jeudi, février 26, 2026
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MOH SYLVESTER TANGONGHO : « Nous nous endettons dans une trajectoire maîtrisée et transparente »

En marge du débat sur la mobilisation des ressources et la soutenabilité de la dette publique, tenu lors de la présentation du plan de financement de l'Etat 2026, le Directeur général du Trésor et de la Coopération Financière et Monétaire détaille la stratégie de l’État : discipline budgétaire, élargissement de la base des investisseurs, diaspora bonds, digitalisation et financements durables.

Défis Actuels : Certains observateurs estiment que l’État multiplie les emprunts sans visibilité sur le remboursement. La dette est-elle réellement soutenable ?

MOH SYLVESTER TANGONGHO : Il est essentiel de dissiper cette perception. L’endettement du Cameroun ne se fait ni dans l’improvisation ni dans l’opacité. Chaque opération s’inscrit dans une stratégie d’endettement à moyen terme, annexée systématiquement à la loi de finances et transmise au Parlement. Cela signifie que la trajectoire de la dette est planifiée, modélisée et suivie selon des indicateurs précis de soutenabilité. Notre approche repose sur un principe clair : ne pas transférer aux générations futures une dette dont le remboursement serait insoutenable. Lorsque nous mobilisons des ressources, nous avons une visibilité sur l’échéancier, le coût et l’impact budgétaire. Prenons le cas du prêt de 400 milliards récemment contracté sur le marché international. Il s’agit d’un emprunt sur sept ans, avec un remboursement étalé sur cinq ans, à hauteur d’environ 80 milliards par an. Ce n’est donc pas un choc budgétaire brutal concentré sur une seule année. Ce type de structuration permet d’intégrer la charge dans la programmation budgétaire sans déséquilibrer les finances publiques. La soutenabilité n’est pas un slogan : c’est un cadre technique, validé par des analyses macroéconomiques, qui guide toutes nos décisions.

Défis Actuels : La diaspora représente un gisement financier considérable. Pourquoi cet axe devient-il prioritaire ?

MOH SYLVESTER TANGONGHO : Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2025, les transferts de la diaspora ont atteint environ 650 milliards de FCFA. Sur les cinq dernières années, la moyenne annuelle se situe autour de 450 milliards. C’est un volume supérieur à certaines lignes de financement classiques. Cependant, ces fonds sont majoritairement orientés vers la consommation ou l’assistance sociale : frais médicaux, soutien familial, scolarité, dépenses courantes. Ce sont des flux utiles, mais qui n’alimentent pas suffisamment l’investissement structurant. Notre réflexion consiste à canaliser une partie de ces ressources vers des instruments dédiés, comme les Diaspora Bonds. Des pays africains comme le Sénégal ou l’Éthiopie ont démontré qu’il existe une forte disposition des ressortissants à investir dans leur pays d’origine, à condition que les mécanismes soient clairs, transparents et attractifs. L’intérêt est double : pour la diaspora, il s’agit d’un placement sécurisé et patriotique ; pour l’État, c’est une diversification des sources de financement, moins dépendante des marchés traditionnels.

Défis Actuels : La question de la double nationalité a été présentée comme un frein. Comment comptez-vous lever cet obstacle ?

MOH SYLVESTER TANGONGHO : La préoccupation a été soulevée à plusieurs reprises durant les échanges. Certains membres de la diaspora estiment que l’absence de reconnaissance formelle de la double nationalité crée une forme d’incertitude symbolique ou juridique. En tant qu’administration financière, notre rôle est de remonter ces préoccupations à la hiérarchie. La question dépasse le seul cadre du Trésor : elle touche à des considérations institutionnelles et politiques plus larges. Cela dit, il est important d’apporter une précision technique : l’investissement financier ne dépend pas nécessairement de la nationalité. Si un Camerounais de la diaspora souscrit à un emprunt via une structure juridique ou un intermédiaire financier, la question de sa double nationalité n’est pas déterminante. Par ailleurs, les conditions d’entrée et de séjour au Cameroun sont facilitées, notamment via les visas et les cartes de séjour. Ce sont des solutions transitoires, certes, mais qui permettent déjà de sécuriser le suivi des projets d’investissement.

Défis Actuels : Vous évoquez une saturation du marché des titres publics. Quelle en est la cause structurelle ?

MOH SYLVESTER TANGONGHO : Aujourd’hui, les émissions de titres sont essentiellement absorbées par un nombre limité d’acteurs : les Spécialistes en valeurs du Trésor (SVT), quelques banques et certains investisseurs institutionnels. Or, au 30 septembre 2025, environ 65 % des titres publics étaient conservés par les banques. Ces établissements sont soumis à des plafonds réglementaires fixés par la COBAC.

Lorsqu’ils atteignent ces limites, leur capacité d’achat diminue mécaniquement, d’où l’impression de saturation. Le problème n’est donc pas l’absence d’appétit, mais la concentration des détenteurs. C’est pourquoi le développement du marché secondaire est crucial. Les banques ne doivent pas conserver les titres jusqu’à maturité ; elles doivent les céder à d’autres investisseurs — entreprises, particuliers, fonds — afin de libérer de la capacité pour de nouvelles souscriptions. Un marché secondaire dynamique fluidifie la liquidité et améliore la profondeur financière.

Défis Actuels : La digitalisation et les financements durables peuvent-ils transformer la structure du financement public ?

MOH SYLVESTER TANGONGHO : Absolument. La digitalisation permet d’élargir considérablement la base des investisseurs. Aujourd’hui, la souscription aux titres publics demeure perçue comme réservée à de grandes institutions. Nous voulons ouvrir l’accès aux petits épargnants, y compris via des plateformes Fintech. Imaginez que l’on permette à chaque citoyen de souscrire à partir de 1 000 FCFA.

Si un million de personnes participent, cela représente déjà un milliard mobilisé. Ce changement d’échelle est stratégique : au lieu de dépendre de dix institutions majeures, nous pouvons compter sur des centaines de milliers de contributeurs. Nous réfléchissons également à des emprunts ciblés par projet. Par exemple, lancer une émission dédiée à la construction d’un pont ou d’une infrastructure locale.

Les populations concernées pourraient souscrire en sachant précisément à quoi leur contribution est affectée. Cela renforce l’adhésion et la transparence. Concernant les financements durables — Green Bonds, Blue Bonds — l’enjeu principal est leur articulation avec la loi de finances, qui est annuelle. Or ces instruments exigent une préparation technique, environnementale et documentaire approfondie.

Cela suppose d’anticiper les projets bien avant leur inscription budgétaire. En définitive, le débat a confirmé une chose : la mobilisation des ressources doit être diversifiée, innovante et structurée. Mais elle doit rester arrimée à une exigence centrale — la soutenabilité de la dette et la stabilité macroéconomique. C’est cette ligne que nous entendons maintenir en 2026.

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