Sur les rivages de Limbe au sudouest du pays, les pirogues s’alignent à l’aube de ce mois de février 2026, prêtes à affronter une mer devenue de plus en plus incertaine, dangereuse et… chiche. Linos, pêcheur depuis trois décennies, décrit une situation alarmante : «Là où avant je remplissais ma pirogue avec un seul filet, aujourd’hui je dois en poser dix ou douze pour une petite quantité. La mer ne nourrit plus comme avant». Quelques jours auparavant, l’on entendait le même cri de détresse trois cents kilomètres plus loin, à Mbiako dans la Sanaga maritime, de la gorge serrée de Patrick Ngoyi, pêcheur artisanal : «J’ai subi en une année cinq destructions de filets par des bateaux industriels, essentiellement étrangers. Ils viennent jusque dans nos zones. Quand on porte plainte, on nous demande des preuves qu’on n’a pas les moyens d’obtenir».
À Kribi comme à Douala-Édéa, le constat est le même : la ressource halieutique s’amenuise, tandis que les tensions entre pêche artisanale et industrielle s’intensifient. En toile de fond, la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) continue de fragiliser un secteur vital pour l’économie camerounaise. Peter, jeune pêcheur, envisage de changer d’activité et de quitter la cité balnéaire de Kribi dont les eaux sont pourtant très riches : « Les bateaux industriels ratissent tout, de jour comme de nuit. Même les petits poissons. À cause de ça, les poissons s’éloignent et deviennent rares. Et pour tout aggraver, ils viennent encore vers les côtes détruire nos filets ».
Les conséquences sont multiples : raréfaction des ressources, hausse des prix du poisson, appauvrissement des communautés côtières, chômage, pression accrue sur la sécurité alimentaire, pertes de ressources financières par l’État… Ces témoignages illustrent une réalité partagée : la pêche industrielle, souvent pratiquée par des navires étrangers ou sous pavillon camerounais, empiète sur les zones artisanales et utilise des techniques destructrices (notamment les produits chimiques, les chaluts, et surtout les filets à petites mailles qui ramassent tout, y compris les juvéniles qui doivent pourtant assurer la régénération des espèces).
En janvier 2026 l’Ong Global Fishing Watch (GFW) a clairement identifié, photos satellite à l’appui, des bateaux chinois opérant dans des aires marines protégées (zones interdites de pêche) à Edéa et Douala.
« CARTON ROUGE »
Depuis 2021, le Cameroun est dans le viseur de l’Union européenne, son principal marché d’exportation de produits halieutiques. Le « carton jaune » adressé cette année-là (premières mesures restrictives), n’a pas suscité les réformes escomptées. Alors, la sanction extrême, le « carton rouge » a été brandi au pays en janvier 2023 : interdiction totale d’exporter les produits de pêche du Cameroun vers l’UE. « Ce fut certes un électrochoc, mais aussi un catalyseur qui a réveillé les autorités et mobilisé les partenaires du pays », reconnait une source autorisée au ministère de l’Élevage, des Pêches et des Industries animales (Minepia).
Ces sanctions ont en effet mis en lumière les insuffisances du pays en matière de contrôle des navires, de traçabilité des captures, de mesures d’hygiène et de conservation, et d’application des normes internationales. Les réformes structurelles ont connu une accélération vertigineuse. Ainsi en est-il de la loi obsolète de 1994 qui embrassait plusieurs secteurs (forêts, pêches, faune), remplacée par la loi du 23 décembre 2023 sur la pêche et l’aquaculture. Ce texte de 105 articles modernise le cadre juridique et renforce les sanctions (judiciaires et pécuniaires) contre les pratiques illégales.
Célérité peu commune au pays, les trois décrets d’application relevant du Premier ministre ont été signés le 18 mars 2026. La batterie d’arrêtés ministériels et interministériels est déjà élaborée, assure-t-on au Minepia. Une avancée encourageante dont se félicite l’Ong AMCO (African Marine Conservation Organization), qui accompagne les pouvoirs publics dans ce processus : «AMCO réaffirme son engagement à poursuivre ses efforts, en collaboration avec les partenaires, pour promouvoir une pêche durable, transparente et responsable au Cameroun», assure son président, Aristide Takoukam Kamla.
NAVIRES « FANTÔMES » CAMEROUNAIS
Dans la foulée des réformes, le Cameroun a adhéré en avril 2025 à la Charte mondiale pour la transparence dans la pêche. Il est en cours d’internalisation d’autres instruments internationaux (tels les accords de l’OMC sur les subventions à la pêche, l’accord sur la pêche en haute mer, ou celui de la FAO sur la responsabilité des pays des ports d’accès des bateaux).

Pour l’instant, l’image du pays demeure écornée par l’importance de ses embarcations impliquées à travers le monde dans des activités illicites de pêche et autres trafics dangereux (notamment des navires russes qui contournent les sanctions internationales). Des cas récents ont défrayé la chronique en 2025. L’ensemble du Pavillon Cameroun, y compris les flottes de pêche, est géré par le ministère des Transports, dont un haut responsable explique l’ampleur du phénomène des bateaux fantômes par «la faiblesse du contrôle, la falsification des signatures des quatre Circonscriptions Maritimes (Douala, Kribi, Limbe-Tiko, Garoua) qui ne sont pas encore interconnectées ».
Le 06 février 2026, le Premier ministre a ordonné la suspension de l’immatriculation des navires sous pavillon Cameroun autorisés à naviguer hors des eaux camerounaises. Depuis 2024, le Minepia publie la liste des licences de pêche octroyées au Cameroun, avec les noms des navires et de leurs armateurs (il y en avait 33 en 2025).
Pêche illégale au Cameroun : détresse persistant
Les parties prenantes multiplient les efforts pour juguler le fléau de la pêche INN au Cameroun. La plateforme de trois ministères (pêches, transports, défense) a été transformée en un Comité Interministériel, logé à la Primature, avec des compétences étendues (immatriculations, lutte contre la pêche INN, sécurité maritime, fiscalité, santé et sécurité sociale des gens de mer, etc.). Pourtant, cela ne semble pas suffire…
Au ministère de la Défense, l’on souligne que depuis une décennie, la Marine a multiplié ses patrouilles par dix, avec «une surveillance accrue des zones interdites et un arraisonnement régulier de navires illégaux ». Au Minepia, l’on souhaite un renforcement du dispositif de contrôle, notamment le suivi par les satellites – d’autant plus que les pirates améliorent sans cesse les leurs, y compris les systèmes de brouillage.

Au port de Douala-Bonaberi, la surveillance est boostée avec plus de 700 caméras et des patrouilles mixtes. Mais les activités INN échappent souvent à ce dispositif. Abdoul Akim, le commandant du port, explique : «Les bateaux impliqués dans la pêche illégale opèrent loin des ports officiels. Ils ne passent pas par nos circuits».
Un responsable des Douanes confie sous anonymat : «Nous n’avons ni patrouilleurs dernier cri ni équipements adaptés. Les navires utilisent des systèmes de brouillage et font des transbordements en mer sans contrôle». Pêcheurs à la peine Sur le terrain, les acteurs continuent d’exprimer leur détresse, avec l’impression que les opérateurs illégaux ont le bras plus que long. « On nous dit que les textes sont là ; mais nous voyons tous les jours les bateaux chinois ou nigérians qui viennent pêcher devant nous avec des engins puissants. Et les autorités voient aussi », résume avec dépit Peter de Kribi.
Linos de Limbe exprime un désastre poignant et chiffré : « Ces bateaux viennent aussi couper nos filets en mer. Quand ils passent, ils détruisent notre matériel, qui coûte cher. Un moteur de 15 chevaux coûte près de 2 800 000 FCFA, sans compter le carburant, la glace et les appâts. Quand mon filet est coupé, je perds tout. Nous, petits pêcheurs, restons près de la côte avec des pirogues limitées, pendant qu’eux exploitent sans limite. Nous demandons un contrôle plus strict en mer, car cette pêche illégale nous étouffe et détruit notre avenir ».
Les armateurs nationaux ne semblent pas mieux lotis. Louis-Martin Imoulanok, président de la Plateforme Crevettes du Cameroun (Placrecam), révèle que dans les faits, la majorité des licences de pêche « appartiennent à des Camerounais qui, faute de moyens et de capacités techniques, les louent à des étrangers ».
Résultat amer : la gestion du bateau échappe au propriétaire ; les prises et les prix sont gérés par des étrangers « sans souci de patriotisme », qui maitrisent tout en mer et sur le marché.
Il propose carrément que l’État se porte garant et caution bancaire pour l’achat des bateaux par les armateurs nationaux, et qu’il réserve aux Camerounais « l’exclusivité de l’importation et de la vente des matériels de pêche, pour en faciliter les contrôles de conformité et de coûts ».
Opérateur du secteur de la crevette (premier produit de mer d’exportation du Cameroun), M. Imoulanok est une victime directe du fameux « carton rouge ». Lui aussi espère que l’arbitre UE le remettra en poche, au regard des efforts conjugués pour éradiquer la pêche INN au Cameroun.
Chiffres clés du secteur halieutique au Cameroun
• Longueur du littoral : environ 400 km
• Nombre de pêcheurs : plus de 212 000 personnes
• Production annuelle : environ 300 000 tonnes (FAO)
• Pertes liées à la pêche INN : plus de 100 milliards FCFA par an
• Part de la pêche artisanale : majoritaire dans l’emploi et la production
• Nombre d’engins sous pavillon camerounais : environ 300
Les acteurs du secteur et leurs rôles
MINEPIA : élaboration des politiques, régulation, contrôle des activités de pêche.
MINDEF (Marine nationale) : surveillance maritime et sécurité en mer.
Ministère des Transports : immatriculation des navires et gestion du pavillon.
Douanes : contrôle des flux commerciaux et lutte contre la fraude.
Ports autonomes (Douala et Kribi) : gestion des infrastructures portuaires.
FAO et partenaires internationaux : appui technique et normatif.
AMCO et ONG : plaidoyer, sensibilisation, appui à la gouvernance.
Armateurs : exploitation industrielle des ressources. Pêcheurs artisanaux : production locale et sécurité alimentaire.
Dossier réalisé par André NAOUSSI, Leocadia BONGBEN, Boris NGOUNOU, du réseau MEFAR (Media for Fish and Animal Resources). Avec le soutien de l’Ong AMCO (African marine Conservation Organization)







