Reçu le 3 mars 2026 par le ministre de l’Économie à Yaoundé, Raouf Mazou, Haut-Commissaire assistant des Nations Unies pour les réfugiés, a posé les termes d’un changement de perspective. « Le Cameroun a un grand nombre de réfugiés, plus de 420 000 personnes. Très souvent, on parle de ces réfugiés par rapport à l’assistance humanitaire qui leur est fournie », a-t-il déclaré à l’issue de l’audience.
Pour lui, la présence de ces populations ne se résume pas à un poste de dépense. « La présence des réfugiés a une autre dimension, c’est une dimension économique, c’est une dimension de développement. Si on lui accorde l’attention nécessaire, elle peut avoir un effet positif sur les communautés qui les accueillent. » Dans un pays qui compte également près d’un million de déplacés internes, la question dépasse l’urgence sociale. Elle interroge la planification économique, l’aménagement du territoire et l’intégration de nouveaux actifs dans le tissu productif.
INVESTIR PLUTÔT QU’ASSISTER
Raouf Mazou insiste sur la nécessité d’articuler aide humanitaire et investissement public. « Les réfugiés ont besoin d’assistance humanitaire, mais ont besoin aussi d’espoir, ont besoin aussi de développement. Ils peuvent apporter leurs talents, leurs connaissances aux communautés qui les accueillent. » Le débat engagé avec le ministre de l’Économie a porté sur cette bascule.
Comment aller au-delà de l’urgence. Comment faire en sorte que des personnes en situation de déplacement forcé puissent mener une vie normale, travailler, produire, consommer et contribuer jusqu’à un éventuel retour ou à une installation durable.
Dans cette approche, les réfugiés et déplacés internes cessent d’être considérés uniquement comme bénéficiaires d’aides. Ils deviennent des acteurs économiques potentiels. Main-d’œuvre agricole, éleveurs, artisans, petits commerçants. Un capital humain sous-exploité qui, intégré formellement, peut dynamiser les marchés locaux.
L’EXEMPLE AGRICOLE DE L’EXTRÊME-NORD
Dans l’Extrême-Nord, cette logique commence à prendre forme. En février dernier, lors d’une opération de rapatriement volontaire de réfugiés nigérians, le gouverneur Midjiyawa Bakari a détaillé les mesures similaires prises depuis quelques années par le gouvernement camerounais. « Lorsque les ressources ont commencé à manquer, le chef de l’État a instruit que des terres soient mises à leur disposition pour leur permettre de développer des activités agricoles et pastorales », a-t-il rappelé.
Cent hectares ont été octroyés aux réfugiés. Cinquante hectares supplémentaires ont été attribués aux riverains afin d’éviter tout sentiment de marginalisation. Deux tracteurs ont été fournis par l’État camerounais et un troisième par l’État de Bornou au Nigeria. Les résultats sont quantifiables.
L’an dernier, 220 tonnes de mil de contre-saison et 60 000 tonnes de riz paddy ont été récoltées. Cette expérience illustre un effet d’agglomération. L’installation de populations déplacées, encadrées et dotées d’intrants, génère de l’activité économique pour les zones d’accueil et réduit la pression sur les budgets humanitaires.
DOCUMENTER POUR INTÉGRER
Un autre point central des échanges à Yaoundé concerne la documentation. « Il est crucial qu’on sache qui se trouve dans une situation de déplacement et que cette personne ait un document qui lui permette de bénéficier de l’assistance sociale et de faire partie de l’économie », a souligné Raouf Mazou.
La documentation devient un outil de gouvernance économique. Elle permet de planifier, de cibler les politiques sociales, d’élargir à terme la base contributive. Dans une perspective alignée sur les objectifs nationaux de développement, la gestion des réfugiés et des déplacés internes ne relève plus uniquement des acteurs humanitaires. Elle s’inscrit dans les stratégies macroéconomiques, la coordination avec les partenaires techniques et financiers et les dynamiques régionales du bassin du lac Tchad et de la CEMAC.







