Nichée derrière le collège technique Charles Atangana à Bastos, la Kamerun Haus a accueilli le 10 janvier dernier, diplomates, autorités culturelles, chercheurs et chefs traditionnels pour le vernissage de l’exposition « Les 11 musées et les trésors royaux du Cameroun ». La rencontre marque un moment significatif dans le long dossier de la restitution des biens culturels camerounais conservés en Allemagne, estimés à près de 40 000 objets selon les sources officielles.
L’exposition ne présente pas physiquement ces œuvres, absentes du territoire national depuis plusieurs décennies. Elle en reconstitue cependant la trajectoire à travers des archives, des photographies historiques et des récits documentés. Une manière de rendre visibles des objets dispersés, tout en inscrivant leur retour dans un cadre diplomatique désormais assumé.
Représentant le ministre des Arts et de la Culture, l’inspectrice générale Ngeh Rekia Nfunfu a rappelé l’enjeu éducatif de l’initiative. « Nous savons tous que l’éducation culturelle et artistique est essentielle pour les jeunes. Elle offre des opportunités inestimables de développement intellectuel, émotionnel et social », a-t-elle déclaré, soulignant le rôle des institutions culturelles dans la transmission de l’histoire et des valeurs.
Présent au vernissage, l’ambassadeur de la République fédérale d’Allemagne au Cameroun, Christian Sedat, a réaffirmé l’engagement de son pays dans le processus de restitution. « Pour moi, ici à Yaoundé, l’une de ces priorités est d’assumer cette responsabilité historique au Cameroun et d’accompagner les démarches liées aux questions de restitution. Nous sommes un partenaire engagé sur ces sujets », a-t-il indiqué. Cette position s’inscrit dans l’évolution récente de la politique culturelle allemande, marquée par un travail approfondi sur la provenance des collections publiques, c’est-à-dire l’histoire précise de l’acquisition des objets.
Cartographier un patrimoine dispersé
Ouverte jusqu’au 28 mars, l’exposition propose une cartographie détaillée du patrimoine camerounais conservé dans onze musées allemands. Les collections présentées couvrent les quatre grandes aires culturelles du Cameroun : Fang-Béti, Sawa, Grassfields et Soudano-sahéliens. Textiles, masques rituels, instruments de musique, manuscrits, armes, outils, tabourets et trônes royaux composent entre autres cet ensemble.
Des documents d’archives et des photographies anciennes rappellent les voyages de chefs traditionnels camerounais en Allemagne durant la période coloniale. Ils replacent les objets dans leur contexte d’extraction, souvent marqué par la contrainte et la domination, sans recourir à une mise en scène spectaculaire.
Autorités traditionnelles et diplomatie culturelle
La cérémonie a réuni les chefs traditionnels des quatre aires culturelles, aux côtés de représentants des ambassades d’Allemagne et de Suisse. Leur présence a donné une dimension symbolique forte à l’événement. Les objets évoqués ne sont pas de simples pièces muséales, mais des éléments porteurs de mémoire et d’autorité sociale.
Dans son intervention, l’ambassadeur allemand a insisté sur la restitution comme un processus de coopération à long terme entre États, musées et chercheurs, et non comme un geste ponctuel.
De l’inventaire à la restitution
L’exposition de Yaoundé s’inscrit dans un travail institutionnel engagé par l’État camerounais. Le Comité interministériel chargé du dossier a conduit, en octobre 2023, une mission officielle à Berlin pour des échanges techniques avec les ministères allemands des Affaires étrangères et de la Culture. Ces discussions portent sur les modalités concrètes de restitution, attendues à partir de 2026, et sur l’équilibre entre les différentes aires culturelles dans les premières vagues de retour.
Les chiffres avancés s’appuient sur des travaux universitaires récents. Une étude menée par Bénédicte Savoy, professeure à l’Université technique de Berlin, et Albert Gouaffo, professeur à l’Université de Dschang, estime à environ 40 000 le nombre d’artefacts camerounais conservés en Allemagne. « Aucun de ces biens culturels n’a été conçu comme un objet d’exposition pour une vitrine », rappelle Bénédicte Savoy, soulignant leur fonction initiale au sein des sociétés d’origine.
Restituer le sens, pas seulement les objets
Au-delà des aspects juridiques, le débat porte sur la signification des biens. L’historien camerounais Richard Tsogang Fossi explique que de nombreux objets sacrés ont été « ethnographiés et diabolisés » durant la colonisation, perdant leur rôle social et spirituel. Leur retour pose donc la question de leur réintégration symbolique et de la transmission de leur sens aux générations actuelles.
C’est cette approche que défend la Kamerun Haus, qui consiste à restituer d’abord la connaissance, avant le retour physique des œuvres. À terme, les trônes, statues et regalia royaux devraient rejoindre des institutions nationales comme le Musée des rois Bamoun à Foumban.
Kamerun Haus, espace de médiation
Au centre de ce processus de restitution, se trouve le prince Bangoua Legrand Tchatchouang, promoteur de la Kamerun Haus. Membre du Comité interministériel chargé du rapatriement des biens culturels et conseiller du Cameroun auprès du Humboldt Forum de Berlin, il occupe une position d’interface entre institutions camerounaises et musées allemands. « Mon rôle est d’être un pont. Un pont entre les gouvernements et les musées, mais surtout entre ces objets, devenus silencieux dans leurs vitrines, et les communautés au Cameroun qui en ont été séparées », explique-t-il.
Créée en 2015, la Kamerun Haus s’est progressivement imposée comme un lieu de dialogue culturel. Avec l’ampleur prise par le débat sur la restitution, elle est devenue un partenaire de discussion reconnu par plusieurs musées européens. Elle entend également fonctionner comme centre d’éducation culturelle pour les jeunes et comme espace de travail pour les acteurs de la société civile impliqués dans le Comité interministériel.
Le promoteur de la structure a exprimé sa reconnaissance au gouvernement pour son accompagnement et pour l’intégration de la Kamerun Haus dans le dispositif officiel de restitution. « À sa création, la Kamerun Haus était un point de contact central pour représenter la culture du Cameroun. Mais son rôle a évolué avec la prise de conscience et le mûrissement du débat sur la restitution des œuvres d’art issues de contextes coloniaux en Allemagne. Cela nous a conduits à devenir, progressivement, un partenaire de discussion, puis de coopération, pour les chercheurs, les musées, les ministères, les chefferies traditionnelles et les responsables culturels allemands », expliquait le prince Bangoua Legrand Tchatchouang dans une interview accordée à Cameroon Tribune en juin 2022.
Et de poursuivre : « cette collaboration a débouché sur un échange d’égal à égal, fondé sur la confiance, à travers diverses manifestations et colloques communs organisés en Allemagne et au Cameroun. Tous les participants s’y efforcent de comprendre et de présenter les œuvres d’art coloniales dans leur contexte d’origine et, à terme, de contribuer à éclairer ce chapitre sombre de l’histoire coloniale allemande ».
Les autorités traditionnelles, venues des quatre aires culturelles du Cameroun, ont à leur tour salué le travail engagé et procédé à une bénédiction symbolique des lieux. À Yaoundé, l’exposition de la Kamerun Haus se présente comme un lieu de mémoire et de diplomatie culturelle, mettant en lumière la recomposition des relations entre le Cameroun et l’Allemagne, autour de la reconnaissance du passé colonial et de la préparation progressive du retour du patrimoine national.








