Libertés publiques: Journalisme,  profession en danger !

Par Moussa Njoya, politologue

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En finir au plus tôt avec la cacophonie !

La semaine dernière s’est achevée sur une note particulière dans la médiasphère camerounaise avec la convocation et la quasi mise en accusation devant le conseil national de la communication de Haman Mana, directeur de la publication du quotidien Le jour.

Son « crime », la grande une de l’édition de son journal parue le 13 juin 2019 et intitulée, « Mrc : la traque au faciès ». Au-delà du tollé général et des volées de bois vert, cet autre épisode dans la communication sociale au Cameroun rend compte du malaise de plus en plus grandissant dans le journalisme, et qui en fait une profession en danger.

Raidissement du gouvernement

« Vous donnez la parole à ceux qui veulent diviser la nation, Eh bien ma foi demain vous (Canal 2) ne serez plus là (…) Je vais vous dire ce que vous devez faire, ce n’est pas une menace, vous devez comprendre que, à donner la parole aux sécessionnistes, je fermerai votre télévision ». Déclarait le 30 septembre 2017, ni plus ni moins, Issa Tchiroma Bakary sur les antennes de Canal 2 international, lors d’une tournée. L’alors ministre de la communication avait-il alors oublié que la fermeture d’une chaine audiovisuelle ou d’une rédaction de presse écrite obéit à une procédure administrative et surtout judiciaire très bien encadrée, et fait suite à des manquements très grave, parmi lesquels ne figure nullement le fait de donner la parole à un groupuscule, fut-il criminel ?

Mais à y voir de près la déclaration d’Issa Tchiroma devant une Carole Yemelong médusée traduit et trahit la mentalité qui est désormais celle de la majorité des décideurs et responsables camerounais, pour qui la presse doit être à leur service, auquel cas, elle doit être réduite purement et simplement au silence.

Ainsi, depuis quelques temps au Cameroun l’on observe comme une tentation de remise en question des acquis des années 1990 dans le domaine de la communication sociale. Des journalistes sont impunément menacés de mort dans le cabinet du ministre de la communication. D’aucuns sont lynchés, enfermés dans des cages aux chiens ou molestés tels des bandits de grands chemins. Tandis que la mise au chômage de certains est demandée à leurs employeurs, les agressions et menaces anonymes ou provenant de personnes bien connues sont devenues le lot quotidien.

Jamais, depuis le début des années 1990, la liberté d’expression n’a été autant bridée, et ses porte-étendards, les journalistes, autant brimés.

Invasion de la profession

Mais si l’on peut le relever pour le déplorer un certain raidissement du gouvernement vis-à-vis de la presse, il convient de dire que celui-ci est loin de constituer la plus grande menace à la profession de journalisme au Cameroun. Celle-ci est davantage mise en péril par tous les charlots-malins et autres charlatans qui ont envahi la profession.

Cette invasion est facilitée par trois choses. Tout d’abord la définition du journaliste au Cameroun, entendue comme «  toute personne qui sur la base qui de ses facultés intellectuelles, de sa formation et de ses talents, est reconnue apte à la recherche et au traitement de l’information destinée à la communi­cation sociale. » au sens de l’article 46 de la loi no 90-52 du 19 décembre 1990 relative à la liberté de communication sociale. Cette définition vague, permissive et embrasse-tout permet l’intrusion dans cette noble profession au tout-venant. Bienvenu dans le journalisme à tous les déclassés sociaux. Et au revoir la déontologie et l’éthique.

La deuxième raison tient à l’incapacité de la régulation des pratiques de la profession, que ce soit par les journalistes eux-mêmes, ou par le gouvernement. Le conseil national de la communication, malgré la reforme de ses textes et un certain activisme de ses responsables, semble de moins en moins écouté et pris au sérieux. La faute à la nappe d’impunité qui couvre certains hommes de médias qui passent outre et ridiculisent ses décisions. Allant jusqu’à faire faire condamner en justice le président de cette institution, Peter Essoka. De l’avis de tous, une démission du concerné aurait fait le plus grand bien à la profession.

L’imposture dans le journalisme a connu une explosion exponentielle ces dernières années à la faveur de la vulgarisation des réseaux sociaux. Désormais, un smart-phone, une connexion internet de 100 francs, et vous voilà le « pape de l’info ». Les « cyberjournalistes », « cyberactivistes », « influenceurs web », etc. font la pluie et le beau temps. Et vive les lynchages et les chantages de tout ordre sous forme de « Fake news ».

Les populations ayant une addiction compulsive et maladive pour le voyeurisme et les « scandales » s’abreuvent désormais prioritairement à ces « sources ». Tandis que le statut de journaliste perd complétement de sa substance, au point où les puristes préfèrent se réfugier dans les cellules de communication des organismes publics et privés.

 

Une qualité qui laisse à désirer

 

Cette désertion des plus capés de la profession du fait de l’invasion des imposteurs déteint largement sur la qualité des articles et publications. L’exactitude des faits n’est plus de mise et la profondeur des analyses est rarement au rendez-vous. Le lecteur peinant à trouver une plus-value par rapport à tout ce qu’il lit dans les réseaux sociaux –certains « journalistes » poussant le crime jusqu’à copier intégralement les publications dans les réseaux sociaux- trouve de moins en moins de l’intérêt à débourser de l’argent pour accéder aux informations dans les médias classiques.

Précarité économique

Ceci contribue largement à la précarité qui existe actuellement dans le milieu de la presse au Cameroun. Il faut dire que si la crise des médias classiques est universelle, la situation qui prévaut au pays de Paul Biya est des plus préoccupantes.

A la chute des ventes, il faut ajouter le rétrécissement du marché de la publicité, au point où les insertions publicitaires et autres annonces dans les médias apparaissent de plus en plus comme des faveurs, conditionnées par la connivence des directeurs de publications avec les annonceurs. Et même lorsque vous avez des insertions, se faire payer est un véritable parcours du combattant au cours duquel vous devez montrer patte blanche à toutes les étapes.

La situation matérielle du journaliste est des plus pitoyables. Les mois d’arriérés même dans les médias jugés sérieux s’accumulent. Pour joindre les deux bouts, les séminaires s’avèrent salutaires et le fameux « gombo » -nom consacré de la corruption dans la profession- « glisse » plus que jamais de mains en mains. Transformant le journaliste en garçon de course du patron, porte-flingue des hommes de pouvoir et homme à tout faire des nantis.

Déficit de solidarité et de confraternité

Si le journalisme est plus que jamais en danger, c’est bien parce que toutes ces menaces ont trouvé un terreau bien fertilisé par la quasi-absence de confraternité et de solidarité, et ce en dépit des actions louables du syndicat national des journalistes dirigé par Denis Nkwebo.

Évoluant en clans au service de diverses factions, les journalistes se tirent dessus réciproquement, et très souvent le bourreau du journaliste est le journaliste. Dans ce contexte, pas surprenant que les premiers à s’en être pris à Haman Mana soient ses confrères journalistes.

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