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Repenser la politique économique du Cameroun : pour une stratégie endogène de transformation structurelle

Le principal défi du Cameroun réside dans sa capacité à produire son propre diagnostic, à définir ses priorités et à concevoir une stratégie de transformation adaptée à ses réa-lités structurelles. L’expérience des dernières décennies montre en effet que l’adoption de politiques largement inspirées de modèles externes n’a pas toujours permis de traiter durablement les causes profondes du sous-développement de notre pays. Les programmes appliqués ont souvent privilégié la satis-faction de conditionnalités, au détriment de transformations structurelles susceptibles de renforcer durablement l’économie réelle et d’améliorer les conditions de vie des populations. Si les pseudo-mesures semblaient accrocher des pro-fanes, elles ne répondaient pas suffisamment aux problèmes de l’économie camerounaise sur le long-terme.

Cette situation met en évidence une faiblesse fondamentale : l’insuffisante appropriation intellectuelle et analytique des politiques économiques.Une stratégie de développement ne peut être efficacement transposée d’un contexte à un autre sans une compréhension fine des structures productives, des institutions, des comportements des agents économiques et des contraintes spécifiques du pays. Des pays comme la Tanzanie ont réussi àprouver leur appropriation grâce à de fortes capacités institutionnelles à concevoir leurs propres programmes de développement.

L’enjeu consiste donc à substituer à la logique des« recettes clés en main » une démarche fondée sur un diagnostic rigoureux des déséquilibres, de leurs causes et des mécanismes économiques qui les entretiennent. Le rôle de l’expertise économique est,dans cette perspective, de clarifier les arbitrages et les conséquences des différentes options, afin d’éclairer la décision publique sans se substituer à elle.

UNE ÉCONOMIE MARQUÉE PAR DESCONTRAINTES STRUCTURELLES

La transformation économique suppose une meil-leure prise en compte des relations entre l’État, le secteur privé et les différentes structures de pou-voir. La faiblesse du secteur productif et sa capacité limitée à accumuler du capital de manière auto-nome peuvent créer une dépendance excessive à l’égard de la sphère publique. Cette proximité entre intérêts économiques et pouvoir politique est susceptible d’affaiblir la concurrence, de favoriser l’allocation inefficiente des ressources et de réduire les incitations à l’innovation et à l’investissement productif.

Dans ces conditions, la politique économique nepeut se limiter à une approche strictement macroéconomique. Elle doit intégrer les dimensions institutionnelles, comportementales et stratégiques qui déterminent les décisions des agents. La formation des économistes et des cadres publics devrait ainsi évoluer vers une meilleure compréhension des interactions entre économie, sociologie, psychologie et comportements stratégiques. L’objectif est de développer une expertise capable non seulement de maîtriser les outils théoriques, mais surtout de sélectionner les modèles et instruments les plus adaptés aux problèmes concrets du pays.

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PASSER DU TRAITEMENT DES SYMPTÔMESÀ LA TRANSFORMATION DES CAUSES

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Une politique de développement efficace devrait prioritairement s’attaquer aux déterminants structurels du sous-développement plutôt qu’à ses seules manifestations. La crise de l’endettement, la pauvreté ou la faible insertion dans les échanges internationaux constituent davantage des conséquences que des causes fondamentales.

Parmi les nombreux facteurs susceptibles d’expliquer les faibles performances économiques du Cameroun, six contraintes structurelles majeures peuvent être retenues : i) une allocation inefficiente des ressources humaines, matérielles et financières, liée notamment à des insuffisances dans la conception et l’exécution des politiques publiques, à la faible capacité d’absorption des crédits d’investissement et à une hiérarchisation insuffisante des priorités de développement ; ii) la faible diversification de l’appareil productif, associée à une productivité limitée et à une faible capacité d’innovation ; iii) un chômage structurel, alimenté notamment par l’inadéquation entre les compétences disponibles et les besoins du système productif ; iv) l’insuffisance du financement de l’économie, en particulier de l’investissement productif, dans un contexte de faible mobilisation de l’épargne nationale ; v) un déficit persistant en infrastructures économiques, face à des besoins croissants en équipements publics ; et vi) un environnement international contraignant, marqué par la volatilité des cours des produits exportés et les restrictions d’accès aux marchés des pays développés.

L’efficacité de l’administration publique constitue une condition déterminante de la transformation économique. Les insuffisances dans la conception, la mise en œuvre et le suivi des politiques et programmes publics limitent l’efficience de la dépense publique et réduisent l’impact des investissements sur la croissance et le développement social. La stratégie économique devrait intégrer plus explicitement la réduction des inégalités et la promotion d’une croissance riche en emplois. On pourrait envisager la création d’un organe permanent de lutte contre la pauvreté au Cameroun.

Au-delà de la lutte contre la pauvreté, l’enjeu consiste à mettre en place des mécanismes efficaces de redistribution des richesses créées. Le renforcement des capacités d’élaboration, d’exécution et de suivi des politiques économiques est, à cet égard, essentiel pour assurer une allocation plus efficiente des ressources, soutenir la création d’emplois et orienter la croissance vers une amélioration du bien-être des populations. Il faut redonner du pouvoir d’achat aux camerounais et lutter contre le chômage.

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Parallèlement, l’accélération de la croissance dé-pend moins de la seule accumulation des facteursde production que de la capacité à améliorer la productivité, notamment par l’adoption technologique,l’innovation et le développement de l’entrepreneuriat privé.

PRODUCTIVITÉ, DIVERSIFICATION ETFINANCEMENT DU DÉVELOPPEMENT

La transformation structurelle implique une diversification productive orientée à la fois vers la satis-faction des besoins internes et vers la montée engamme des activités économiques. Les choix sectoriels doivent intégrer la capacité des filières àcréer des emplois, à stimuler l’innovation et à générer des effets d’entraînement sur le reste de l’économie. Dans cette perspective, la disponibilité des ressources naturelles ne constitue pas, à elle seule, un avantage compétitif : elle doit être accompagnée de capacités techniques, technologiques et organisationnelles permettant leur transformation en produits à plus forte valeur ajoutée.L’agriculture, l’industrie et les PME apparaissent ainsi comme des espaces prioritaires d’intervention.

L’amélioration de la productivité agricole, l’articulation des liens entre PME et grandes entreprises, la mobilisation optimale des ressources naturelles, le développement d’instruments d’investissement adaptés et le renforcement de l’accès au finance- ment constituent des conditions essentielles pour stimuler la production et l’investissement. De même, le développement du système bancaire et financier doit permettre d’élargir l’offre de financement à moyen et long termes et de créer des mécanismes plus adaptés aux besoins des PME.

UN ÉTAT STRATÈGE AU SERVICE DE LA TRANSFORMATION

La réussite d’une telle stratégie nécessite un État capable de définir une orientation claire, de coordonner les acteurs et de créer un environnement favorable à l’investissement et à l’innovation. Pour mémoire, le défi de la compétitivité de l’économie et de la prospérité des entreprises ne peut être re- levé que par un Etat stratège. Son rôle consiste à corriger les défaillances de marché, réduire l’incertitude, fournir les infrastructures nécessaires et mettre en place des incitations cohérentes. L’amélioration de l’efficacité de l’administration publique et de la qualité des politiques économiques est, dans ce cadre, déterminante. Tous les pays qui ont réussi à réduire leur déficit public ont bouleversé l’organisation même du fonctionnement de leur administration.
Une politique crédible repose sur des objectifs précis, un diagnostic solide, des capacités de prévision suffisantes et un capital humain capable de concevoir et d’exécuter des interventions adaptées. L’en- jeu est donc autant institutionnel et technique que financier : la disponibilité des ressources ne produit des résultats que si elle s’accompagne d’une capacité effective à les orienter vers les usages les plus productifs.

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DE LA PLANIFICATION À L’ÉVALUATION DES POLITIQUES PUBLIQUES
La planification du développement doit être envisagée comme un processus continu associant l’État, les collectivités territoriales, le secteur privé, les universitaires et les autres acteurs concernés. Toute- fois, une stratégie, aussi pertinente soit-elle, ne garantit aucun résultat en l’absence d’une mise en œuvre disciplinée et d’un dispositif robuste de suivi et d’évaluation. La capacité à mesurer les progrès, à identifier les écarts et à corriger les politiques constitue une composante essentielle de la gouvernance économique.
C’est pourquoi nous proposons, la mise en place d’un Conseil d’Analyse, de Formulation et d’Evaluation (CAFE) des politiques publiques (où siégeraient les universitaires, économistes professionnels et d’autres experts techniques résidents ou de la diaspora), pour éviter au Cameroun d’être l’éternel dindon de la farce. Cette proposition traduit la nécessité de renforcer la capacité nationale d’expertise et d’apprentissage collectif. Une telle structure pourrait contribuer à améliorer l’allocation des ressources, la cohérence des politiques et la capacité d’adaptation de l’économie aux évolutions de son environnement. En définitive, la transformation économique du Cameroun suppose un changement de paradigme : passer d’une logique d’adaptation à des modèles prédéfinis à une logique de conception endogène des politiques publiques. Ce changement exige un diagnostic rigoureux, une expertise économique in- dépendante, un État stratège, un secteur privé capable d’investir et d’innover, ainsi qu’un système institutionnel fondé sur la planification, l’évaluation et l’apprentissage. La véritable question est donc de déterminer comment construire, à partir des réalités nationales, une capacité durable à concevoir, mettre en œuvre et ajuster une stratégie de transformation structurelle.

Par Emmanuel YANGAM, ECONOMISTE, STATISTICIEN
Défis Actuels du 19/08/2026

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