Par Moussa Njoya, Politologue: les anglophones ne sont pas les « ambazoniens » !

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Anglophone Crisis: Suggestions on engaging in Inclusive Dialogue

Des femmes obligées de s’agenouiller avant d’être sauvagement molestées. Des enfants en bas âge violentés et en pleurs. Leur faute, avoir osé braver le « ghost town ». La vidéo a été diffusée la semaine dernière. Les images sont tout simplement intenables. Mais pour quiconque connait la situation sur le terrain, c’est la banalité. La quotidienneté des populations des régions anglophones depuis près de trois ans. Faite de cruautés, de misère et de désarroi. Pendant ce temps, certains entrepreneurs de la terreur, armés d’un cynisme que leur envierait Vlad Tepes, plus connu sous le nom de Dracula, encensent cette violence. Tandis que d’autres jouent aux pêcheurs en eaux troubles, entretenant savamment la confusion. D’où la stigmatisation qui tend à s’installer.

Les anglophones n’ont Rien contre les francophones

« Les anglophones se plaignent des francophones et veulent se séparer d’eux ». Telle est la lecture simpliste et caricaturale qu’offrent certains « observateurs » dont la légèreté des « analyses » n’a d’égal que leur ignorance des réalités historiques, sociologiques et sécuritaires. N’étant pas du tout aidés par les biais diffusés par une propagande savamment entretenue dans les médias et les réseaux sociaux par certains « leaders » anglophones et leurs affidés. Bien entendu, les choses sont beaucoup plus compliquées que cela. Tout en étant très simples aussi. Ce qui est complexe, c’est l’enchevêtrement des demandes sociales. Les revendications des populations anglophones depuis des lustres. Elles concernent et embrassent presque tous les domaines, notamment la politique, l’économie et la culture. Ce qui est simple est que les populations originaires du Nord-Ouest et du Sud-Ouest demandent une juste reconnaissance et une meilleure prise en compte de leur spécificité anglo-saxonne dans la construction institutionnelle et la vie nationale au Cameroun. Il ne s’agit alors nullement d’une haine des francophones par les anglophones. La vie au quotidien le démontre. Les francophones et les anglophones continuent de vivre ensemble, dans la paix et la gaieté comme cela a toujours été le cas. Et ce, en dépit de la crise qui a cours. Mieux encore, l’on observe dans le mouvement dramatique imposé aux populations, le déplacement massif des camerounais des régions anglophones vers la partie francophone. Ce qui démontre qu’ils ne les considèrent pas comme des ennemis. Bien au contraire. Qui irait s’abriter chez l’ennemi en temps de guerre ? Les écarts de langage tels que « anglofous », « bamenda », « francofous » ou encore « frogs » participent davantage de l’indexation identitaire propre au Cameroun, comme dans tous les Etats africains, et qui veut que les populations s’attribuent réciproquement des « sobriquets », des « défauts » comme marqueurs des « autres ». Très souvent sans grande méchanceté. Toutefois, il est clair que dans un contexte social délétère, l’usage de tels « surnoms » peut s’avérer explosif. D’où la nécessité de leur limitation ou de leur évitement purement et simplement. De même les incursions de certains groupes armés « ambazoniens » en zone francophone, tel que l’on a eu à l’observer dans le Moungo, dans la Menoua ou encore dans le Noun, ne démontrent nullement une quelconque volonté des anglophones d’en découdre avec les francophones. Cela est dans la logique de toute « guerre insurrectionnelle », car les assaillants ne mènent souvent ces attaques que dans le but de se ravitailler, soit en bien de consommation, soit en matériels, soit en armes ou encore en otages qu’ils échangeront contre rançon. En fait, il s’agit plus de pillages que d’autre chose.

Les anglophones ne soutiennent pas les ambazoniens

 L’autre illusion savamment entretenue est celle selon laquelle les anglophones soutiendraient dans leur immense majorité les « ambaboys », dont ils se rendraient même complices des actions, en les finançant et en les protégeant. Cette perception facile, promue par certains « leaders » anglophones et même francophones, est très dangereuse car ayant parfois conduit à des drames effroyables. D’où la nécessité d’une certaine clarification. En effet, au début de la crise, en novembre 2016, les populations des régions du Nord- Ouest et du Sud-Ouest, ont massivement apporté leur soutien au « consortium de la société civile », du fait de la justesse et de la pertinence des revendications dont les leaders, notamment avocats et enseignants, étaient les porteurs. Ces populations étaient davantage séduites par la démarche pacifiste et structuré de ceux-ci. Ce qui a généré leur solidarité, surtout lorsqu’ils ont été arrêtés et emprisonnés, débouchant sur une forme de radicalisation. Aussi, convient-il de préciser que la militarisation de la crise anglophone provient d’un ensemble de facteurs postérieurs. Premièrement, le gouvernement du Cameroun, en décidant, contre toute logique, de dissoudre le « consortium » avec qui il était pourtant en discussion, et d’embastiller leurs leaders, tout en se montrant intransigeant quant au débat sur la forme de l’Etat, a sacrifié les modérés de la société anglophone et a favorisé l’émergence des extrémistes. Deuxièmement, il est important de savoir que la région anglophone est largement constituée de « zones grises », qui échappent largement à l’emprise de l’Etat et des autorités publiques, comme cela est notamment le cas de la majorité de ce que le discours bureaucratique appelle « l’arrière-pays ». Cela favorise bien évidemment les trafics en tous genres, notamment les drogues et les armes. C’est ainsi un secret de polichinelle que la frontière avec le Nigeria a toujours été propice à ce genre d’activités, qui se sont exacerbées, une fois la crise radicalisée. Les petits criminels voyant les zones de non-droit se multiplier, et ayant davantage de facilité à s’armer, vont saisir cette nouvelle opportunité. Enfin, sur le plan psychosocial il faut absolument tenir compte d’une part du syndrome du « fantasme du pistolet » qui veut que les jeunes d’un certain âge soient enclins à vouloir « jouer à la guerre », d’où leur appétence pour les métiers de défense et de sécurité. Et d’autre part, des réflexes de « solidarité primaire » qui limitent la collaboration des populations avec les forces de défense et de sécurité, car très souvent en dénonçant le criminel, c’est un neveu, un frère, un oncle, bref un familier qu’on « trahit ». Ce qui n’est pas le plus facile, surtout que cela peut installer des haines familiales sur des générations. Dans ce domaine, l’histoire de la lutte contre les nationalistes upécistes et celle contre les terroristes de Boko Haram peut s’avérer très instructive.

Les anglophones sont les principales victimes

Mais très tôt, face à la nouvelle réalité du terrain, les populations anglophones seront les premières à déchanter. En effet, pour financer leur « combat » les ambazoniens leur imposent diverses « taxes de guerre ». De très nombreuses personnes originaires de ces régions ont vu leurs parents enlevés contre paiements de rançons, tandis que la majorité des élites reçoivent des messages marqués « ground-zero » et dans lesquels ils sont menacés d’enlèvement, de meurtre ou de voir leurs biens incendiés, s’ils n’envoient pas dans les plus brefs délais des sommes faramineuses, atteignant souvent des dizaines de millions. Il en est également de la « diaspora » qui se voit infliger des « amendes » pour pouvoir venir en vacances ou pour pouvoir inhumer un proche au village. Résultat des courses, de nombreux anglophones sont interdits de séjour dans leurs localités d’origine et sont obligés de procéder à des évènements majeurs tels que les deuils et les mariages dans la zone francophone ou à l’étranger. C’est également le cas de ces dizaines de milliers d’élèves et d’étudiants qui ont vidés les établissements du nord-ouest et du sud-ouest, pour venir poursuivre leurs études ailleurs. La nouvelle densité des lycées bilingues et autres écoles anglophones situées dans la partie francophone renseigne à suffisance sur la ferme volonté de ces apprenants à continuer leur apprentissage. C’est cette réalité qui a surement conduit au changement de position des leaders tels que Mancho Bibixy et Agbor Balla qui appellent désormais à la reprise des cours. Tout porte à croire qu’il s’agit pour eux d’emprunter progressivement la voie de la normalisation de la situation. Car la vue de ces dizaines de milliers de déplacés, qui vivent misérablement soit dans les forêts du Cameroun et du Nigeria, ou encore dans les villes et villages du pays, et dont le quotidien est fait de pauvreté avec toutes les dérives qui vont avec, est tout simplement insoutenable. Cette insoutenabilité est davantage renforcée face à ces milliers de morts et de blessés, ces villages entiers incendiés, ces têtes coupées, ces filles et femmes violées, ces tombes profanées, ces grands-parents ridiculisés, ces ministres de culte désacralisés, ces hôpitaux et écoles brulés. La misère est désormais la chose la mieux partagée en zone anglophone, le tissu économique étant en lambeaux. Les entreprises ayant été en majorité fermées, les petits commerces pillés, les activités diverses arrêtées. La soi-disant collaboration des populations aux mots d’ordre des ambazoniens n’étant en réalité rien d’autre qu’une technique de survie, une obéissance mue par la terreur. Car désobéir c’est se condamner sinon à une mort certaine, tout au moins à des conséquences très déplorables, comme le démontrent les images de ces femmes battues. Pris entre deux feux, celui des « ambaboys » et celui de l’armée, qui ne fait pas souvent de quartiers dans ses représailles, les anglophones ne savent plus à quel saint se vouer.

Halte au cynisme et à la stigmatisation !

Face à cette réalité morbide, ce qu’il y a de plus déconcertant c’est la morgue qu’affichent certains. Il en est ainsi tout d’abord de ces pseudo-leaders « ambazoniens », qui confortablement installés dans la diaspora, passent le clair de leur temps à envenimer la situation, en envoyant des fonds et surtout par leurs déclarations incendiaires au quotidien. Les guerres d’ego qui sont légion entre eux, et qui ont souvent des répercussions sur le terrain, trahissent la vanité de leurs « combats », car il ne s’agit ni plus ni moins que de positionnement individuel. Ensuite, l’on a cette horde de « sympathisants francophones » de la crise anglophone, qui au prétexte de leur opposition au régime en place, et étant prêts à faire feu de tout bois pour accéder au pouvoir, soutiennent les exactions « ambaboys », tout en les niant ou en les relativisant. La technique majeure étant d’accuser le gouvernement. Enfin, il existe parmi les gouvernants camerounais certains qui ne font rien pour que les choses s’arrangent soit parce que la guerre actuelle leur permet de s’en mettre plein les poches, soit du fait que celle-ci est une ressource politique nécessaire à leur émergence personnelle, ou bien au contraire que la résolution de cette crise leur fera perdre leur position actuelle. Dans tous les cas, ce qui est souhaitable est non seulement que cette crise cesse au plus tôt, mais que surtout s’estompe cette stigmatisation, car les anglophones ne sont pas les ambazoniens !

Par Moussa Njoya, politologue (Défis Actuels No 404 )

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