Au mois de
mai dernier, les consommateurs ont vu le montant de leurs factures
d’électricité grimper considérablement, atteignant parfois le seuil de 650 000
francs CFA. Et pourtant, les index figurant sur les compteurs électriques sont
largement inférieurs à ceux inscrits sur les factures.
«Monsieur vous ne pouvez pas venir me donner
une facture d’électricité d’un montant de 145 000 francs CFA et vous vous
attendez à ce que je paie cela dans un délais de six jours. C’est impossible !
Je ne peux pas partir d’une consommation de 10 000 francs CFA à 145 000 francs.
Regardez, l’index marqué sur ma facture est supérieur à ce qu’indique le
compteur. Donc, je ne vous permets pas de me couper l’électricité. C’est un
abus ! ». Marina, cadre dans une banque n’est pas disposée à garder la facture
que lui tend un agent de la société de distribution d’électricité au Cameroun,
Eneo ce vendredi 26 juin dans son domicile à Douala. Mais rien n’y sera fait. «
Madame, permettez-moi de faire mon travail. Si vous avez une réclamation à
faire, vous devez vous rendre à l’agence. Je tiens tout simplement à vous
rappeler que vous devez régler votre facture avant de déposer votre requête »,
répond l’émissaire d’Eneo à cette nouvelle mère de jumeaux. Francine,
infirmière, se souvient également de sa mésaventure, il y a quelques jours. La
jeune fille, la trentaine à peine sonnée, a failli perdre son père à cause
d’une suppression du compteur par des agents de l’opérateur historique du
secteur de l’électricité au Cameroun.
« Nous n’avons pas reçu de facture pour le
mois de mai. Mais jeudi dernier, un agent d’Eneo est venu couper l’électricité
en disant qu’on avait une facture de 150 000 francs CFA non payée. Je lui ai
dit qu’il s’agissait forcément d’une erreur parce qu’il n’y a pas d’appareil
qui peut nous conduire à une telle consommation. La facture de notre maison n’a
jamais excédé 17 000 francs CFA. Nous avons atteint ce montant depuis que mon
père est malade car il utilise un mini oxygénateur », raconte-t-elle. « Ils
n’ont rien voulu entendre, et malgré mes supplications, ils ont déconnecté e
compteur. Je me suis immédiatement rendue dans la chambre pour veiller sur mon
père parce que je craignais qu’il lui arrive quelques choses puisqu’il dort
avec un appareil qui lui fournit de l’oxygène dans son sommeil. Je l’ai trouvé
en train de suffoquer. Mes cris ont alerté ces agents, qui sont revenus s’en
quérir de la situation. Voyant l’état de santé de mon père, ils ont rétabli
l’électricité en me sommant de régler ma facture le lendemain faute de quoi ils
seront obligés de couper l’électricité définitivement. Je suis allée ensuite à
l’agence et on m’a fait savoir que je devais d’abord payer ma facture avant de
faire des réclamations », poursuit-elle en larme. Ces deux scènes décrivent le
calvaire auquel font face les Camerounais depuis quelques semaines. En effet,
les factures d’électricité au titre du mois de mai ont, pour la plupart, connu
une surfacturation. Certains ménages sont passés d’une consommation de 15 000
francs à 160 000 francs CFA en l’espace de 30 jours. D’autres quant à eux, ont
tout simplement vu le montant de leurs factures quintupler par rapport aux mois
précédents.
La colère
des consommateurs sur les réseaux sociaux
Sur les réseaux sociaux notamment Facebook,
le sujet alimente les débats dans les foras. Entre confusion d’index, retard de
factures, sous-traitance, coupure intempestive d’énergie et surfacturation, les
consommateurs expriment leur ras-le-bol. Chacun y va de son commentaire et
raconte son expérience. « Je vis avec ma femme dans un appartement de deux
chambres et on nous sert 68 000 francs d’électricité », déclare un internaute.
Et à un autre d’ajouter : « j’ai une facture de 615 000 francs CFA alors que
j’ai juste un congélateur. Je me suis rendu à l’agence plusieurs fois, ils
n’ont rien fait jusqu’au jour où ils sont venus couper ». « Mes frères, je
passe de 3500 francs à 12 600 francs ce mois. Je constate que la
déstabilisation du Cameroun change de camp », conclut un consommateur.
Une
surfacturation effective depuis avril dernier ?
D’après des investigations menées sur le
terrain, l’on se rend compte que le problème de surfacturation ne date pas
seulement du mois de mai. L’on se souvient de la facture de 1,5 milliard de
francs CFA servie au mois d’avril au nommé Yannick, résident du quartier Biyem-Assi
à Yaoundé. En publiant sa facture sur les réseaux sociaux, ce dernier dénonçait
d’ores et déjà une surfacturation dont allait être victimes de nombreux autres
consommateurs un mois après. D’après des sources à Eneo, cette situation est
due à l’expérimentation d’une nouvelle technique de facturation qui consiste à
estimer la consommation des clients en vue de prélever les index sur les
compteurs six fois par an. En effet, dans la lutte contre la propagation du
coronavirus, le distributeur d’électricité au Cameroun a lancé au mois de mai
une opération dénommée « Covid-19 : Eneo limite les visites des releveurs chez
vous ».
Arsel donne
raison Aux consommateurs
Mais suite aux multiples plaintes des
consommateurs, l’Agence de Régulation du Secteur de l’Electricité (Arsel) a
mené une enquête auprès des ménages au mois de juin en cours. Le régulateur
indique avoir constaté que les relevés des index de compteurs n’ont pas été
faits au cours du mois de juin dans plusieurs points de livraison ; les factures
d’électricité servies aux consommateurs pour le compte de ce même mois viennent
attester l’absence de la relève d’index et cette opération a pour conséquence
de basculer les consommations d’énergie électrique à des tranches supérieures
ou inférieures au coût du kilowatt le plus élevé ou le plus bas. Suite à ces
constats, le régulateur a sommé Eneo, dans une correspondance datant du 11 juin
dernier, de suspendre cette opération d’estimation des index des compteurs
d’énergie électrique. « Autant le régulateur comprend les objectifs recherchés
de cette opération, toutefois celle-ci n’a pas au préalable reçue l’approbation
d’Arsel avant son démarrage […] par conséquent, j’ai l’honneur de vous informer
que l’estimation systématique des index de compteurs est une violation. […] Je
vous demande de suspendre cette opération d’estimation systématique des index
de compteurs au motif du Covid-19 et procéder à la relève des index en vue de
corriger les factures servies aux consommateurs au cours du mois de mai 2020 mais
également procéder à la régularisation des factures… », a ordonné le directeur
général de l’Arsel, Jean Pascal Nkou.