Plus de 38 milliards de FCFA de pertes pour la CDC depuis 2019

La CDC, première agro-industrie du pays hors administration publique et deuxième employeur national, a payé un tribut très lourd à l’insécurité. Entre 2019 et 2021, ses pertes ont atteint 38,7 milliards de FCFA, tandis que ses effectifs ont chuté de 22 000 à environ 15 000 employés selon la Commission technique de réhabilitation des entreprises publiques (CTR). L’arrêt complet de la filière banane depuis septembre 2018 et le fonctionnement seulement partiel des filières huile de palme et caoutchouc ont fortement comprimé son chiffre d’affaires, qui avait déjà reculé de 60,9 % entre 2016 et 2018. Pamol Plantations Plc, acteur majeur de l’huile de palme dans le Sud-Ouest, n’a pas été épargnée, enregistrant des pertes de 83,9 % de son chiffre d’affaires sur la même période, en grande partie en raison de la fermeture de ses installations face à l’insécurité.
En 2024, l’entreprise affichait un déficit record de 3,8 milliards FCFA, contre 757 millions l’année précédente, conséquence directe de l’arrêt prolongé de ses activités et de l’usure de son outil de production. Face à cette situation qui menaçait non seulement la stabilité économique des zones concernées mais aussi la survie de ces entreprises, le gouvernement camerounais a entrepris une série d’actions concrètes.
Un accord signé le 17 septembre 2025 entre l’État, FedhEn Capital, Société Générale Capital Securities Central Africa, Société Générale Cameroun, CCA Bank et AFG Bank a permis de solder 15,7 milliards de FCFA d’arriérés de salaires – partie d’une dette totale de 35,7 milliards de FCFA accumulée entre 2018 et 2022 – due à près de 20 000 employés de la CDC. Parallèlement, l’État a annulé en 2024 environ 24 milliards de FCFA de cotisations sociales, allégeant significativement la trésorerie de la CDC.
Au total, 59 milliards de FCFA de dettes fiscales et sociales ont été effacés, contribuant à une transition vers un résultat net positif de 45,4 milliards de FCFA pour l’exercice 2024. Ces efforts ont permis à la CDC de sortir d’une période prolongée de pertes et d’amorcer une trajectoire de stabilisation. Sur le plan de l’investissement et de la modernisation, le gouvernement, représenté par le ministre de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du Territoire, a été habilité à signer avec la Standard Chartered Bank de Londres un crédit commercial de 7,1 millions d’euros (environ 4,6 milliards de FCFA) destiné à financer la fourniture et l’installation de nouvelles usines pour la production d’huile de palme, de margarine et de transformation de l’hévéa, filières jugées stratégiques pour diversifier et renforcer l’appareil productif de la CDC.
Cette opération s’inscrit dans un ensemble plus large de financements orchestrés par la Standard Chartered Bank, qui avait déjà sécurisé un crédit acheteur de 71,7 millions d’euros garanti par Bpifrance, portant l’enveloppe totale à près de 78,8 millions d’euros (51,8 milliards FCFA). Destinés à moderniser les unités industrielles de la CDC, ces financements permettront l’installation d’équipements modernes, la valorisation des matières premières locales, la réduction de la dépendance aux importations et la stimulation de l’emploi dans des zones durement touchées.
Des pertes de plus de 800 milliards FCFA pour les entreprises
Dans un rapport sur l’impact économique de la crise anglophone publié en 2022, la Banque mondiale indique que la poursuite du conflit jusqu’en 2025 entraînerait une baisse d’environ 9 % du PIB national. À horizon 2030, la contraction serait encore plus marquée au niveau régional : la richesse produite dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest chuterait d’environ 60 %, tandis que le bien-être des ménages à l’échelle du pays reculerait de plus de 5 %, toujours selon les estimations de la Banque mondiale.
Toujours selon la Banque mondiale, rackets enlèvements contre rançon et assassinats ciblés ont touché des chefs d’entreprise, des salariés et toute personne perçue comme disposant de ressources, notamment dans des villes comme Bamenda, Buea et Kumba, d’après les sources citées dans. Dans plusieurs localités, des opérateurs économiques déclarent devoir verser des contributions informelles pour poursuivre leurs activités ou mener des projets, comme la construction d’un bâtiment, sans être pris pour cible. Ce climat a favorisé la fuite d’acteurs clés du commerce, en particulier des grossistes qui approvisionnaient les marchés locaux. Leur départ a désorganisé les circuits d’approvisionnement et contribué à la hausse des prix à la consommation relevée dans le rapport.
À l’échelle nationale, la combinaison de la perte d’emplois et de ces tensions sur les prix a entraîné une baisse du bien-être des ménages mesuré par la consommation réelle, estimée à –3,4 % en 2019 par rapport à un scénario sans crise. Les grandes unités industrielles et de services n’ont pas été épargnées. Une évaluation gouvernementale citée dans le rapport faisait déjà état, dès 2017, d’une baisse de plus de 30 % des performances des entreprises industrielles et de services installés dans les deux régions.
Le Groupement inter-patronal du Cameroun (GICAM), devenu Groupement des entreprises du Cameroun (GECAM), estimait pour sa part, à mi-2019, que les pertes de chiffre d’affaires cumulées depuis 2016 atteignaient près de 800 milliards de FCFA dans plusieurs secteurs formels. De nombreuses grandes entreprises ont fermé des unités locales ou gelé leurs projets d’investissement, tandis que celles restées en activité ont dû supporter des dépenses supplémentaires liées à la sécurité.
Selon la Banque mondiale, en 2019, le PIB régional était inférieur d’environ 35,2 % au scénario de référence dans le Nord-Ouest et de 27 % dans le Sud-Ouest. L’écart est jugé plus prononcé dans le Nord-Ouest, région plus enclavée et à dominante rurale. Le Sud-Ouest a bénéficié d’une certaine résilience liée à la présence du secteur pétrolier, préservé par les autorités, et à sa proximité avec Douala, grand pôle économique.
Les agro-industries, centrales dans ces deux régions, évoluent dans ce contexte de désorganisation. La perte de jours de travail, les déplacements de populations et l’insécurité ont contribué à l’effondrement de la productivité dans plusieurs filières, selon le rapport. À l’échelle du pays, ces perturbations se traduisent par une baisse estimée des exportations de 5,3 %, un recul de la consommation finale de 3,4 % et une contraction des investissements de 10,2 % par rapport à la trajectoire attendue sans conflit.
La croissance nationale aurait ainsi pu atteindre 4,5 % en 2019, contre 3,8 % effectivement enregistrés. Le marché du travail constitue un autre canal de transmission du choc économique. La Banque mondiale estime qu’environ 2 millions de travailleurs dans le Sud-Ouest et 1,2 million dans le Nord-Ouest ont été affectés par la crise.
Produits de rente : le Sud-Ouest perd son leadership sur la production du cacao
La crise socio-politique dans les régions du Nord-Ouest et du SudOuest a donc des répercussions très néfastes sur les filières agricoles et agro-industrielles en général. Cette crise a gravement affecté les produits d’exportation camerounais, notamment les filières cacao, café, banane et huile de palme, en perturbant la production, détruisant les infrastructures (routes, plantations), provoquant la fermeture d’entreprises comme la CDC, et créant un climat d’insécurité qui a réduit drastiquement les exportations et les revenus, avec des pertes se chiffrant en milliards de FCFA pour le secteur agro-industriel.
Particulièrement, pour le cacao et café, les régions anglophones étant des zones de production importantes ; la crise a entraîné une baisse massive de la production et des exportations. Le Sud-Ouest a par exemple perdu son leadership sur la production du cacao de la campagne cacaoyère 2024- 2025. Les données de l’ONCC révèlent d’ailleurs qu’avec seulement 19,9% des achats de fèves au cours de la saison 2024-2025, le Sud-Ouest est de plus en plus menacé sur le podium national de la production cacaoyère par la région du Littoral.
Officiellement, ce dernier bassin de production a enregistré 18,9% des achats de fèves au cours de la dernière campagne, révélant un écart de seulement 1% avec le Sud-Ouest. Pour d’autres produits d’exportation comme les bananes et l’huile de palme, des entreprises majeures comme la Cameroon Development Corporation (CDC) ont vu leurs exportations de bananes chuter de moitié, avec des sites de production réduits, des usines vandalisées et des employés ciblés.
Les conséquences économiques directes étant les pertes en revenus d’exportation (cacao, café) ont été considérables, affectant des milliers d’exploitants agricoles ; la baisse des volumes exportés, notamment pour les produits phares comme le cacao et les bananes ; le ralentissement ou l’arrêt des activités de nombreuses entreprises exportatrices, entraînant une hausse du chômage dans le secteur agricole.
Selon une évaluation de l’impact économique et social de la crise dans les régions anglophones réalisée par la Banque mondiale, cette crise a empêché l’économie camerounaise de profiter pleinement du contexte mondial relativement favorable qui a précédé l’épidémie de COVID-19, et qui comprenait une hausse modérée des prix mondiaux de certains des principaux produits agricoles d’exportation du Cameroun, notamment le cacao, le café et la banane.
Un contexte caractérisé par un modeste rebond des principales exportations agricoles de rente du Cameroun en 2017 et 2018, notamment celles produites dans les deux régions touchées, telles que la banane, le café et le cacao. Toujours selon l’institution de Bretton Woods, le déplacement de populations, la perte de jours de travail et l’effondrement de la productivité de ces secteurs dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest ont contribué à une baisse des exportations de 5,3 %, à une baisse de la consommation finale de 3,4 % et à une baisse des investissements de 10,2 % par rapport au scénario de référence.
En conséquence, les performances en matière de croissance ont été inférieures au potentiel, l’emploi s’est contracté et la protection sociale a diminué. La croissance annuelle du PIB aurait été de 4,5 % en 2019, au lieu des 3,8 % enregistrés au cours de cette période. En outre, près de 2 millions de travailleurs dans le Sud-Ouest et 1,2 million de travailleurs dans le Nord-Ouest ont probablement été touchés par la crise.
La fuite des compétences fragilise l’économie du Nord-ouest et du Sud-ouest
L’insécurité persistante dans les régions anglophones du NordOuest et du Sud-Ouest a provoqué un choc humain dont les effets économiques dépassent largement les destructions matérielles visibles. Plus de 580 000 personnes ont été contraintes de se déplacer, souvent de manière pendulaire et temporaire, au gré des épisodes de violence.
Cette mobilité forcée fragilise le marché du travail, désorganise les chaînes de valeur locales et accélère une fuite silencieuse des compétences, au moment même où l’économie nationale en a le plus besoin. Selon le Norwegian Refugee Council (NRC), les incidents violents restreignent directement la capacité des populations à travailler. Les activités de subsistance, le commerce et le fonctionnement des marchés sont régulièrement interrompus.
La conséquence est double : baisse des revenus et renchérissement des denrées de base. Dans ce contexte, les ménages mobilisent toutes les forces disponibles. Filles et garçons s’engagent dans des activités souvent précaires pour soutenir les revenus familiaux. Les femmes se replient majoritairement sur l’agriculture et la vente de nourriture, tandis que les hommes alternent agriculture et petits boulots, endossant un rôle de pourvoyeurs de revenus dans un environnement instable.
Cette insécurité diffuse affecte aussi les segments les plus qualifiés du tissu productif. À Buea, au cœur de Silicon Mountain, l’écosystème numérique camerounais, plusieurs start-ups ont dû renoncer à des contrats internationaux faute de personnel disponible. Churchill Mambe Nanje a ainsi interrompu une mission de marketing digital et remboursé une avance de 1 200 dollars à son client. Le fondateur du moteur de recherche Njorku a, pour les mêmes raisons, décliné un contrat de 8 000 dollars pour le développement d’une application mobile destinée à un client californien.
Ces abandons illustrent une perte de valeur immatérielle : compétences, crédibilité commerciale et opportunités d’exportation de services. La crise sécuritaire, nourrie par les affrontements entre forces de défense et groupes séparatistes revendiquant la création de la République d’Ambazonie, entretient un climat de peur généralisée.
Enlèvements contre rançon, rackets et assassinats ciblés visent employés, entrepreneurs et commerçants perçus comme solvables, notamment à Bamenda, Buea et Kumba. De nombreux acteurs économiques, en particulier les grossistes qui alimentent les marchés, ont quitté les zones à risque, réduisant la productivité des entreprises formelles et informelles.
Pourtant, ces deux régions contribuaient encore à hauteur de 16,3 % du PIB national en 2015, pour une population estimée à 3,5 millions d’habitants. Plus récemment, avec une population évaluée à 3,4 millions d’habitants en 2025, selon l’INS, le Minepat relève que la crise dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest a entraîné, au niveau national, une perte de 0,8 point de croissance du PIB en 2019, puis de 0,3 point en 2020. Ces chocs successifs se traduisent par une perte réelle cumulée de 421,3 milliards de FCFA sur le PIB national entre 2017 et 2020.
Le Sud-Ouest concentre des agro-industries majeures, des activités touristiques et des ressources pétrolières et gazières stratégiques. Le Nord-Ouest repose largement sur l’agriculture, dont la riziculture portée par l’UNVDA.
Selon la Banque mondiale, ces régions assurent une part déterminante des exportations agricoles et de l’emploi rural. La fuite des ressources humaines touche également les services de soutien à la production. Entre 58 % et 90 % des agents de vulgarisation agricole et techniciens vétérinaires auraient quitté leurs zones d’intervention. L’accès aux intrants s’est renchéri, les chaînes d’approvisionnement se sont disloquées et les coûts de transport ont augmenté.
À long terme, cette hémorragie de compétences affaiblit la capacité de rebond des territoires et pèse sur la trajectoire de croissance nationale, bien au-delà des 64 millions de dollars de dégâts matériels déjà recensés.









