Défis Actuels : Les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, notamment autour de l’Iran, semblent déjà provoquer une hausse significative des cours du pétrole. Comment les marchés pétroliers réagissent-ils généralement à ce type de crise, et quels facteurs déterminent l’ampleur et la durée de ces hausses ?
ALBERT LÉONARD DIKOUME : Face à des crises telles que les tensions géopolitiques autour de l’Iran, les marchés pétroliers réagissent généralement en plusieurs phases. D’abord, il y a une réaction spontanée, presque automatique, qui intervient quelques heures après l’alerte. Elle peut s’étendre sur quelques jours. Le risque géopolitique fait alors monter la prime correspondante et, avec elle, le prix du pétrole. On a par exemple noté qu’en quelques heures, les attaques israéliennes contre l’Iran ont fait monter le brut de près de 10 %. En quelques jours, lorsque la crise s’est intensifiée, le Brent a augmenté de près de 20 %.
Ensuite, il y a la phase de stabilisation, qui peut durer quelques jours ou quelques semaines. Dans le cas actuel du Moyen-Orient, on ne peut pas encore véritablement parler de stabilisation. En effet, le Brent est passé à 91,98 USD le 11 mars, 100,46 USD le 12 mars, 103,86 USD le 13 mars 2026, puis 103,14 USD le 14 mars.
Depuis le début de la crise, il a déjà connu une envolée de près de 42 %. Une troisième phase correspond au constat d’un choc durable, qui découle de perturbations de l’offre. Dans le conflit autour de l’Iran, des installations de raffinage, de stockage de produits pétroliers, des terminaux d’exportation et des pipelines sont déjà visés de part et d’autre (Iran, Arabie saoudite, Irak, Émirats arabes unis). Une route pétrolière majeure, le détroit d’Ormuz, se trouve au cœur d’une crise sans précédent. Bien que les pays membres de l’AIE aient décidé de libérer 400 millions de barils de brut sur leurs stocks stratégiques, on peut donc entrevoir un choc moyennement durable.
Défis Actuels : Dans quelle mesure une hausse durable du prix du baril, au-delà de 100 dollars, pourrait-elle affecter les économies africaines importatrices nettes de produits pétroliers, notamment celles d’Afrique centrale ?
ALBERT LÉONARD DIKOUME : Une hausse durable du prix du baril au-delà de 100 dollars aurait des effets variés sur les économies des États d’Afrique centrale. Certains pays, à l’instar du Congo et de la Guinée équatoriale, sont exportateurs nets de pétrole brut. Ils bénéficieront donc de recettes supplémentaires pour financer leurs budgets, notamment dans le cadre des contrats d’association ou de partage de production.
Le Cameroun et la République centrafricaine sont, en revanche, importateurs nets de produits pétroliers raffinés. Leurs économies pourraient connaître un choc majeur, avec des effets inflationnistes et budgétaires. Le Tchad, bien qu’exportateur de pétrole brut et disposant d’une raffinerie, dépend aussi des importations de produits raffinés.
La raffinerie de Djarmaya connaît en effet depuis plusieurs années de nombreux arrêts de production, en raison de problèmes techniques ou d’une surproduction de certains types de produits. Elle a notamment connu des arrêts en 2020 et 2023, une reprise sous tension en 2024 et une relance politique en 2025. Cela montre que le Tchad reste structurellement dépendant des importations de produits pétroliers, malgré ses exportations de brut. Le Gabon occupe une position particulière : c’est un exportateur de pétrole brut, mais il reste dépendant des importations de produits raffinés pour sa consommation intérieure. Le point commun des raffineries d’Afrique centrale est la faiblesse de leur capacité de traitement et le type de raffinage retenu (topping reforming), qui ne favorise pas le traitement optimal des bruts nationaux.
Dans l’ensemble de ces pays, une hausse des prix du carburant entraîne immédiatement une augmentation des tarifs de transport et des prix des produits alimentaires, ce qui affecte les populations tant urbaines que rurales. Le coût des marchandises et des prestations s’en trouve également affecté. On aboutit ainsi à une situation où l’État gagne, mais les ménages perdent, accentuant les tensions sociales et la fragilité économique.
Défis Actuels : Le Cameroun reste dépendant des importations de produits raffinés. Quels pourraient être, selon vous, les principaux effets d’un pétrole durablement cher sur l’économie camerounaise, notamment en matière de balance commerciale, de finances publiques et d’inflation ?
ALBERT LÉONARD DIKOUME : Le Cameroun est un petit exportateur de pétrole brut. À l’époque où la Sonara était encore en activité, en moyenne trois quarts du pétrole brut traité étaient importés et le reste acquis localement. Cette situation s’expliquait par les spéci ficités du pétrole brut camerounais et par les caractéristiques des installations de la raffinerie, qui n’étaient pas adaptées. Néanmoins, une partie de la production de produits pétroliers était consommée localement et l’autre exportée (notamment le FO 3500, le VGO et le Jet A1). Il y avait donc d’abord une sortie de devises pour l’acquisition du pétrole brut, puis une entrée de devises grâce aux exportations de produits pétroliers raffinés, ce qui atténuait les besoins en devises.
Depuis l’arrêt du raffinage à la Sonara en 2019, il n’y a plus d’importation de pétrole brut, tout comme il n’y a plus d’exportation de produits pétroliers raffinés. L’ensemble des produits pétroliers nécessaires à la consommation nationale est désormais importé et coûte plus cher qu’une importation de pétrole brut destiné au raffinage. Ce coût élevé ne dépend pas seulement du cours international du baril, mais aussi de la formule de détermination du coût d’importation des produits pétroliers en vigueur, qui comporte certains postes surévalués. Dans ces conditions, il faut acheter davantage de devises pour couvrir les importations de produits pétroliers, dont une partie est redondante.
Lorsque le cours du baril se stabilise à un niveau élevé pendant une certaine période, ce besoin en devises augmente, même à volume d’importation constant, ce qui impacte négativement la balance commerciale.
Au niveau des finances publiques, en revanche, il peut y avoir une embellie apparente. À l’importation, un cours du baril élevé augmente la valeur en douane et permet de liquider des droits et taxes plus élevés à volumes constants. Sur le marché intérieur, il augmente également le prix des produits, base principale de liquidation du minimum d’impôt sur les sociétés, ainsi que celle de la TVA. Mais si l’on applique ces évolutions dans la structure des prix des produits pétroliers administrés, on aboutit rapidement à des niveaux socialement intenables. C’est à ce moment qu’interviennent les dépenses fiscales, à travers la TVA et les droits de douane, généralement appelées « soutien de l’État » ou subventions aux consommateurs. À défaut de cela, toute augmentation du prix des produits pétroliers, même minime, se répercute sur les prix du transport de personnes et de marchandises, ce qui entraîne une hausse généralisée des prix des biens et services et une inflation galopante.
Défis Actuels : Depuis 2023, le gouvernement camerounais a engagé une réduction progressive des subventions aux carburants afin d’alléger la pression sur les finances publiques. Dans un contexte de forte hausse des cours internationaux, la crise actuelle pourrait-elle conduire l’État à réactiver plus fortement ce mécanisme de soutien afin d’éviter une flambée des prix à la pompe ?
ALBERT LÉONARD DIKOUME : Le gouvernement a effectivement engagé une réduction des subventions aux produits pétroliers dont les prix sont administrés. Mais cela se fait souvent sous la pression des bailleurs de fonds internationaux, en dehors d’une démarche véritablement scientifique. Dans le contexte actuel de forte hausse des cours internationaux, l’État a deux options.
La première, simpliste et laxiste, consisterait à réactiver plus fortement son mécanisme de soutien à la consommation afin d’éviter une flambée des prix à la pompe et, par conséquent, une inflation généralisée.
La seconde, plus profonde, cohérente et audacieuse, consiste à s’attaquer au problème à la racine. Comme nous l’avons rappelé depuis plusieurs années, les prix actuellement pratiqués à la pompe pour le super, le gazole et le pétrole lampant pourraient être stabilisés à leurs niveaux actuels tout en générant davantage de recettes pour l’État.
On cesserait alors de parler de subvention. Il s’agirait notamment de supprimer ou de revoir certaines rubriques de la structure des prix des produits pétroliers, qui apparaissent plusieurs fois sous des appellations différentes ou avec des montants exorbitants et non justifiés. À la suite de nos correspondances, le ministre des Finances avait d’ailleurs déclaré, en février 2024, que des corrections étaient en cours dans la structure des prix. À ce jour, toutefois, rien n’a encore été fait.
Défis Actuels : Plus largement, quelles stratégies les autorités camerounaises pourraient-elles envisager pour amortir les effets d’un choc pétrolier international prolongé sur l’économie nationale et le pouvoir d’achat des ménages ?
ALBERT LÉONARD DIKOUME : Le gouvernement doit commencer, en urgence, par s’assurer que les niveaux des différents stocks légaux et réglementaires sont respectés. Il existe d’abord le stock outil, ou stock commercial, géré par chaque distributeur et destiné à assurer la continuité de l’approvisionnement quotidien. Il doit représenter en permanence, par catégorie de produits, au moins quinze jours de consommation, évalués sur la base des quantités mises en consommation au cours de l’année précédente.
En volume, ces stocks devraient représenter environ 585 000 barils de produits pétroliers, soit 92 625 000 litres. Ensuite, il y a le stock de sécurité, destiné à prévenir les ruptures d’approvisionnement, à faire face aux retards d’importation et aux crises internationales. Il appartient à l’État, mais son financement et sa constitution incombent à la SNH. Comme celle-ci ne dispose pas d’entrepôts, ce stock est géré dans les dépôts de la SCDP. Il doit représenter au moins trente jours de consommation, soit environ 1 170 000 barils ou 185 250 000 litres de produits pétroliers. Il existe enfin un stock stratégique appartenant à l’armée, qui doit encore faire l’objet d’un texte particulier. Non seulement ces niveaux réglementaires sont relativement faibles, mais, dans la pratique, ils ne sont pas toujours respectés.
Certains opérateurs ne constituent pas réellement leurs stocks outils et puisent régulièrement dans les stocks de sécurité de l’État, avec certaines complicités internes. Une fois ces bases respectées, le gouvernement devrait procéder à leur réaménagement. Le stock outil de chaque opérateur devrait couvrir au moins le délai normal d’une opération d’importation, soit trente jours, c’est-à-dire le double du niveau actuel. Le stock de sécurité de l’État devrait, comme dans plusieurs pays, couvrir entre soixante et quatre-vingt-dix jours de consommation. La SCDP devrait également disposer d’un stock correspondant au fonds de bacs, c’est-à-dire la quantité de produits qu’il est impossible de soutirer lors d’une opération de livraison. Ce talon représente en général environ 1 % de la capacité totale des bacs.
Enfin, en anticipant la mise en service des deux raffineries envisagées, il serait également possible de constituer un stock stratégique de pétrole brut correspondant à trois mois de traitement. Parallèlement, il est indispensable de maîtriser la structure des coûts d’importation des produits pétroliers et celle des prix à la pompe.







