Emeutes de Sangmélima : Comprendre le comment du pourquoi !

Par Moussa Njoya, politologue

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Les dernières images sont celles de dizaines de jeunes ressortissants de l’Ouest, majoritairement Bamoun, juchés sur des motos, avec quelques bagages, souvent le strict nécessaire, en train de quitter en vague la ville de Sangmélima. Une scène qui rappelle à bien des égards celles des déplacés en période de guerre.

Les jours précédents ont été horribles dans cette ville. Des centaines de boutiques brulés et mises à sacs. Des hommes, des femmes et des enfants battus et blessés. Des domiciles pillés. Nombreux sont ceux qui ont tout perdu. Des scènes qui ne sont pas sans rapport avec celles vécues il y a quelques semaines en Afrique du Sud où des étrangers étaient traqués, et qui avaient été condamnées par l’ensemble de l’humanité y compris les Camerounais.

Alors plusieurs questions se posent : comment en sommes-nous arrivés à ce que des Camerounais soient traqués et chassés dans une localité de leur pays ? Comment des jeunes peuvent-ils se livrer pendant des jours à de tels actes répréhensibles ? Pourquoi une telle passivité des forces de maintien de l’ordre, pourtant réputées très violentes en des circonstances similaires, voire moindre ? Etc.

La banalisation du tribalisme

Les mois précédents et suivants la récente élection présidentielle ont été marqués par une inflation du repli identitaire et une libération du discours tribaliste. Derrière les vocables « sardinards » et « tontinards » qui sont nés et se sont vulgarisés, au point d’être désormais intégrés dans le discours commun, se dessinent les contours de la division politique de la société camerounaise sur un fond communautaire. Aussi, « tontinard » est-il dans une large mesure synonyme de Bamiléké, et « sardinard », celui du grand groupe Béti et assimilés.

L’on a alors assisté à la naissance de nouveaux chantres « politiques » qui ont pour principales caractéristiques leurs discours tribalistes, qui sont à des moments purement et simplement des appels au génocide. Les réseaux sociaux sont infestés de dizaines de groupes à caractère tribaux, tandis que les médias sont classés, se positionnent, et sont jugés, très souvent, à partir de l’appartenance ethnique de leurs propriétaires.

Alors que l’on avait assisté ces vingt dernières années à une forme de civilisation des mœurs politiques qui laissaient espérer une forte évolution de l’intégration nationale, l’on est revenu aux revendications identitaires primaires, et plus que jamais le délit de faciès semble être consacré.

Sous-scolarisation et toxicomanie

Au-delà des chiffres sur les taux de scolarisation et de réussite aux examens officiels qui peuvent être flatteurs à certains points, il est facile et loisible de constater l’abaissement drastique du niveau de culture de la jeunesse camerounaise, qui est souvent très peu outillée pour comprendre et mesurer les enjeux de certaines pratiques.

Pire encore, il est tout aussi loisible de constater le niveau de dépravation de cette jeunesse qui se vautre désormais au quotidien dans l’alcool et surtout la drogue. A ce sujet, il est facile de remarquer à quel point les whiskies en sachet et le Tramadol font des ravages au sein des villes et des villages. Un phénomène de toxicomanie qui touche au-delà des jeunes, l’ensemble de la société, y compris les personnes âgées.

Oisiveté et pauvreté de la jeunesse

La jeunesse camerounaise est aujourd’hui fortement marquée par l’oisiveté. Une situation qui peut être aisément mesurée par son omniprésence dans les réseaux sociaux, ainsi que son appétence pour des activités ludiques. Il n’est pas alors rare de voir des groupes de jeunes massés aux entrées de quartiers pour bavarder en longueur de journées, et souvent des sujets dont ils ont peu de connaissances.

Cette situation est largement rendue possible par le chômage endémique qui frappe jusqu’aux titulaires de doctorats, dans un pays où pourtant tout reste à faire. Il s’en suit que les Camerounais, et majoritairement les jeunes vivent dans une pauvreté généralisée.

Envie et jalousie des cadets sociaux

Cet état des choses fait naitre des envies et des jalousies au sein de la société, et notamment chez les cadets sociaux. Surtout que l’on a très souvent l’impression de vivre dans un contexte de grave injustice où une minorité s’est emparée de la très grande majorité des ressources, au détriment de la majorité, et ce souvent sans faire preuve d’un quelconque mérite particulier.

L’on assiste alors à la floraison d’un discours haineux, porté sur le dénigrement de tous ceux qui « émergent ».

Ils se développent également des rancœurs contre ceux-ci, qui sont largement stigmatisés et accusés des pratiques des plus perverses. La mystification de la société, autre conséquence de la paupérisation des populations, et qui voudraient qu’on ne réussisse que parce qu’on se livre à des activités suspectes, n’aidant pas à l’amélioration de la situation.

C’est ainsi que lors de la réunion de concertation du 11 octobre, les jeunes de Sangmélima ont en partie expliqué leurs agissements par le fait que « le corps mutilé et en putréfaction de leur ami l’est du fait des pratiques de certains ressortissants de cette communauté qu’ils soupçonnent d’être les auteurs des disparitions de certains des leurs parmi lesquels des élèves. Ils ont à cet effet évoqué la pratique du ” Bois blanc” qui consisterait à enlever un individu, l’assassiner et cacher le corps en forêt jusqu’à ce que celui-ci soit en état de putréfaction avancé, ce qui permet aux auteurs de revenir plus tard recueillir les ossements humains et quelques organes humains. Ces jeunes iront jusqu’à affirmer que ce trafic macabre se ferait avec la complicité des grumiers qui viennent souvent stationner au lieu-dit AVEBE-YEKOMBO. »,selon le témoignage de David Eboutou.

Ces rancœurs des cadets sociaux sont souvent aussi fondées sur les « humiliations » quotidiennes, portant sur des banalités telles que les relations amoureuses, où les uns voient leurs « sœurs » ou leurs « femmes » préférer les « autres » du fait de leur confort matériel.

Davantage, il se nourrit un sentiment de revanche sociale généralisé où les cadets sociaux veulent tout simplement prendre la place des possédants. C’est ce qui ressort des écrits de Joseph-Marie Zambo Belinga dans son article « Démocratisation, exacerbation identitaire et rivalités ethniques: le cas du Sud-Cameroun», et dans lequel il fait savoir que les violences enregistrées dans la région du Sud en 1992, au lendemain de l’élection présidentielle, au-delà de leurs fondements politiques, étaient aussi largement marquées par des considérations économiques. Aussi a-t-on vu le déguerpissement des femmes Bamilékés des marchés visaient leur remplacement par des femmes « autochtones », de même que l’on a vu la naissance des poissonneries, des boutiques, et des agences de transport afin de permettre aux fils et filles du « coin » de faire préemption sur des secteurs d’activités qui étaient jusqu’alors dominés par des « étrangers ».

Défaillance et manipulation des élites

Cette dynamique avait été largement structurée et encouragée par l’élite du Sud Cameroun, qui comme ailleurs joue un rôle prépondérant dans l’encadrement des populations.

Comme le font savoir le même Tierno Bah et Saïbou Issa dans un article intitulé, « Relations inter-ethniques, problème de l’intégration nationale et de la sécurité aux abords du Lac Tchad » : «La boulimie de positionnement en a fait, et ne cesse d’en faire des instruments de propagande et d’antagonismes interethniques dont elles se servent comme “rampe de lancement” vers les hautes sphères de l’État ».

En effet, dès sa naissance au Cameroun, l’essence de la politique étatique a été pensée sous un modèle communautaire. Une forme de démocratie consociative qui voudrait que les membres du gouvernement, au sens large du terme, le soient davantage du fait de leur appartenance à telle ou à telle autre communauté. La légitimation provenant davantage de la reconnaissance en tant que « porte-étendard » de sa communauté que d’une quelconque qualification.

Les populations socialisées à cette réalité au travers de différents rites tels que les meetings et motions de remerciement ainsi que les discours ambiants, ont intégrés le fait que leurs élites sont ni plus ni moins que leurs représentants à la table, au sens propre comme figuré, du gouvernement. Par conséquent, ces populations attendent tout de ces élites (emplois, logements, infrastructures, etc.), qui pour eux sont l’incarnation de l’Etat. Et ce indifféremment de leur position et de leurs fonctions officielles.

Ces élites incapables de répondre à toutes ces attentes, et qui sont alors qualifiées d’égoïstes, sont alors obligées, pour préserver leur domination sociale, de trouver des subterfuges. Logique qui prend souvent la forme des discours populistes et le visage du bouc-émissaire. Ainsi, expliquent-ils à leurs populations que si elles sont pauvres et sont au chômage, c’est parce que les « autres » ont « arraché » ce qui leur revenait. L’enfer c’est les autres.

Les populations ainsi manipulées et faiblement cultivées n’hésiteront pas alors à s’en prendre aux citoyens venus d’ailleurs et présentés comme étant la source de tous leurs malheurs.

« Le village présidentiel »

Le patrimonialisme qui sévit en Afrique a pour principal corollaire l’impunité des gouvernants et de leurs affidés. Ainsi, l’on considère l’accession d’un proche à une haute fonction non seulement comme l’occasion de s’approprier les ressources publiques mais surtout comme le moyen de s’offrir tous les passe-droits, comme le décrit si bien la belle chanson de Donny Elwood, « Mon frère est en haut ».

Cette situation d’impunité est aggravée lorsqu’il s’agit du « village présidentiel ». En effet, tout fonctionnaire affecté dans le village du président se doit de montrer patte blanche, car s’il n’a pas affaire directement à la femme, la sœur, le frère, le cousin, le neveu, la nièce, la belle-sœur ou la belle-mère du président, il en aura avec l’ami ou l’ami de l’ami de l’un d’eux. Ce qui au finish revient au même, car l’impétueux qui se risquerait à être rigoureux pourrait voir sa carrière prendre une tournure des plus douloureuses. Et ce ne sont pas les mémoires de l’ancien gouverneur Abakar Mahamat qui diront le contraire.

Aussi existe-t-il chez les originaires du village du président un sentiment de suprématie qui leur autorise toutes les brimades contre tous ceux venus d’ailleurs, qu’importe leurs fonctions ou activités. Situation rendue largement incontrôlable par l’impunité conférée par leur « pouvoir de proximité ».

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