Présidentielle 2018 : Forces et faiblesses des poids lourds annoncés*

Le scrutin prévu le 7 octobre prochain bat son plein. La campagne officieuse est courante et animée par quelques figures de poids tels que Paul Biya, Maurice Kamto, Joshua Osih, Akere Muna, Cabral Libii et Garga Haman Adji. Les six candidats se positionnent comme des challengers sérieux.

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Paul Biya : Un bilan mi-figue mi-raisin
Président sortant, le poids de la candidature de Paul Biya est tributaire de sa personnalité. C’est le 2e président du Cameroun en 58 ans d’indépendance. A 85 ans sonnés, le successeur d’Ahmadou Ahidjo boucle sa 36e année sans discontinuité du pouvoir. Une longévité qui charrie contre l’homme du 6 novembre 1982 des arguments contre ses ambitions. Si le taux d’alphabétisation des 15-24 ans présenté par la Banque mondiale, est resté évolutif (de 41,216 en 1976) à 70,68 % en 2007) ; avec la multiplication des écoles et universités, « l’accès à l’éducation et à la formation s’est améliorée ». En revanche, « le problème primordial du système des soins est : le faible accès des populations aux soins de santé de qualité », entre 2003 et 2010, fait observer une enquête camerounaise auprès des ménages. Des Ong croient que la situation n’a pas beaucoup changé, « malgré d’énormes facilités créées ».
En réalité, le bilan de Paul Biya se résume au taux de croissance. A la prise de pouvoir par Paul Biya, le taux de croissance est de 7,5 % ; le Cameroun est engagé dans des plans quinquennaux, principale boussole qui guide son plan d’investissement et d’aménagement du territoire. Le Produit Intérieur Brut (PIB) est de 7,323 milliards. En 36 ans de magistrature suprême, le pays a connu une croissance en yoyo, avec son pic en 1985 (8,1 %), mais depuis elle peine à se relever, stagnant en deçà de 5 %. Seules les années 1997 (5,3 %) et 2015 (5,8 %) ont connu des améliorations. Mais 2016 s’est terminée à 4,5 %.
La faute en partie à la corruption qui s’est enracinée au point de hisser le Cameroun au sommet du hit-parade du fléau en 1998 et 1999. Et depuis, Paul Biya se bat contre la gangrène, dans un contexte marqué par des soupçons de politisation du combat par ses adversaires. D’ailleurs, le Cameroun demeure 153e pays sur 180 dans l’indice de perception de Transparency international, en 2017, et 163e économie sur 190 dans le rapport Doing business 2018. Par ailleurs, la paix qui a toujours été le principal argument de renouvellement du bail est désormais à reléguer dans les tiroirs du passé. Après la secte islamiste Boko Haram qui perturbe la sérénité dans l’Extrême nord, et les rebelles centrafricains à l’Est, un front interne est né dans les régions du Sud-ouest et du Nord-Ouest. Objectif : la partition du pays sur des lignes linguistiques que la géographie peine à effacer. Mais Paul Biya croit être « le meilleur risque » contre l’implosion du Cameroun. Peut-être rattrapera-il des voix parmi ceux qui sont fatigués de le voir à la tête du pays ? Paul Biya qui semble être encore le seul pion du Rdpc, parti ultra majoritaire, à pouvoir éviter le chaos. Lui qui continue de fédérer les différentes factions ouvertes ou latentes de son parti.

Cabral Libii : Jouvence en quête de légitimité
Le critique et contestataire de 2011 a évolué. Cabral Libii fut l’un des porte-voix d’une jeunesse Bassa-Mpoo Bati révoltée contre le régime en place, ou plutôt contre l’élite politique locale. « Si rien n’est fait, nous sommes prêts à aller jusqu’à démonter les rails sur le chemin de fer », menaça-t-il autrefois. Les jeunes de cette localité en voulaient à l’élite politique locale, Cathérine Bakang Mbock en tête, de ne pas relayer assez, les désidératas de la jeunesse. L’homme qui, en son temps, fut un des rares signataires du mémorandum adressé à Paul Biya à s’afficher physiquement, veut désormais décider à la place du faiseur de roitelets. Et ce n’est pas le courage qu’il manque pour son audace. A 40 ans, Cabral Libii a décidé d’être le Macron camerounais ». Référence faite à Emmanuel « Macron, le président français, congénère qui a brisé le mythe d’une jeunesse confinée à l’éternelle école de la politique. Damant le pion à la vieille classe politique française en 2017, pour s’aligner parmi les successeurs de Charles de Gaulle.
Au Cameroun, Cabral Libii qui a mis entre parenthèses sa jeune carrière administrative à l’université de Yaoundé II pour tenter de forcer le destin, est perçu comme le symbole d’une jeunesse révoltée et résolue à mettre à jour le logiciel politique du Cameroun. Cheval de bataille, le mouvement 11 millions de citoyens (initialement 11 millions d’électeurs). Et ce changement de dénomination est le premier obstacle imposé par la réalité du terrain. L’engagement politique étant la chose la moins partagée par les contestataires passifs de la classe politique. Mais Cabral Libii qui a su jusqu’ici rallier à sa cause les partisans du rêve, devra se défaire de cette image d’indic du régime qui lui colle à la peau depuis ses années d’étudiants (du premier cycle). Au plus fort de la crise entre l’Association pour la défense des droits des étudiants du Cameroun (Addec) et l’administration universitaire, l’homme est étiqueté comme un pion glissé au milieu des étudiants pour servir la cause d’un régime hostile à l’amélioration des conditions des étudiants. Un caillou dans la chaussure du leader de la jeunesse qui se défend d’avoir joué un tel rôle.

Maurice Kamto : Une affaire de plagiat collée à la peau
« Un juriste internationalement reconnu, une personnalité modérée et consensuelle dont l’engagement en politique est une chance pour le Cameroun ». Ainsi, parlait George Dougueli, journaliste camerounais en service à Jeune Afrique en avril 2018. A l’endroit du Pr Maurice Kamto. Le président du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) subissait sur les réseaux sociaux et dans la presse, de tirs nourris d’adversaires s’attaquant à l’homme sur divers aspects de sa vie. De cette affaire de plagiat pendante devant les tribunaux et l’opposant à son ancien étudiant James Mouangue Kobila, à la promotion de son épouse au ministère des Relations extérieures, en passant par le marché de la réforme du Code pénal gagné par le cabinet de l’ancien ministre délégué à la Justice et son engagement dans un parti dit Baham ou ethno-tribal. L’ancien directeur de campagne de Ni John Fru Ndi à l’élection présidentielle de 92, tente de se concentrer sur l’objectif principal : le palais d’Etoudi. Si Maurice Kamto s’est défendu dans l’affaire du Code pénal, l’homme s’est refusé à tout triomphalisme dans le dossier de défense de l’Etat du Cameroun dans le conflit de Bakassi ; et a laissé ses partisans organiser sa défense dans les autres querelles. Mais l’accessoire résiste au temps. Celui qui, le temps d’un mandat parlementaire (un seul député, en 2013) s’est brouillé avec une bonne frange de ses accompagnateurs de la première heure. Le juriste continue de croire que la flopée d’intellectuels, en l’occurrence des avocats, qui composent l’ossature du directoire de son parti, parviendra à renverser la vapeur au soir du 7 octobre 2018.

Akere Muna : Le candidat de la « nouvelle république »
Le Tribunal de grande instance (TGI) examine toujours la plainte d’Ama Tutu Muna, accusant son frère Akere Muna de « déclaration mensongère, dissimulation de procédure, faux et usage de faux en écriture privée ou de commerce ». La prochaine audience est prévue le 15 août prochain. Sept jours plus tôt, le Conseil constitutionnel devrait déjà avoir donné son verdict sur les candidats définitivement admis à l’élection présidentielle du 7 octobre 2018. Suffisant pour dissiper les craintes qui menaçaient la candidature d’Akere à ce scrutin. « C’est une affaire qui n’a aucun fondement. Elle ne nous inquiète plus ; du moment où notre candidature aura déjà été reçue et validée », disent les services de communication de l’avocat. Akere Muna craignait pour son dossier. Maintenant, il est serein. « L’opportunité de changement est à notre portée, déclare-t-il. Les Camerounais se trouvent dans l’obligation de la saisir ». L’avocat a notamment axé son projet sur le prisme de la construction d’une « Nouvelle République ». « Ces élections nous donnent l’occasion de sauver des vies, de sauver notre pays et de faire renaître l’espoir », assure-t-il. « Il serait souhaitable que Paul Biya passe le relais », affirme-t-il encore. Avocat et figure de proue de la lutte anticorruption depuis des années, Akere Muna a pourtant flirté avec le gouvernement. Pas seulement en tant que fils de Solomon Tandeng Muna. Mais aussi en tant qu’acteur direct de certains cercles du pouvoir. Il a commencé à se démarquer et à prendre position contre les autorités publiques, dès le début de la crise dite anglophone. Il dispose d’un bon potentiel, a des qualités et le discours nécessaires pour ratisser auprès du parti au pouvoir comme dans l’opposition. Son entourage pense que son principal atout réside dans le fait qu’il soit natif de la région du Nord-Ouest. Même si certains séparatistes anglophones le considèrent comme un traitre qui n’épouse pas leurs idéaux. En effet, pour ce qui est de la forme de l’Etat, objet des tensions en cours dans les régions anglophones, Akere Muna est formel. S’il est élu président de la République du Cameroun, il choisira le fédéralisme, parce qu’il « respecte nos différentes cultures », précise-t-il.

Joshua Osih : Réussir où Fru Ndi a échoué
« Ils ont la fièvre. Ils savent qu’Etoudi est à notre portée ». Joshua Osih n’a pas caché son excès de confiance, le soir de son investiture en vue de l’élection présidentielle du 7 octobre prochain. Le candidat du Social democratic front (SDF) croit en ses chances de victoire. Peu importe les challengers qui se dresseront sur son chemin. Homme d’affaires originaire de la région du Sud-Ouest, Joshua Osih, 49 ans, est connu pour ses multiples interventions dans les médias. Le N°2 du SDF s’est construit une réputation d’homme intègre, honnête et plein de convictions. Sa parfaite maîtrise du français et de l’anglais sont un atout au moment où le pays reste divisé sur la question du Cameroun anglophone. Partisan du fédéralisme, ce nouveau candidat de l’opposition devient le potentiel principal challenger du candidat du parti au pouvoir, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), avec l’ambition de faire mieux que Ni John Fru Ndi, battu par le chef de l’Etat, Paul Biya, aux scrutins de 1992, de 2004 et de 2011. Faire mieux que les scores du chairman revient cependant à gagner l’élection. Et sur ce point, les avis d’experts divergent. Enfin, pour le moment.
Si certains croient le candidat du SDF est capable de créer la surprise en octobre prochain, d’autres voient déjà les obstacles qui vont se hisser sur son chemin. Le premier, c’est son choix avoué pour le retour au fédéralisme. Une forme de l’Etat souhaitée par plusieurs ressortissants des régions anglophones, mais rejetée par Yaoundé et la grande partie francophone du pays. Convaincre la majorité de voter son projet s’annonce par conséquent (très) difficile. Mais ce n’est pas tout. Joshua Osih devra également faire face à une nouvelle caste de détracteurs qui s’apprêteraient à lui opposer son ascendance suisse. Métis de mère suisse, Joshua Osih pourrait en effet voir la question de ses origines posée une fois de plus sur les tables de débats publics. Quand on sait que la question de la double nationalité répugne la majorité des Camerounais, il parait certain qu’elle pourrait lui coûter de précieux points. De plus, Osih et le SDF sont dans le collimateur des sécessionnistes autoproclamés anglophones qui ne souhaitent pas voir le parti de la balance prendre part à cette présidentielle. A l’évidence, les fidèles partisans des mouvements indépendantistes anglophones ne devraient pas prendre la peine d’aller aux urnes. Ce qui contribuerait davantage à réduire les chances d’un SDF dont la masse électorale est basée en régions anglophones.

Garga Haman : Une dernière pour l’honneur ?
Il revendique la première place au sein de l’opposition camerounaise. Pourtant, quand il parle du chef de l’Etat en place, candidat du parti au pouvoir, le Rdpc, Garga Haman Adji avoue lui être éternellement reconnaissant. Troisième lors du dernier scrutin, le 9 octobre 2011 avec ses 3,21 % derrière John Fru Ndi du Social democratic Front (10,71 %) et Paul Biya (77,99 %), l’ex-ministre de la Fonction publique, démissionnaire du gouvernement en 1992, est convaincu que les années se suivent mais ne se ressemblent pas. A 74 ans, le président naturel de l’Alliance pour la Démocratie et le Développement (ADD) garde toujours espoir. Même s’il reste difficile à cerner : il critique le champion du parti des flammes pour être resté au pouvoir jusqu’à un âge (85 ans) qu’il juge très avancé, mais avoue ouvertement qu’il lui doit beaucoup.
« Paul Biya m’a ressuscité », dit-il souvent. Longtemps malade en effet, l’indéboulonnable N°1 de l’ADD avait bénéficié d’une aide du chef de l’Etat pour se soigner définitivement. « Je saisis l’occasion de la manière la plus solennelle pour remercier le président Paul Biya et pour lui rester à jamais reconnaissant », avait-il insisté dans cet entretien publié en 2015 par le quotidien Le Jour. Un propos surprenant de la part de ce dur à cuire, extrêmement critique envers l’homme du Renouveau, qui l’a par ailleurs fait membre de la Commission nationale anticorruption (Conac). Autre preuve de cette amitié, la petite causerie entre les deux hommes le 6 janvier 2017, lors de la cérémonie de présentation des vœux du nouvel an au président de la République. « Le président m’a dit d’aller à Bamenda et de ramener tous ceux qui veulent nous quitter. Et, je lui ai fait la promesse de le faire », avait déclaré Garga Haman Adji. Et dire qu’il se fait passer pour un « opposant ».

Source: Défis actuels

*La titraille a été modifiée

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