Défis Actuels : Monsieur le Président, le Chef de l’État a dénoncé avec une fermeté inédite la prolifération des discours de haine dans l’espace public. Comment analysez-vous cette prise de position ?
François BAMBOU : Nous assistons effectivement à un moment charnière. Pour la première fois avec une telle clarté, le tribalisme est nommé pour ce qu’il est réellement : non pas une simple dérive verbale ou un excès de langage, mais un dispositif méthodiquement mis en œuvre pour fracturer la société et pour affaiblir l’unité nationale.
Ces derniers temps, One Nation observe sur le terrain une montée constante des discours tribalistes, qu’ils se manifestent dans certains médias, sur les réseaux sociaux ou dans l’espace politique. Ces appels à la haine ne sont pas anodins : ils visent à dresser les Camerounais les uns contre les autres et à créer des lignes de fracture artificielles entre communautés. Les conséquences de cette propagation sont déjà tangibles : tensions au sein de la société, repli identitaire, méfiance accrue entre citoyens, et une augmentation des conflits locaux parfois mineurs mais révélateurs d’une fragilisation du lien social.
Si elle n’est pas endiguée, cette dynamique peut mener à des crises sociales plus graves et à la remise en cause du pacte républicain lui-même. Lorsque le Chef de l’État évoque les discours tribalistes et de haine comme une menace contre « les fondements mêmes de notre pays », il acte une réalité que beaucoup feignaient d’ignorer. Ces discours ne relèvent pas de la liberté d’opinion ; ils constituent une atteinte directe au vivre-ensemble et à la cohésion nationale. En ce sens, le Président de la République opère un changement de paradigme : la lutte contre la haine tribale devient une priorité nationale, et la tolérance est terminée pour les entrepreneurs de la division.
Défis Actuels : Le Chef de l’État établit un lien direct entre le désordre social et un sentiment d’impunité. En quoi cette impunité nourrit-elle spécifiquement le tribalisme au Cameroun ?
François BAMBOU : L’impunité est le carburant du tribalisme. Elle libère la parole toxique et banalise l’appel à la haine sur des bases ethniques ou régionales. Lorsqu’un individu peut insulter ou stigmatiser une communauté entière, ou même appeler à la violence, voire au meurtre sans jamais être inquiété par la justice, c’est l’autorité même de l’État qui est fragilisée. Ce laisser-faire a installé l’idée dangereuse que tout est permis ou, plus grave, que certains seraient au-dessus de la loi en raison de leur statut, de leurs lieux de résidence ou de leurs réseaux.
Les victimes, qui se recrutent dans toutes les communautés, ne se sentant plus protégées, se replient alors sur des solidarités identitaires, alimentant un cercle vicieux de méfiance, de radicalisation et de surenchère haineuse. Exactement l’effet recherché par les instigateurs des discours de haine. En annonçant une reprise en main vigoureuse et la fin de l’impunité, le Chef de l’État s’attaque à la racine du mal. Car, sans sanctions judiciaires systématiques, visibles, rapides et proportionnées contre les incitations à la haine, le vivre-ensemble demeure une incantation morale sans effet réel sur les comportements.
Les appels à la retenue et à la tolérance, aussi légitimes soient-ils, deviennent inopérants lorsqu’ils ne sont pas adossés à la force de dissuasion de la loi et de la jurisprudence. Dans ce contexte, l’absence de réponse judiciaire est interprétée comme une permission tacite, ce qui encourage la récidive. À l’inverse, la sanction exemplaire rappelle que la liberté d’expression trouve sa limite dans le respect de l’autre et la protection du vivre-ensemble. En sanctionnant les discours tribalistes, la République ne réprime pas une opinion ; elle protège l’ordre public et la paix civile.
Défis Actuels : Le Cameroun est souvent présenté comme une mosaïque culturelle exceptionnelle. Pourtant, cette diversité devient parfois source de tensions. Où se situe, selon vous, la véritable faille ?
François BAMBOU : Il faut d’abord partir d’un fait trop souvent occulté dans le débat public : au quotidien, les Camerounais vivent ensemble sans heurts majeurs. Dans les quartiers, les villages, les lieux de travail et à travers les mariages intercommunautaires, la coexistence pacifique est une réalité concrète et profondément enracinée. C’est ce que veut protéger le Chef de l’État en sonnant la fin de l’impunité, et c’est cette harmonie que veulent détruire les propagateurs de discours haineux.
La faille n’est donc ni culturelle ni naturelle, elle est creusée méthodiquement par des compatriotes qui espèrent en tirer quelques avantages, sans mesurer les risques auxquels ils exposent la nation. La diversité camerounaise ne produit pas spontanément la division ; elle est cyniquement exploitée par des acteurs de tous bords qui ont fait du repli identitaire un outil de conquête ou de conservation du pouvoir. Certains politiciens cherchent à se constituer des fiefs à bon marché en enfermant les citoyens dans des appartenances ethniques transformées en camps politiques. À cette instrumentalisation s’ajoutent les marchands de la haine qui prospèrent en abreuvant des compatriotes de discours xénophobes et en désignant des ennemis intérieurs.
Les réseaux sociaux ont enfin offert un terrain idéal à des activistes qui, à l’abri de l’anonymat numérique, s’emploient à attiser les tensions. One Nation le dit clairement : la diversité n’est pas le problème. Le problème, ce sont ceux qui la manipulent délibérément pour fracturer une société qui a déjà prouvé sa capacité à vivre unie.
Défis Actuels : Quelles mesures concrètes attendez-vous du gouvernement pour traduire cette lutte contre l’impunité en actions tangibles ?
François BAMBOU : Nous attendons une tolérance zéro réelle, structurée. L’arsenal juridique existe, notamment à travers le Code pénal et les lois relatives à la cybersécurité et à la cybercriminalité. Le véritable défi réside désormais dans l’effectivité de la réponse judiciaire. La justice doit être le pivot central : sans décision judiciaire ferme, aucune action répressive ne peut produire d’effet durable.
Concrètement, cela implique une implication résolue des parquets. Les procureurs de la République doivent s’autosaisir systématiquement des faits de discours tribalistes, sans attendre de plainte formelle, et sans considération de statut ou d’influence des auteurs. Les décisions de justice doivent être rapides et rendues publiques afin de produire un effet dissuasif réel. C’est dans ce cadre que la Police et la Gendarmerie nationales doivent être pleinement mobilisées comme premières lignes de détection et d’enquête, qu’il s’agisse de faits commis dans l’espace public ou sur les plateformes numériques.
L’ANTIC a, pour sa part, un rôle stratégique à jouer dans la veille numérique et la traçabilité des contenus haineux. La haine tribale en ligne ne doit plus être considérée comme un simple débordement, mais comme une infraction susceptible de troubler gravement l’ordre public. Enfin, la création d’un Observatoire national de lutte contre le tribalisme permettrait de structurer durablement cette action et d’en évaluer l’efficacité.
Défis Actuels : Le Chef de l’État annonce clairement la fin de la complaisance. Que doit changer concrètement cette nouvelle fermeté dans les comportements et dans l’espace public ?
François BAMBOU : Elle doit provoquer un choc salutaire. Chacun doit comprendre qu’en 2026, le discours tribaliste ou de haine n’est plus une opinion tolérée mais une infraction sanctionnée. Les auteurs de discours de haine doivent intégrer une réalité simple : leurs propos auront désormais des conséquences judiciaires.
Cette fermeté doit assécher l’écosystème de l’impunité. Les plateaux de télévision, les tribunes politiques et surtout les réseaux sociaux ne peuvent plus être des zones de non-droit où l’on insulte ou menace des communautés entières sans réponse de l’État. La loi doit s’appliquer avec la même rigueur à tous. Pour One Nation, la véritable pédagogie commence avec la sanction. Lorsque les discours tribalistes cesseront d’être rentables politiquement, médiatiquement ou symboliquement, ils reculeront. C’est à ce prix que l’espace public redeviendra un lieu de débat républicain, et non un champ de bataille identitaire.







