Le Cameroun vit une opération que peu de pays réussissent du premier coup : le transfert de la distribution électrique à un nouvel opérateur public, Socadel. Toute l’attention se porte sur les actifs (les lignes, les postes, les compteurs, les créances), alors que dans ce type de transition, le repreneur manque d’abord de capacité d’agir. On peut détenir juridiquement un réseau et ne pas savoir le faire tourner. Cet écart entre l’autorité qu’un décret attribue et la capacité réelle de l’exercer se joue dans une fenêtre de dix-huit mois. Passé ce délai, ce qui n’a pas été organisé se subit.
LES DONNÉES
Un réseau de distribution est d’abord un système d’information posé sur des câbles : fichier clients, historiques de consommation, état réel des transformateurs, pertes par zone, impayés qualifiés. Le piège classique du transfert consiste à recevoir les actifs sans certification contradictoire de leur état de documentation. Tant que personne n’a signé un inventaire opposable, chaque créance douteuse, chaque transformateur en fin de vie, chaque client fantôme devient un litige entre le repreneur et le sortant. Et le repreneur perd toujours, parce que c’est lui qui doit facturer demain. Un audit de transfert mené par un tiers avant la fin de la période de tuilage coûte une fraction de ce que coûtera son absence. La question à poser au conseil d’administration de Socadel tient en une ligne : qui certifie ce que nous avons reçu, et cette certification est-elle opposable ?
Distribution électrique au Cameroun
LES CONTRATS
Une société de distribution est un nœud contractuel : achats d’énergie en amont, fourniture en aval, maintenance, systèmes d’information, conventions avec les collectivités et les grands comptes. Tous négociés par et pour le sortant. Leur novation ressemble à une formalité ; elle l’est rarement. La première vérification porte sur la hiérarchie des contrats critiques : lesquels, s’ils tombent, arrêtent le service en 72 heures ? Ceux-là se traitent en premier, quitte à laisser le reste en gestion courante. Viennent ensuite les clauses dormantes (garanties croisées, engagements de reprise, indexations), qui ne se révèlent qu’au premier incident, quand le repreneur ne peut plus rien négocier. Reste enfin le calendrier des échéances tarifaires en amont. Parce qu’un distributeur naissant qui hérite de contrats d’achat rigides face à des recettes incertaines porte un risque de ciseau que, à ma connaissance, personne n’a encore chiffré pour lui.
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Transfert d’opérateurs publics
LES COMPÉTENCES
Le terrain le plus sous-estimé, parce qu’il ne figure dans aucun bilan. Un distributeur repose sur quelques centaines de personnes au savoir non écrit : le chef d’exploitation qui connaît les faiblesses de chaque départ, l’agent de recouvrement qui sait quels grands comptes paient réellement. Ce capital ne se transfère pas par décret, et il a une propriété cruelle : ce sont les profils les plus employables qui partent en premier.Il faut un plan de rétention ciblé. Identifier nominativement la quarantaine de détenteurs de savoir critique, les sécuriser contractuellement, et organiser un tuilage avec le sortant qui soit contractualisé et financé comme un lot du transfert, pas espéré comme une bonne volonté.
Énergie renouvelable en Afrique
LE PÉRIMÈTRE : LA QUESTION SONATREL
Pendant que Socadel s’installe, son périmètre commercial fait déjà débat. Depuis juillet, de grands industriels, Prometal en tête, relayés par l’OCITRAM, demandent leur raccordement direct au réseau de transport de la Sonatrel, voire des contrats directs avec des producteurs comme EDC. Leur dossier technique est solide. La distribution concentre l’essentiel des interruptions qu’ils subissent, et raccorder une charge de plusieurs dizaines de mégawatts en haute tension est plus simple et plus fiable : moins d’étages de transformation, moins de points de défaillance. Prometal en sait quelque chose : après l’incendie du transformateur de Logbaba en septembre 2022, qui a laissé la zone industrielle de Douala-Bassa plus de vingt jours sans électricité, le groupe a obtenu son propre poste de raccordement en haute tension. C’est d’ailleurs la norme des systèmes matures. En France, les sites électro-intensifs sont clients directs de RTE, le gestionnaire du transport, et le tarif d’usage acquitté par les utilisateurs du réseau représente environ 90 % des ressources du transporteur. En Afrique du Sud, les grandes mines et fonderies sont depuis longtemps raccordées au réseau d’Eskom.
Mais ces systèmes ont réglé une question que le Cameroun a encore devant lui : qui finance le distributeur quand ses meilleurs clients le quittent ? Les grands comptes paient bien et coûtent peu à servir ; ce sont eux qui soutiennent, de fait, l’équilibre économique de la desserte des ménages. Le débat public s’est installé sur le terrain du pour ou contre, ce qui est un peu agaçant, parce que les deux camps ont chacun une part de raison et que la question utile est ailleurs : quel mécanisme rend ce départ neutre pour le système ? Il existe et il tient en quatre pièces. Un seuil de puissance objectif et opposable à tous, plutôt que des dérogations au cas par cas. Un tarif d’usage du transport incluant une contribution aux charges de service public, pour que l’industriel raccordé en direct continue de financer le système qu’il quitte commercialement (c’est, à mon sens, la pièce sur laquelle tout le reste tient). Un calendrier de sortie qui laisse à Socadel le temps d’ajuster son modèle. Un régulateur, l’ARSEL, outillé pour arbitrer sur pièces. La répartition des clients entre transport et distribution est une décision de conception de marché. Elle mérite mieux qu’un traitement par courriers.
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DIX-HUIT MOIS
Le Cameroun a des atouts réels : Nachtigal, des institutions qui montent en compétence, des partenaires financiers engagés. La création de Socadel peut être le moment où la distribution cesse d’être le maillon faible du système.À une condition, inconfortable : accepter que le décret crée l’autorité, pas la capacité. Et que la capacité, elle, se construit maintenant.
Romain Blachier travaille depuis une vingtaine d’années dans le secteur de l’énergie renouvelable, où il a suivi la gouvernance de grandes concessions hydroélectriques. Expert associé à la Fondation Jean-Jaurès, il enseigne les politiques énergétiques et conduit une recherche doctorale sur la gouvernance de l’asymétrie énergétique, appliquée notamment aux contextes français, taïwanais et d’Afrique centrale. Il était en mission au Cameroun en juillet 2026.
Par Romain Blachier
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