Dr Aristide Mono : « Pour qui connait le grand Nord, les revendications portées sont légitimes »

Docteur en sciences politiques, Aristide mono décrypte l’impact que peut avoir le mouvement «10 millions de nordistes» sur l’avenir du Cameroun. Quel crédit accordez-vous aux revendications du mouvement «10 millions de nordistes» ?

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Pour qui connait le grand Nord, les revendications portées sont légitimes voire pertinentes. Si on prend seulement le cas de l’Extrême-Nord qui est la région camerounaise où on trouve plus de mal nourris, plus de sous et non alphabétisés ; la région où la criminalité jouit d’une sanctuarisation historique dans le pays et où depuis l’implosion de la crise de Boko Haram aucun plan de reconstruction n’a été arrêté par les pouvoirs publics. Il est clair qu’on ne peut que créditer les griefs formulés d’une bonne dose de légitimité. J’ai eu la chance de parcourir cette région pendant des mois dans le cadre d’une recherche, la misère décriée est une réalité. Alors, je pense que le plaidoyer que tente de mener ce mouvement ne souffre d’aucun problème de pertinence. Seulement il faut redouter des éventuels écarts entre les ambitions affichées et les calculs finaux des promoteurs, parce que de telles initiatives ont souvent donné lieu à des instrumentalisations à des fins personnelles ou clanistes. Je parle des logiques calculatoires des tenanciers du projet qui peuvent corrompre la légitimité affichée de son objet.

Partagez-vous l’avis de ces acteurs politiques qui assimilent ce mouvement à un groupe visant à favoriser le repli identitaire et renforcer le tribalisme au Cameroun?

La création de ce mouvement porte déjà les gènes du fractionnisme macrosociologique de la nation. C’est un projet qui promeut – probablement de bonne foi – le repli identitaire des ressortissants du complexe nordique par l’entremise de la structuration d’une conscience collective nordique de marginalisés de la nation. Sinon, pourquoi créer un mouvement de défense communautaire si l’on ne se sent pas lésé ? Pourquoi les problèmes répertoriés et posés qui sont loin d’être une exclusivité du grand Nord, ne sont pas fustigés dans le cadre d’une plateforme de défense de tous les marginalisés de la nation ? Ce qui est plutôt en vue c’est la tentative d’extraction de la communauté nordique du nous national dans ce projet de quête et de sécurisation des intérêts des marginalisés nationaux. Une posture communautairement clivante qui, suivant ce que nous avons appelé dans nos récents travaux, «le paradoxe de la stigmatisation», peut avoir pour effet pervers, le renforcement de la conscience ethnique des autres communautés qui pourraient être tentées, pour des besoins de survie dans ce régime de défense communautaire, d’emboiter le pas aux logiques communautaristes du mouvement «10 millions de Nordistes». Il y a dans ce projet, le risque d’un effet de contagion pouvant aggraver les tensions intercommunautaires au Cameroun. Toujours dans la même veine, il faut noter qu’une certaine grammaire mobilisée dans les propos du leadership de ce mouvement peut prêter le flanc à l’ethno-fascisme, par exemple lorsqu’on invoque l’idée de la «grandeur du Grand Nord». Le prétexte implicite dans ce cas étant la présumée domination inacceptable du Grand Nord par une autre communauté ou groupe de communautés. Il y a là l’idée de restauration d’un équilibre national bradé par d’autres communautés qui seraient les plus privilégiées. Bref, quel que soit le niveau d’objectivation de cette initiative, il est clair qu’il s’agit d’un repli identitaire flagrant. Maintenant la question reste celle de sa légitimité (repli positif). Parce que, dans une société affectée considérablement par l’inflation du nombrilisme communautaire, est-ce qu’il n’est pas nécessaire pour le groupe nordique du point de vu de monsieur Guibaï de se doter, par réalisme, d’un instrument de défense communautaire pour mieux faire peser la région dans les prochains partages sociologiques des rentes de l’Etat ? C’est là, ma foi, le vrai débat. Et sur ce point, je pense que la forme peut être discutable, mais le fond du projet semble malheureusement pertinent, parce qu’aujourd’hui l’unité nationale a été devancée par l’arithmétique nationale des communautés villageoises ou primaires. Le partage des ressources du pays se pense plus en termes d’aires sociologiques.

Certains ressortissants du Grand nord ne s’identifient pas nécessairement à ce mouvement. Qu’est-ce qui peut justifier cela?

Je pense qu’il y a trois arguments qui peuvent diversement justifier cette réticence de certains. Il y a d’abord des logiques d’ordre politique dans la mesure où il serait question pour certains sympathisants de la gouvernance actuelle de ne pas céder à cette illusion de marginalisation d’une partie du pays par les pouvoirs publics. Dans cette tendance on note plus les soutiens du pouvoir de Yaoundé qui ne veulent pas, à travers leur adhésion à cette démarche, approuver l’idée de faillite de l’équilibre régional promue par ce mouvement dit nordique. Adhérer à une telle initiative pour cette tendance serait également un cautionnement de l’idée d’un sous-développement alarmiste effectif du Grand Nord. Donc une posture politicienne. Ensuite, il y a une logique qui relèverait de l’éthique républicaine dans la mesure où certains se montreraient allergiques à des initiatives aux relents centrifuges pouvant ramer à contre-courant de l’unité recherchée du Cameroun. En fin, il y a la peur d’un travestissement à terme du projet en instrument privé d’accès au marché des rétributions politiques comme cela fut le cas avec le mémorandum de 2004.

Pourquoi le mouvement «10 millions de nordistes» ferait-il peur ?

Deux facteurs peuvent expliquer la peur entretenue depuis la mise sur pied de ce projet. Il y a d’une part, la dérive communautaire nombriliste qui le guette. Dans le contexte africain hautement marqué par les tensions et conflits interethniques, il est normal de redouter qu’un tel projet ne soit un laboratoire d’exacerbation d’une conscience communautaire voire communautariste Grand-nordique. D’autre part, il y a la peur d’une éventuelle mutation, à terme, de ce mouvement en groupe de pression politique voire en parti politique. Le cas du mouvement 11 millions d’inscrits étant une jurisprudence dans ce sens. Et dans une telle mutation, on pourrait ne pas être loin d’une cristallisation politique nordique nourrie au lait des contentieux politiques historiques qui opposent de façon latente le groupe dit du Grand-Nord à celui dit du Grand-Sud depuis la passation de pouvoir chaotique entre le président Biya et le président Ahidjo. Ce qui pourrait naturellement mettre en difficulté les équilibres politiques communautaires actuels avec des incidences sur la cohésion nationale. Ici, le mouvement «10 millions de Nordistes» pourrait s’affirmer comme l’antichambre des revendications politiques communautaires à venir du Grand Nord, ce d’autant plus que tout est possible en politique. Et c’est dans ce sens que je pense que le caractère apolitique du mouvement clamé par les promoteurs de ce projet n’est pas pertinent. En effet, dès qu’on rentre dans des activités d’influence de la marche de la cité, on est dans la politique qui peut maintenant être soit partisane soit non partisane (parapolitique). Du coup, toutes les craintes observées par rapport à ce mouvement me semblent légitimes.

Menée par Arthur Wandji

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