Christophe Bobiokono : « 80 % de la population carcérale est en attente de jugement »

Le directeur de publication du journal Kalara, par ailleurs membre de la Commission Nationale des Droits de l’Homme et des Libertés donne son point de vue sur les crises que connaissent les prisons au Cameroun.

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Une mutinerie a secoué la prison centrale de Kondengui le 22 juillet dernier. Quel commentaire faites-vous de cet événement ?

Je n’ai personnellement pas été surpris par la révolte de certains détenus de la prison centrale de Kondengui, parce qu’on la voyait venir. La semaine précédente, on avait noté que certains prévenus du MRC interpellés à la suite des manifestations publiques, avaient refusé de quitter le box des accusés devant le Tribunal de première instance de Yaoundé – centre administratif où ils étaient poursuivis en flagrant délit après 30 jours d’une détention administrative, simplement parce que la présidente du tribunal avait renvoyé leur procès sans avoir répondu à une demande de mise en liberté introduite par leurs avocats. Ce sont des scènes qui ne sont pas régulières… Tout comme l’agression en pleine prison quelques semaines plus tôt des policiers qui s’y étaient introduits pour organiser une fouille.

En revanche, j’ai été surpris que cette révolte tourne en une mutinerie avec des actes de vandalisme, parce que cela était largement évitable. Le dialogue avec l’autorité politique chargée de la Justice aurait pu abréger les revendications en journée. L’entrée en scène des grands bandits dans cette situation, situation dont il est urgent de comprendre les tenants et les aboutissants, est franchement incroyable pour qui connaît un peu la réalité intérieure du pénitencier.

Au-delà des causes évoquées çà et là, à savoir les lenteurs judiciaires, les détentions préventives dont les délais légaux sont dépassés, les incarcérations abusives, la surpopulation, les mauvaises conditions carcérales, quelles peuvent être les autres causes profondes de la crise dans les prisons camerounaise ?

Ceux qui se révoltent ont le sentiment que le recours à la Justice est tout juste utilisé pour les faire souffrir et non pour les juger réellement. Ils se recrutent surtout, si l’on s’en tient à ceux qui se sont exprimés, parmi les militants du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) et leurs sympathisants et les personnes interpellées dans le cadre de la crise anglophones. Ils se considèrent comme des détenus politiques. A partir de là, vu le contexte international et les facilités qu’offrent les nouvelles technologies de l’information, ils sont prêts à tout pour remettre en cause leur incarcération. Le fait de les mettre au contact des prisonniers de droit commun n’est pas très heureux. Il y a des risques de radicalisation prévisibles.

A qui doit-on imputer les responsabilités de cette situation ? Et le ministre de la Justice dans tout ça ?

C’est au gouvernement de manière générale qu’il faudrait imputer cette situation. Ce qui se passe dans les prisons et devant les tribunaux, dans le cas des prévenus du MRC surtout est conforme à ce que le ministre de l’Administration territoriale a déjà annoncé par avance. Dès ce moment, cela accroît le sentiment que la justice n’est qu’un instrument d’oppression des opposants qui essaient de se soulever contre l’ordre établi sur certaines questions précises. La justice donne l’impression d’être totalement aux ordres, ce qui met plus en exergue le rôle du ministère de la Justice dans ce qui amène les justiciables à se révolter. N’oublions pas que, malgré l’érection de la justice en pouvoir judiciaire dans le Constitution de 1996, la justice reste une simple autorité judiciaire dans son fonctionnement quotidien, puisqu’aucun texte nouveau n’a été pris depuis lors pour renforcer l’indépendance de la magistrature vis-à-vis de l’exécutif. Et comme le ministère de la Justice est aussi chargé de l’administration pénitentiaire, ça renforce naturellement les attentes des justiciables en détention vis-à-vis du ministre de la Justice. Il apparaît donc très clairement comme le principal responsable politique des situations décriées.

Au regard du bilan des récentes mutineries dans les prisons de Kondengui à Yaoundé et de Buea, doit-on craindre que les revendications des détenus au Cameroun atteignent un niveau plus extrême dans les mois ou années à venir si la situation ne change pas ?

Si la situation ne change pas, c’est-à-dire si le gouvernement continue à interpeller massivement les militants des partis politiques pour les punir contre le fait de manifester publiquement contre certains dysfonctionnements, cela va aggraver le problème des conditions de vie dans les prisons et augmenter le risque de radicalisation des détenus de droit commun. Ça ne peut conduire qu’à des situations potentiellement explosives. Les revendications des détenus, dans ces conditions, vont être de plus en plus régulières si la justice ne se montre pas plus diligente à l’égard de ceux qui se considèrent comme des prisonniers politiques. Cela pourrait compliquer la gestion quotidienne des prisons.

On évoque une surpopulation en milieu carcéral au Cameroun. Quels sont les chiffres dans les prisons camerounaises (nombres de détenus, ceux qui ont déjà été jugés, ceux qui sont en attente du jugement, combien de gardien de prison pour combien de prisonnier) ?

Je n’ai pas les chiffres actualisés. Mais les données mises à disposition par le ministère de la Justice en 2015 lors de la réunion annuelle des chefs de cours qui fut entièrement consacrée à la surpopulation carcérale indiquaient que, sur l’ensemble du pays, sur 17 000 places disponibles dans les prisons camerounaises, il y a plus de 26 000 détenus. Et, en général, 80 % de cette population concerne des personnes en attente de jugement. Dans l’ensemble aussi, le constat était qu’au Cameroun, le ratio geôlier-détenus était de 1/12, alors que la norme se situe à 1/6. Il est urgent de mettre en œuvre toutes les solutions déjà identifiées par l’administration, notamment le ministère de la Justice, depuis 2015 pour certaines, pour qu’une solution soit trouvée. Par exemple, il est incompréhensible que les peines alternatives prévues par le Code pénal promulgué en 2016 ne soient pas encore définies pour être mises en application.

Certains pensent que ces mutineries pourraient dégénérer au-delà des murs de prisons. Penez-vous que cela soit possible ? ?

Tout ce que je peux dire, c’est qu’en observant ce qui se passe dans notre pays, il y a des catégories de personnes qui ont intérêt à ce que des conflits importants se créent et perdurent pour des raisons multiples. Certains ont beaucoup profité de certaines crises pour s’enrichir ou pour renforcer leur importance sur l’échiquier politique national. C’est difficile qu’ils souhaitent que la paix revienne partout, en dépit des discours des uns et des autres.

Que doit (peut) faire l’Etat pour éviter que de tels débordements se reproduisent ?

Il faut un vrai dialogue avec une réelle volonté des autorités publiques à résoudre les problèmes qui se posent, notamment dans le milieu carcéral. Les discours n’ont plus leur place ; il faut des actes concrets. Il faut une saine application des lois sur les libertés publiques. Il est important que la confusion entretenue par la loi sur le terrorisme cesse. Lorsque cette loi était en projet, de nombreux observateurs avaient prévenu qu’elle offrirait le prétexte à certains abus : nous y sommes. Il est par exemple difficilement compréhensible que la justice prenne six mois pour découvrir qu’une ménagère interpellée sur son lieu du travail n’a rien à voir avec les charges d’insurrection qu’on met facilement sur son dos. Le pouvoir judiciaire mérite de devenir un vrai pouvoir indépendant de l’exécutif. Il faudrait que les autorités publiques et certains hauts responsables de l’administration ou de la justice convaincus d’abus de par leurs positions, soient mises en situation de devoir en répondre devant la justice. Bref, il faut plus de justice dans la gestion de notre pays.

 

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