Il y a une sorte de frémissement dans la voix de Sita Ngoumou. 30 ans après, elle ressuscite les œuvres de son défunt père, Pie Claude Ngumu, ethnomusicologue, ancien prélat et spécialiste des instruments de musique traditionnels au Cameroun et en Afrique. Il y avait consacré plusieurs décennies de sa vie de chercheur et universitaire. Depuis la mise en place de l’espace A(fro)Topos à Yaoundé, un centre culturel et social dédié à la promotion et la recherche sur les cultures et le dialogue entre peuples, elle a lancé en septembre dernier le concept Echantillons diatoniques, une exposition des extraits des travaux de recherche documentés de Pie Claude
sur les instruments et leur organologie (étude des instruments et cartographie, Ndlr); en marge de celle-ci est né le projet de mise en dialogue des instruments des plusieurs aires culturelles camerounaises a vu le jour: Traditifusion. Il a fait quatre mois jusqu’en décembre 2025.
Culturalité
Ce nouveau projet prolonge un sentiment d’équilibre retrouvé et une sorte de contribution au dialogue des cultures au Cameroun. Le projet Tradifusion a réuni des musiciens François Alima, Ali Kaka et Shei Nfor à même de lui apporter l’harmonie. La conduite et les arrangements ont été confiés à Aimé Mama, musicien au jeu fin connu pour ses explorations pratiques sur la fusion des sons et des instruments. Cette formule à quatre donne une virtuosité imparable. Des sons qui se tissent pour une sorte de vibration symphonique sur la scène. Rien ne les prédestinait à cette rencontre. Sauf les instruments de musique traditionnelle. Ils les ont pour chacun en passion. François Alima, Ali Kaka et Shei Nfor mis en résidence de création avec leurs instruments, ne cherchent pas simplement la bonne note et l’échelle des notes. Ils font un brassage des univers culturels. Ils confrontent la Garaya, le Tshali soudano-sahélien au Mvet de la grande forêt équatoriale Fang-Béti et à la Sanza, à la flûte royale des Grassfields. Nous sommes purement dans le tressage des nœuds des aires culturelles du Cameroun. C’est l’esprit du projet Tradifusion. Une rencontre des instruments reflétant la diversité sonore et culturelle camerounaise ainsi que les prémices d’un dialogue culturel.
Spectaculaire
En décembre dernier lors de la soirée concert de restitution à l’espace A(fro)Topos, face à un public conquis par les sonorités, Sita Ngoumou indique que les errances du titre réfèrent « à une sorte d’exploration du dialogue des instruments et du rapprochement des cultures.» Cette fusion des musiques est aussi une démonstration des génies. Ils ont fait du collage du bon ménage de leurs sonorités. Le Goni, la flûte et le Mvet qui canalisent le rythme ou encore la sanza et le pied de la voix de Shei Nfor. Le public se lève tout conquis et exulte ce mélange. Au rouler du Mvet et la fine histoire de François Alima, la transposition vers un autre ailleurs se vit. Pendant près d’une heure, on ne vit pas des chansons mais un spectacle nourri par une belle mise en scène. Nous sommes dans une sorte de retour au pays des ancêtres. A chaque moment, l’instrument cherche sa bonne gamme pour entrer en synchro avec l’autre culture. Ce spectacle est conçu par Aimé Mama qui l’achève par une invite endiablée au son du public. Aussi vers une mise en feu sous les arbres du tempo de fin. C’est là que l’appel de l’équipe de A(fro)Topos se fait. La suite du projet? « L’année 2026 est consacrée à la promotion et à la diffusion de ce spectacle», rassure Aimé Mama. Les professionnels invités à cette restitution tels Chembifon Muna, diffuseur et exploitant des spectacles, ont fait des retours en vue d’une tournée du projet.
Pie Claude Ngumu
L’espace A(fro)Topos reprend les ingrédients des travaux du Dr Pie Claude Ngumu (1931-1993). Précurseur de l’introduction des instruments de musique traditionnelle dans la célébration de la liturgie catholique au Cameroun, en tant que prélat, il a créé sa chorale «la maîtrise des chanteurs à la croix d’ébène» qui accompagnait le culte du Mendzang Beti. Ses cultes à la célèbre paroisse St Paul de Ndzong Melen dans les années 60-70. On parle d’un répertoire riche de plus de 100 chansons composées et qui nourrissent la liturgie catholique au Cameroun. Après sa vie de prêtre, il entre activement dans la fonction publique camerounaise où il fit près de 30 ans de carrière en occupant entre autres des postes de directeur de la culture, conseiller technique au ministère de l’Information et de la culture et co-directeur artistique du concept ‘’les fleurs musicales du Cameroun’’ en 1983 aux côtés du célèbre Manu Dibango. Décédé en 1993 des suites de maladie à Yaoundé, il restera dans les oubliettes 30 ans après son décès en 2023, sa famille et ses amis ont mis sur pied un Lab culturel pour perpétrer son œuvre.
Avec Eyangi Boka







