AccueilA LA UNE« Le raccordement des industriels de la métallurgie au réseau de transport est...

« Le raccordement des industriels de la métallurgie au réseau de transport est porteur de nombreux avantages », Par Patrice YANTHO YONDEU

Nous avons lu avec beaucoup d’attention et d’intérêt la réaction de M. Emmanuel Noubissie Ngankam, analyste économique et ancien haut fonctionnaire de la Banque mondiale, relativement a notre interview parue dans le journal Ecomatin du 21 juillet 2026. Il interprète nos propos à sa manière et conclut que notre plaidoyer pour l’amélioration de l’approvisionnement des industries de transformation de l’acier et des métaux conduirait à une mise à mort de la Société camerounaise d’électricité (Socadel). Le fait de nous citer nommément dans sa sortie nous impose la présente réaction.

D’entrée de jeu, il convient de démentir formellement la déclaration mensongère de M. Noubissie Ngankam sur la société PROMETAL, membre de l’Organisation camerounaise des industries de transformation de l’acier et métaux (Ocitram), au nom de laquelle, nous nous sommes exprimés dans Ecomatin. Citation : « révélé le 14 juillet 2026 par le journal en ligne Investir au Cameroun, le métallurgiste PROMETAL aurait sollicité l’onction du gouvernement pour se déconnecter (c’est le cas de le dire) du réseau de distribution de SOCADEL et de se brancher aux bornes de EDC (Electricity Development Corporation) via SONATREL (Société nationale de transport d’électricité) qui est le Gestionnaire du Réseau de Transport (GTR) ».

 A ce sujet, qu’il soit bien entendu que c’est sur recommandation et mise en relation de l’Agence de régulation du secteur de l’électricité (ARSEL) et du Gouvernement, que EDC et PROMETAL ont entrepris des pourparlers pour un raccordement au parc de production géré par EDC, notamment les barrages de Memve’ele (211 MW) et de Lom Pagar (30 MW). Il ne s’agit donc nullement d’une initiative de notre membre PROMETAL, qui comme tous nos membres d’ailleurs, s’aligne sur les directives du Gouvernement, garant de la politique industrielle et énergétique du Cameroun. Cette précision faite, il me plaît maintenant de partager humblement avec les amoureux du débat citoyen quelques éléments permettant de mieux comprendre le positionnement de la métallurgie dans la politique énergétique.

  1. ELÉMENTS DE CULTURE ÉNERGÉTIQUE

 Les métallurgistes sont des industries énergivores. En effet, elles utilisent les fours à arcs électriques pour l’acier et l’électrolyse pour l’aluminium, et doivent en conséquence se raccorder à la Haute Tension (HT) et la Très Haute Tension (THT), c’est-à-dire au réseau de transport, en raison de la puissance requise (dizaine et centaine de mégawatts) pour leur fonctionnement, mais aussi de leur courbe de charge évoluant en dents de scie (variations de tensions entrainant la nécessité d’un transformateur dédié). D’où, l’importance et la nécessité pour ces industriels de se raccorder directement au réseau de transport, plus robuste, et non au réseau de distribution, plus fragile. Pour ces différentes raisons, en France et dans plusieurs autres pays dans le monde, le raccordement des métallurgistes est interdit sur le réseau de distribution, mais obligatoire sur le réseau de transport. En effet, le réseau de distribution est conçu pour alimenter les ménages, les commerces et les PME. Les pics de demande des métallurgistes et des grands industriels sur le réseau de distribution entraînent des fluctuations et des chutes de tension. Cela se traduit généralement par une dégradation de la qualité de l’énergie reçue par les ménages et les entreprises, et peut souvent conduire à des coupures généralisées (blackout). En résumé, à cause de la spécificité de leur activité et des équipements utilisés, les métallurgistes ne doivent pas être branchés sur les réseaux de distribution classiques (basse et moyenne tension), au risque de dégrader la qualité du service de l’électricité. L’expérience de la France et de plusieurs autres pays dans le monde nous l’enseigne.

  1. Bénéfices industriels du raccordement des métallurgistes en HT ou THT

Au regard des éléments de culture énergétique édictés plus haut, le raccordement des industriels de la métallurgie au réseau de transport plus proche des sources de production, garantit une alimentation stable, une maîtrise de la consommation des gros industriels et de leur courbe de charge, limite les microcoupures qui provoquent des avaries des équipements, et permet de bénéficier de tarifs d’accès au réseau plus compétitifs. D’autre part, ce raccordement à la HT et la THT permet une meilleure planification pour l’ensemble du secteur, notamment l’alignement des plannings de maintenance aux variations saisonnières de l’hydrologie des principaux cours d’eau. En somme, le raccordement des industriels de la métallurgie au réseau de transport est porteur de nombreux avantages pour l’ensemble du secteur de l’électricité qui, au Cameroun, ne se résume pas à la seule SOCADEL, contrairement à ce que peut laisser croire la sortie de M. Noubissie Ngankam.

  1. Risques techniques du raccordement des métallurgistes au réseau de distribution

• Les usines énergivores, notamment les métallurgistes, ont pour la plupart une courbe de charge non linéaire. Les machines génèrent des variations des paramètres du réseau, entraînant des variations de tension moins maîtrisables sur le réseau de distribution, la tenue du plan de tension étant plus stable sur le réseau public de transport.

• La dégradation de la qualité de l’énergie pour les industriels et les ménages : en ajoutant un maillon (notamment le distributeur) dans la chaîne d’alimentation des gros industriels, cela entraîne une augmentation du risque d’incident. Le dernier incident survenu au poste de Logbaba, à Douala, témoigne de la mauvaise cohabitation entre les ménages et les gros industriels sur un même transformateur abaisseur.

• Le niveau de puissance appelée des métallurgistes étant élevé, la configuration actuelle des lignes de distribution n’est pas satisfaisante pour alimenter, en toute sécurité et dans le respect des règles d’exploitation du réseau électrique, les usines énergivores, comme l’illustre l’article 54 du Code de raccordement.

 • La saturation des transformateurs abaisseurs et l’augmentation des pertes techniques du réseau : injecter la puissance nécessaire à une aciérie dans des lignes de distribution standard augmente les pertes techniques par effet Joule et entraîne la saturation des transformateurs des postes sources.

• Alimenter un site industriel géant en basse ou moyenne tension générerait un gaspillage énergétique colossal. Car, plus la tension est basse, plus les pertes d’énergie sous forme de chaleur (pertes en ligne) sont élevées pour une même quantité d’électricité transportée. Seul le raccordement en Haute ou Très Haute Tension minimise ces pertes pour les entreprises énergivores.

Comme vous pouvez donc le constater, l’architecture actuelle du secteur de l’électricité, qui consiste à raccorder les métallurgistes sur le réseau de distribution, présente de nombreux risques parce qu’il est inapproprié. Par ailleurs, il nous semble important de souligner que le raccordement du premier métallurgiste au réseau de transport dès l’année 2022 a permis de libérer 30 MW au profit des ménages et des PME raccordés au réseau de distribution. Sur cette base, il est loisible de mesurer l’impact pour les ménages et les PME du raccordement de tous les métallurgistes du Cameroun au réseau de transport. Car, nous réitérons que toutes les entreprises appelant plus de 8 MW de capacités n’ont pas de place sur le réseau de distribution. Le réseau de transport est plus indiqué pour elles. C’est le cas des métallurgistes.

  • QUELQUES RÉPONSES AUX AFFIRMATIONS HÂTIVES DE M. NOUBISSIE NGANKAM

« Le plaidoyer de l’OCITRAM, s’il venait à prospérer, constituerait non seulement la mise à mort de SOCADEL, mais également porterait un coup fatal au secteur de l’électricité, et partant, à l’ensemble de l’économie camerounaise », soutient M. Noubissie Ngankam. Avec la réforme envisagée, à savoir : le transfert des métallurgistes du réseau de distribution vers le réseau de transport, le paiement des factures se fera toujours entre les mains des acteurs du secteur de l’électricité, qui comme nous ne cesserons de le rappeler, ne se résume pas à la SOCADEL.

Les producteurs EDC, NHPC, KPDC et DPDC, le transporteur SONATREL, le régulateur ARSEL et l’AER font partie du secteur de l’électricité au même titre que la SOCADEL. Notre plaidoyer vise simplement à ne plus verser les 102 milliards de FCFA que les métallurgistes garantissent au secteur de l’électricité au cours des prochaines années dans la « poche percée » qu’est la SOCADEL, à cause de son endettement abyssal, officiellement estimé à environ 850 milliards de FCFA, ainsi que ses défauts de paiements qui empêchent aux autres acteurs du secteur de percevoir leur dû. Sous d’autres cieux, c’est le régulateur qui encaisse certains revenus du secteur de l’électricité et les redistribue aux acteurs bénéficiaires.

Pourquoi le Cameroun ne s’inspirerait-il pas de cet exemple, au regard des limites du dispositif actuel ? En effet, le fait pour la SOCADEL de ne pas reverser leurs parts du gâteau à des acteurs comme EDC et SONATREL, qui sont des entités publiques comme SOCADEL, asphyxie ces entreprises et plombe la réalisation de leurs projets d’investissements pourtant très attendus par l’ensemble du secteur de l’électricité. Par ailleurs, maintenir les métallurgistes sur le réseau de distribution géré par la SOCADEL n’est pas la panacée pour sauver cette entreprise de la situation dans laquelle elle se trouve.

Selon le droit OHADA, lorsqu’une entreprise n’arrive plus à faire face à son passif exigible avec son actif disponible, elle est considérée comme entreprise en difficulté, et la loi a prévu des mesures appropriées pour ces difficultés selon le niveau de gravité : conciliation, règlement préventif, redressement judiciaire ou liquidation. Une telle entreprise peut même obtenir auprès du juge, une suspension des poursuites en recouvrement des créances pendant un certain temps, sur la base d’un plan de restructuration crédible. Pour terminer sur ce volet, les membres de l’OCITRAM sont les principaux clients du secteur de l’électricité au Cameroun et le resteront, indépendamment de l’acteur qui encaissera leurs paiements. De plus, il nous paraît contradictoire d’affirmer, pince sans rire, que les membres de l’OCITRAM, créateurs de richesses affichant 500 milliards de FCFA de chiffre d’affaires annuel et 5000 emplois permanents, et qui sont par ailleurs des industries industrialisantes officiant comme champions nationaux de l’import-substitution grâce à la première filière conquérante de la Zlecaf, s’emploieraient à donner « un coup fatal au secteur de l’électricité et partant à l’ensemble de l’économie camerounaise ».

« Cette posture est renforcée par une déclaration de l’OCITRAM pour qui ‘’le raccordement des consommateurs industriels, dont l’ensemble des métallurgistes de plus de 8 MW, directement au Réseau Public de Transport (RPT) géré par SONATREL, apparait comme une solution structurante permettant d’améliorer la sureté du système électrique, d’optimiser les investissements, de renforcer la qualité de fourniture et de soutenir durablement la stratégie nationale d’industrialisation’’. En d’autres termes, si ce n’est pas un plaidoyer pour la mise à mort de SOCADEL, qu’est-ce donc ? », s’interroge M. Noubissie Ngankam. S’agissant de la SOCADEL, et c’est un avis personnel, il nous semble plus réaliste, par souci d’efficacité et d’efficience, de construire le plan de sa restructuration sur la base des petits, moyens et grands consommateurs, en excluant les très grands consommateurs que sont les industries de transformation de l’acier et des métaux.

Ce changement de paradigme est dans l’intérêt du secteur de l’électricité, en particulier, et de l’économie camerounaise, en général. Que les membres de l’OCITRAM payent à l’ARSEL (le régulateur) qui redistribue les revenus aux autres acteurs du secteur. Cela permettrait à la SOCADEL d’encaisser son véritable dû et de pouvoir planifier ses remboursements, sans impacter la trésorerie et les investissements des autres acteurs du secteur que nous voulons tous debout et plus forts, dans la perspective de la conquête de la Zlecaf et du renforcement de la croissance économique de notre pays.

Dans notre plaidoyer, n’y voyez donc aucune discrimination, mais simplement une catégorisation des consommateurs en fonction du niveau de consommation. N’y voyez non plus seulement du corporatisme, mais plutôt, une démarche dictée par le réalisme économique, des contraintes de viabilité énergétique et de compétitivité industrielle d’une filière stratégique pour tous les pays développés (EtatsUnis, Chine, Russie, Union européenne, etc.). « Le Compact énergétique du Cameroun ne saurait être parasité par des intérêts corporatistes », croit savoir M. Noubissie Ngankam. En quoi est-ce que le simple raccordement des consommateurs énergivores au réseau de transport serait préjudiciable au déploiement du Compact énergétique, qui est une feuille de route élaborée par le gouvernement camerounais et ses partenaires internationaux en vue du développement des infrastructures énergétiques durables à l’horizon 2030 ? Nous avons du mal à voir un lien de cause à effet.

Patrice YANTHO YONDEU

• Juriste

 • Conseil en investissements

• Coordonnateur de l’OCITRAM

• CEO et Founder de JMJ AFRICA (Meilleur cabinet conseil en investissements / Cameroon -Investments Forum 2024)

• Ancien vice-président de la Commission industries du GECAM

• Ancien Responsable pour l’Afrique francophone Corporate Finance et Financement des Infrastructures à KPMG et ancien Senior Manager Advisory Services KPMG Afrique centrale

 • Ancien Head of Investments Department d’Afriland First Bank

spot_img
LIRE AUSSI

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

ACTUELLEMENT EN KIOSQUE

spot_img

LES PLUS RECENTS