ATTENTES TRÈS FORTES

En clôturant son allocution, le ministre a livré ce qui ressemble à un programme autant qu’à une promesse : « Les populations, les opérateurs du secteur, les partenaires financiers nous regardent. Tous, attendent de savoir ce qui va se passer au lendemain de cette renationalisation. » Une manière de signifier que le monde entier — ou du moins ses créanciers et bailleurs — a les yeux rivés sur ce chantier. La SOCADEL hérite d’un secteur à reconstruire, d’une clientèle fatiguée de coupures intempestives et d’un personnel en attente de signaux clairs.

 Les cent premiers jours seront le premier verdict. Si les indicateurs se redressent, la renationalisation aura apporté la preuve que l’État peut faire mieux que le privé dans la gestion d’un service public stratégique. Dans le cas contraire, les questions sur la gouvernance et la viabilité financière du modèle reprendront de plus belle — et avec elles, le débat sur la capacité du Cameroun à garantir à ses citoyens une électricité fiable et accessible.

spot_img
LIRE AUSSI
0 0 votes
Évaluation de l'article
S’abonner
Notification pour
guest

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

ACTUELLEMENT EN KIOSQUE

spot_img

LES PLUS RECENTS

0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x