Recrutement d’instituteurs : soupçons de fraude et de corruption

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Outre le non respect des critères d’âge et d’ancienneté du diplôme, le Collectif des recalés a recensé 400 cas d’irrégularité dont des candidats âgés de 21 ans, censés avoir obtenu le Capiemp à 15 ans seulement. Enquête.

«Ce pays ne changera donc jamais ! » Tristan Essomba et Amidou Babba, deux enseignants de CM2, sont excédés. Et pour cause : les deux hommes ont été recalés au récent concours lancé par le ministère de l’Education de base (Minedub) en vue du recrutement de 12 000 enseignants du primaire dans la fonction publique. Ils étaient 36 000 instituteurs sur la ligne de départ, mais seuls 3 000 ont été retenus dans le cadre de la première phase de ce Programme d’Appui à la Réforme de l’Education au Cameroun (Parec), financé à plus de 70 milliards par la Banque Mondiale. Les deux recalés et les autres crient à l’injustice. Pour eux, le processus de recrutement a été entaché par un certain nombre d’irrégularités qui faussent d’office les résultats. « Une fois de plus, ce concours a remis au goût du jour les mauvaises pratiques souvent observées lors des procédures de recrutement dans notre pays notamment, les tripatouillages, la corruption et le favoritisme », lâche Tristan, la trentaine sonnée. Le jeune-homme fait partie d’un groupe d’enseignants qui ont décidé de manifester lundi dernier, devant les bureaux de la délégation du Minedub pour la région du Centre.

400 candidats irréguliers ?

La raison de ce mouvement d’humeur ? « Le non respect des critères de sélection », disent les recalés qui ont tout de suite mis sur pied un « Collectif des instituteurs frustrés ». Sur le banc des accusés, le nom du ministre de l’Education de base pointe en première ligne. Les candidats recalés reprochent au Pr Laurent Serge Etoundi Ngoa de n’avoir pas tenu parole en matière de respect des critères d’âge et d’ancienneté. En effet expliquent-ils, en dehors des critères qui étaient communs à tous les candidats, il y en a deux qui permettaient de faire la différence : le critère de l’âge et celui de l’ancienneté du diplôme, le Capiemp (Certificat d’Aptitude Pédagogique des Instituteurs des Ecoles Maternelles et Primaires). « Nous allons privilégier ceux qui ont été formés depuis des années et qui n’ont pas pu avoir d’emploi, avait assuré le ministre Laurent Serge Etoundi Ngoa lors du lancement dudit Programme. La fonction publique ne recrutant que les personnes âgées de 32 ans au plus, nos partenaires ont voulu qu’on trouve une solution à ce problème social en allant jusqu’à 40 ans. Les enseignants ayant de l’expérience sont en première ligne ». Et pourtant, de l’avis du Collectif des instituteurs frustrés, certains candidats âgés de la vingtaine et titulaires de Capiemp datant d’il y a trois voire deux ans ont été retenus au détriment de ceux flirtant avec la quarantaine et diplômés depuis plus de dix ans. « Après la publication des résultats, nous avons fait un travail statistique qui nous a permis de recenser près de 400 candidats retenus, nés entre 1990 et 1999 », a avoué à Canal 2 International, Jean-Marie Sonkoue, président dudit Collectif « Je suis tombé sur le cas d’un heureux élu. Il est né le 28 juin 1999 et donc, il a 21 ans. En supposant que ce candidat fait partie de la promotion de 2014, cela signifie qu’il a obtenu son Capiemp à 15 ans. Si ce n’est pas de la magie, qu’est-ce ? On ne peut pas continuer avec ce type de gris-gris », s’indigne un autre syndicaliste. Au ministère, certains fonctionnaires l’avouent : « il y a en effet quelques irrégularités dans ces résultats. Mais il s’agit de quelques erreurs normales qui peuvent arriver dans ce genre d’opération. S’il y a des gens à blâmer, ce sont peut-être ceux qui ont effectué la sélection des candidatures, mais en aucun cas le ministre. M. Etoundi Ngoa n’a jamais dit de prendre des jeunes de 21 ans et de laisser les plus anciens. Au contraire ».

Flou sur les dates d’obtention du Capiemp

Pourtant, le chapelet des « incongruités » soulevées par les recalés ne s’arrête pas là. Le Collectif parle aussi de la non publication des dates d’obtention du diplôme de Capiemp, sur les résultats. Or, « étant donné que l’ancienneté du Capiemp constituait l’un des critères phares, poursuit JeanMarie Sonkoue, l’on s’attendait à voir devant les noms des lauréats, les dates d’obtention de ce diplôme. Mais cela n’a pas été le cas ; nous estimons que si cela n’a pas été fait, c’est pour camoufler d’autres incongruités ». Mais cela ne saurait être de la faute du ministre à qui il est aussi reproché d’avoir « pris en compte le respect de l’équilibre régional », alors que « cela ne faisait pas partie des critères initiaux ». « Dans les critères de départ qui avaient été définis pour ce recrutement, aucune mention n’avait été faite sur le respect de l’équilibre régional ou des clivages entre les zones urbaines et rurales », constate le président du Collectif des recalés. Et une fois encore, au Minedub, l’on se défend : « à moins que ce ne soit un oubli de la part de l’équipe de travail mise sur pied dans le cadre de ce Programme, l’on sait qu’au Cameroun, lorsqu’on a à faire à une procédure de recrutement ou de concours, l’équilibre régional est indispensable. Ce n’est pas une nouveauté dans notre pays », martèle une source à la délégation régionale du Centre.

Une commission sans représentant des instituteurs

Le troisième reproche qui est fait, c’est de n’avoir pas intégré des représentants d’instituteurs dans l’équipe de travail mise en place dans le cadre de ce Programme. « Pourquoi dans les procédures de recrutement on ne crée pas des cadres de concertations qui peuvent associer à la fois les représentants des différents acteurs afin que la sincérité desdites procédures soit indiscutable ? », se questionne Dénis Omgbwa. « La présence d’instituteurs dans la Commission de recrutement aurait pu atténuer le degré d’irrégularités observées, ou même dissuader certains fonctionnaires d’évoluer en marge des instructions du ministre », analyse un autre syndicaliste. Toute chose qui ne pouvait être possible, à en croire une source au Minedub. « Les instituteurs ne peuvent pas être représentés dans une Commission de recrutement qui les concerne directement ; sinon ils auraient été juges et parties. D’ailleurs, sur quels critères objectifs le ministre devait-il choisir ces représentants ? Je crois simplement que le ministre a fait ce qu’il se fait généralement dans le cadre de ce type d’opération », soutient notre informateur.

Attentes

Les membres du Collectif des instituteurs frustrés ont les yeux tournés vers le ministre. Ces derniers souhaitent notamment que des correctifs soient effectués afin de permettre à certains d’intégrer la liste des enseignants retenus, en lieu et place des candidats qu’ils jugent encore « trop jeunes ». « Il s’agit d’une question de justice sociale et on ne peut pas accepter que cela se passe dans un domaine comme l’enseignement qui est un secteur particulier. Parce que le primaire est délicat et sensible, il faut faire les correctifs nécessaires pour que cette justice soit rendue », tranche Dénis Omgbwa. Le Collectif des recalés appelle également le ministre Laurent Serge Etoundi Ngoa à prendre des mesures « fortes », visant à sanctionner les membres de l’équipe de recrutement en place afin qu’une telle situation ne se reproduise pas, lors des prochaines phases du Programme. « C’est peut-être l’impunité qui réside dans ce type d’opération qui amène parfois certains fonctionnaires à avoir le courage de contredire la volonté du gouvernement, a lancé Dénis Omgbwa. Il faut sanctionner ce type d’incompétence qui tend à montrer que le gouvernement n’applique pas toujours ce qu’il souhaite faire pour trouver du travail aux jeunes et apporter des solutions aux problèmes des Camerounais ».

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