À Garoua, le diagnostic posé par la Sodecoton met en évidence une rupture progressive des équilibres agricoles. Depuis 2023, la production cotonnière s’inscrit dans une dynamique de recul, sous l’effet de contraintes qui s’accumulent sur les exploitations. Le directeur de la production agricole, Nadama, identifie deux facteurs déterminants. « Le dérèglement climatique entraîne des inondations dans les bassins de production, notamment entre août et septembre, avec des pluies de plus en plus fortes », explique-t-il.
À cette contrainte s’ajoute une pression parasitaire persistante. « Les jassides du coton s’attaquent directement aux plants et compromettent les rendements ». Les effets sont visibles dans les données de production.
En deux campagnes, les superficies reculent de 234 000 hectares à 197 000 hectares. Une partie de ces pertes est définitive. En 2024, 11 000 hectares disparaissent entièrement tandis que 17 000 hectares restent partiellement dégradés par les attaques de ravageurs. La dégradation ne se limite pas à l’espace cultivé. Elle affecte également l’intensité productive. Le rendement moyen chute de 1 600 kilogrammes par hectare à 1 300 kg. Même les parcelles maintenues en activité produisent moins, ce qui réduit la capacité globale de la filière à générer du volume.
Pour la Sodecoton, le risque lié aux jassides reste central. « Ce ravageur avait déjà presque anéanti la filière coton en Afrique de l’Ouest », rappelle Nadama. Le coût des traitements constitue une contrainte supplémentaire, en particulier pour les producteurs les plus exposés financièrement. La combinaison de ces facteurs produit un effet direct sur la valeur créée. La baisse des superficies et des rendements entraîne une contraction du volume de production.
La perte est estimée à plus de 10 milliards de FCFA par an. La destruction de valeur intervient dès l’amont, au niveau des exploitations. Ce choc productif se diffuse ensuite dans le système de financement agricole. Les producteurs, confrontés à des récoltes insuffisantes, peinent à honorer leurs engagements. Les arriérés de remboursement atteignent 2 milliards de FCFA. « De nombreux producteurs n’arrivent plus à honorer leurs engagements », indique la société cotonnière. Certains abandonnent la culture.
À cette fragilité interne s’ajoute une pression externe. La baisse prolongée des cours de la fibre sur le marché international accentue les déséquilibres. Dans le nord du pays, l’équation économique devient plus contraignante pour l’ensemble des acteurs de la chaîne. Le directeur général de la Sodecoton, Mohamadou Bayero Bounou, en précise les implications. « Depuis quinze mois, le prix de vente de la fibre est trop faible, autour de 890 F CFA le kilo, inférieur à notre prix de revient ». La conséquence est immédiate pour les industriels. « Tous les égreneurs africains travaillent à perte ».
Dans ce contexte, le coton se distingue des autres matières premières agricoles. Les spécialistes relèvent que son cours reste inférieur à son niveau d’avant la pandémie de Covid-19, malgré la reprise globale observée sur d’autres marchés. L’ensemble de ces facteurs pèse sur les perspectives de la filière.
L’objectif de 440 000 tonnes dès 2026, puis 600 000 tonnes à l’horizon 2029-2030, suppose une stabilisation rapide des conditions de production. Or, les données actuelles traduisent un affaiblissement du capital productif. La trajectoire devient conditionnelle. Sans sécurisation des surfaces cultivées et sans redressement des rendements, la fonction de production reste dégradée. Dans le septentrion, où le coton structure l’économie rurale, la capacité à produire et à créer de la valeur se trouve directement mise sous tension.







