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Dr TUMENTA F. KENNEDY : « La crise a engendré une perte agrégée de 1500 milliards FCFA »

L’économiste analyse comment l’insécurité a érodé la richesse régionale, fait fuir l’investissement et affaibli durablement le rôle économique des régions anglophones dans le PIB national.

Défis Actuels : Comment évaluez-vous le coût économique global de la crise anglophone sur les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest depuis 2017, notamment en termes de perte de production et d’investissement ?

Dr Tumenta F. Kennedy : Évaluer le coût depuis 2017 revient à pratiquer une autopsie macroéconomique sur un organisme encore vivant. Nous faisons face à une perte agrégée estimée à plus de 2,5 milliards de dollars (environ 1 500 milliards de FCFA) en croissance du PIB non réalisée. Avant 2016, les régions du NWSW représentaient près de 20 % du PIB du Cameroun. Aujourd’hui, cette contribution a été littéralement dévorée par l’insécurité. Mais la « perte de production » ne se limite pas à des récoltes non effectuées ; elle concerne l’effondrement total du principal produit d’exportation du Nord-Ouest : l’éducation. Pendant des décennies, le Nord-Ouest était la « Mecque de l’éducation » en Afrique centrale. Nos établissements techniques, professionnels et secondaires attiraient des capitaux de toute la zone CEMAC. Ce secteur a subi une refonte complète — ou plutôt un démantèlement systématique. Fermer les écoles, ce n’est pas seulement perdre des frais de scolarité ; c’est détruire une économie de services à plusieurs niveaux (logement, restauration, transport) qui faisait vivre des milliers de ménages. L’investissement a fui, car le capital est lâche : il ne reste pas là où le son de « l’atara » (les coups de feu) sert de réveil matinal.

Défis Actuels : Les grandes entreprises agro-industrielles comme la CDC et PAMOL ont vu leurs activités gravement perturbées. Quelles ont été les implications macroéconomiques et sur l’emploi au sens large ?

Dr Tumenta F. Kennedy : La CDC était le deuxième employeur du Cameroun après l’État. Son quasi-effondrement constitue une défaillance catastrophique du filet de sécurité national. Nous parlons de plus de 20 000 emplois directs menacés et de près de 100 000 moyens de subsistance affectés. Sur le plan macroéconomique, cela crée une « Secondary Region Strain ». Lorsque ces entreprises se sont effondrées, la base fiscale s’est évaporée. Plus grave encore, le chômage n’est pas resté local : il s’est transformé en un déplacement massif de la main-d’œuvre vers le Littoral et l’Ouest, comprimant les salaires dans ces zones et surchargeant les infrastructures urbaines. Le quasi-effondrement de ces entreprises a décapité la classe moyenne industrielle du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, transformant des contribuables productifs en personnes déplacées internes (IDPs) dépendantes de l’aide.

Défis Actuels : Les cultures de rente comme le cacao, le caoutchouc, la banane et l’huile de palme ont connu un déclin brutal. Qu’est-ce que cela signifie pour les recettes d’exportation du Cameroun et les revenus ruraux ?

Dr Tumenta F. Kennedy : Cela signifie que le Cameroun a perdu son avantage compétitif sur le marché mondial des matières premières. Le Sud-Ouest à lui seul représentait autrefois près de 45 % de la production nationale de cacao. Le phénomène des ghost towns et l’insécurité dans le « bush » ont transformé les zones rurales en cimetières économiques. Il faut aussi considérer le « Diaspora Dividend Diversion ». Historiquement, les diasporas établies aux États-Unis, en Europe et en Asie envoyaient des millions de FCFA en transferts de fonds, destinées au développement rural, aux projets agricoles et aux « country homes » dans le Nord-Ouest. Ce capital est désormais détourné. Au lieu de financer des unités de transformation à Ndop ou Kumbo, il sert à louer des appartements à Douala ou à acheter des terrains à Yaoundé. L’écart de richesse entre zones rurales et urbaines n’est plus un fossé : c’est un canyon. Le revenu rural est passé de la « subsistance » à la « survie », ce qui représente une régression économique de cinquante ans.

Défis Actuels : Quelle est l’ampleur de la destruction de l’économie locale informelle/des PME, et pourquoi est-elle sous-estimée ?

Dr Tumenta F. Kennedy : Les évaluations officielles se concentrent sur les bilans des grandes entreprises, faciles à suivre. Elles ignorent complètement l’économie culturelle, touristique et des rites traditionnels, qui constituait le cœur battant du Nord-Ouest. Les festivals, funérailles et mariages traditionnels n’étaient pas de simples rites : c’étaient de véritables événements qui drainaient énormément de liquidités. Un seul Cry-Die (funérailles) dans un village pouvait injecter des millions de FCFA dans l’économie locale en un week-end. L’effondrement de cette économie du « familyhood » est dévastateur. Nous assistons aussi à l’émergence d’une « Kidnapping Industry ».

C’est la forme la plus perverse d’économie informelle : un « Negative Multiplier ». Lorsqu’une famille paie une rançon de 5 millions de FCFA, ce capital est soustrait à l’usage productif (frais de scolarité, stock commercial) pour être remis à des acteurs non productifs. C’est un mécanisme dde dépossession de de richesse qui cible les rares entrepreneurs restants, créant un climat où la réussite visible devient un danger mortel. Le paysage entrepreneurial est ravagé. De nombreux entrepreneurs, notamment ceux perçus comme appartenant à un groupe régional ou linguistique particulier, ont été ciblés et contraints de fuir. Ils ont abandonné maisons et actifs productifs, laissant derrière eux chômage et chaînes d’approvisionnement brisées. Ce vide ne paralyse pas seulement le présent ; il constitue un avertissement terrifiant pour tout futur investisseur, paralysant l’économie locale.

Défis Actuels : Le conflit a déclenché une fuite des capitaux humains et financiers. Quels sont les risques à long terme pour la reconstruction post-crise ?

Dr Tumenta F. Kennedy :  Le risque le plus terrifiant est la « Dette Psycho traumatique ». Nous formons une génération de « wounded wealth ». Selon le Babungo Integrated Mental Health Care Center (BIMEHC) à Ndop, la prévalence du PTSD, de l’anxiété et des maladies liées aux traumatismes explose. Des familles ont abandonné des centaines de patients souffrant de troubles mentaux dans ces centres.

On ne peut pas bâtir une économie moderne avec une main-d’œuvre psychologiquement brisée. Le traumatisme est un frein à la productivité qu’aucun prêt du FMI ne peut corriger. Nous assistons à la perte d’une génération. Des milliers d’enfants déplacés ont passé des années sans scolarité. À leur retour, beaucoup deviennent des « displaced babysitters » dans des villes comme Douala ou Yaoundé, ne pouvant suivre que des cours du soir tout en travaillant la journée. La « fuite des cerveaux » est devenue une « Hémorragie des cerveaux ».

Les enseignants, ingénieurs et médecins qualifiés du Nord-Ouest et du Sud-Ouest enrichissent désormais les économies du Littoral, de l’Ouest ou de pays occidentaux (États-Unis, Europe, Moyen-Orient, Asie). La relance ne nécessitera pas seulement la reconstruction des bâtiments, mais une politique sans précédent de réattraction des populations. Sans réponse à la Kidnapping Industry et aux cicatrices psychologiques, la « Post-Crisis Recovery » restera un slogan vide dans une région vidée de sa substance productive. Nous ne perdons pas seulement de l’argent ; nous perdons l’âme même de notre productivité. La fuite du capital humain est une dette que l’avenir aura du mal à rembourser.

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