« La situation macroéconomique du pays a rassuré les investisseurs »

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Rédacteur en chef de l’agence d’information Ecofin et spécialiste des questions financières, Idriss Linge explique le contexte qui a prévalu à la réussite de l’opération d’émission d’eurobonds du Cameroun et revient sur ses implications sur le stock de la dette du pays.

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Le Cameroun vient de réussir sa deuxième émission d’eurobonds, avec un taux de couverture de 321 % pour un taux d’intérêt de 5, 95 % à 11 ans de maturité. Qu’est ce qui explique le succès de cette opération ?

Plusieurs facteurs peuvent expliquer cet aboutissement dans le refinancement par le Cameroun de son Eurobond de 2015. Le premier est d’ordre interne. Les agences de notation aussi bien Moody’s que S&P Global Ratings and Fitch, sont restées sur des perspectives stables en ce qui concerne la situation macroéconomique globale du pays. En général, cette stabilité s’interprète souvent comme un indicateur positif, mais cela n’est juste qu’une question de perception. La stabilité signifie que tout ce qui est bon restera. Pour ce qui est du cas du Cameroun, cette stabilité représente le fait que la pression sur la liquidité extérieure ne s’aggravera pas et que le pays continuera à honorer le paiement de ses intérêts sur la dette internationale. Cette stabilité a été confortée par la décision du Fonds Monétaire International d’accompagner de nouveau le Cameroun. Ce que les investisseurs obligataires veulent savoir c’est si on peut rembourser leur dette et sur ce point le Cameroun rassure.

Qu’est ce qui explique la ruée des investisseurs pour cette opération du Cameroun ?

Les investisseurs sur le marché international de la dette ont traversé une période creuse de plus de deux ans. Celle-ci s’est aggravée avec la pandémie de la Covid-19. Durant toute cette période, le taux d’intérêt des principaux emprunteurs était beaucoup trop bas. Aux Etats-Unis par exemple où la banque centrale avait baissé ses taux d’injection de liquidité sur le marché monétaire, les banques pouvaient prêter à des taux très bas. Ce qui a permis au gouvernement américain d’emprunter à des taux qui oscillent autour de 1 %. A ce rythme-là, les efforts d’investissements qui ciblent souvent les placements sur les obligations qui accordent des intérêts au-dessus de 5 % n’étaient pas très confortables avec l’ambiance des taux sur les marchés développés qui partaient de 1 à parfois 0 %. Au vu de cela, la dette des pays émergents était assez intéressante, notamment celle des pays comme le Cameroun, en ce sens que, le pays n’a pas eu de défaut de paiement ni avec le Fonds Monétaire International, ni avec ses autres créanciers. C’est ce qui a vraiment motivé les investisseurs. Au lieu de placer leurs investissements où ils ne peuvent qu’avoir 1 %, ils préféreront les engager où cela leur rapportera au moins 4 % et où en plus, les garanties sur les opérations sont très fortes. Les
investisseurs sont rassurés, le risque est minimum. C’est ce qui explique la ruée des investisseurs vers cette opération d’eurobond du Cameroun, et pas que. C’est en effet tout le bloc des 40 pays émergents qui attire actuellement les investisseurs et les pousse à investir sur leurs obligations. Ça s’est récemment vu avec les opérations du Sénégal, de la Côte-d’Ivoire, du Kenya et la semaine dernière avec celle du Cameroun.

Le Choix du Cameroun de se contenter du montant nécessaire pour le refinancement de son eurobond de 2015 était-il judicieux ?

Il faut d’entrée de jeu comprendre quel était le but du Cameroun en allant sur le marché international. Son but n’était pas de mobiliser de la ressource supplémentaire, mais d’obtenir une rallonge supplémentaire pour le remboursement de son eurobond inaugural de 450 milliards de francs CFA d’une part, et d’éloigner la période où il serait obligé de commencer à rembourser les autres 150 milliards de francs CFA. Le Cameroun n’avait pas pour plan de mobiliser de la ressource additionnelle, c’est pourquoi il s’est limité à ce qu’il avait prévu de mobiliser. Aussi y a-t-il un défi avec l’ordonnance du président qui autorise l’opération et le texte de loi de finances qui va avec. Il est clair que le ministre des Finances, Louis Paul Motaze qui avait été habilité à procéder à cette opération ne pouvait pas aller au-delà du mandat qu’il avait obtenu. Il ne s’agissait donc pas d’être judicieux ou pas, l’opération était encadrée par la loi.
Maintenant que les offres dépassent le montant souhaité cela n’était pas surprenant, sur la Bourse de Dublin où ces obligations inaugurales étaient cotées, les titres camerounais se négociaient à 115 % de leurs valeurs. Donc le gouvernement savait qu’il y
aurait une forte demande mais ne pouvait malheureusement aller au-delà.

Parlant justement de refinancement, qu’est-ce que cette opération implique désormais en termes d’endettement et de service de la dette ?

Il y a une polémique sur l’impact de l’opération relative à la dette du Cameroun. Certains pensent que cela va augmenter le stock de la dette et d’autres estiment que ce ne sera pas le cas. Je dirais que c’est un peu des deux. En effet, et comme l’a récemment expliqué le ministre Louis Paul Motaze aux sénateurs, c’est comme si vous aviez pris 200 000 francs CFA dans une tontine, sur lesquels vous payez un intérêt de 10 000 francs chaque mois pendant 5 mois. Au sixième mois vous devez rembourser les 200 000, mais vous n’avez pas assez d’argent. Vous pouvez demander à la tontine de continuer de payer des intérêts sur cet emprunt. Donc votre dette n’augmente pas, mais c’est le service de la dette qui se poursuit.
En soit c’est une hausse sur le temps de l’endettement, car si vous aviez remboursé vos 200 000, vous n’auriez plus ni dette, ni intérêts. Mais là certes la dette n’évolue pas en stock mais l’obligation de payer des intérêts se poursuit. Or, la dette globale selon la Caisse Autonome d’Amortissement, c’est la dette principale et les intérêts. Si vous continuez de refinancer votre emprunt de 200 000 sur 30 mois, finalement, vous aurez payez 300 000 d’intérêts, soit 1,5 fois le montant principal, avec une dette de seulement 200 000. Maintenant sur le service de la dette, cette opération a permis le refinance ment de l’eurobond de 2015, avec désormais un taux d’intérêt qui est bas. Le service de la dette est certes moins cher que lors du précédent emprunt, mais il reste et cela peut devenir un défi dans le futur.

Pensez-vous qu’il s’agisse là d’une bonne affaire pour le Cameroun ?

Disons que oui, le Cameroun faisait face à un risque de pression sur sa liquidité extérieure à partir de 2023, mais il est parvenu sans gros risques à éviter ce problème. Mais la bonne affaire serait de bien utiliser l’emprunt obligataire inaugural. Cela aurait permis de construire des agrégats économiques et finalement de rembourser sans difficultés sa dette. Mais on doit dire que le fait d’avoir contracté la dette en euros est une bonne chose. On aura peu de risque de la voir augmenter. Toutefois, cela reste de la dette, nous aurions pu avoir de la flexibilité pour emprunter et développer de nouveaux projets.

Propos recueillis par Canicha Djakba

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