Dr. Ariel Gnitedem :  « on doit arrêter l’exportation de certaines matières premières »

Le regard de l’économiste sur la faisabilité des priorités économiques, telles que présentées par le président de la république dans son discours de fin d’année.

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Dans son discours de fin d’année, le président de la république a instruit le gouvernement de veiller à l’équilibre budgétaire et à la soutenabilité de la dette extérieure. Quelle analyse faitesvous de cette instruction ?

Si le chef de l’Etat est revenu sur le l’équilibre budgétaire, c’est parce que le déficit fait partie des raisons pour lesquelles le Fonds Monétaire International a signé un Programme Economique et Financier avec le Cameroun, soutenu par la Facilité Elargie de Crédit (FEC). Et ce, parce que le déficit budgétaire était devenu inquiétant. Pour le cas du Cameroun, il était parti de 2 % du Produit Intérieur Brut (PIB) en 2015, à 6,5 % du PIB en 2016. C’est pour cette raison qu’en décembre, le président Biya a fait convoquer un sommet extraordinaire avec ses pairs de l’Afrique centrale. Il était non seulement question de se pencher sur ce problème de déficit, mais aussi sur l’amenuisement du compte des opérations. Notons que par solidarité, le Cameroun était obligé de payer pour la Guinée Equatoriale et le Tchad, pour lesquels ces devises étaient complètement amenuisées. Il est donc question pour le FMI de veiller à la mise en œuvre des réformes pour rétablir ces équilibres. Force est de constater que tout s’est bien passé en 2017, année au cours de laquelle on est passé de 6 % du PIBen2016à3,5%duPIBen2017. En 2018, au regard du compte rendu du FMI, le Cameroun s’est globalement bien comporté. Le chef de l’Etat veut donc que cette position soit confortée et je suis tout à fait d’accord avec lui. Car, comme je l’ai toujours dit, si à la sortie de ce programme de trois ans, les indicateurs ne sont pas remis au vert, le FMI se trouvera obliger, sous la pression de la communauté internationale, de nous imposer un programme plus drastique, caractérisé par l’ajustement structurel. Avec son lot de conséquences sociales.
Pour ce qui est de la dette, il est question d’aller vers des emprunts qui coûtent moins chères, donc de meilleure qualité, notamment les dettes concessionnelles. Mais ce que le président de la République n’a pas dit, c’est qu’il faut non seulement regarder la soutenabilité de la dette, mais il faut aussi veiller à l’utilisation effective des fonds issus de la dette. Je le dis parce qu’il y a un stock de la dette qui n’est pas utilisée, et qui est connue sous le vocable soldes engagés non décaissés. C’est donc des prêts contractés mais dont les fonds ont été cantonnés pour des projets. Mais on arrive pas à décaisser parce que les projets ne sont pas exécutés de façon satisfaisante. On devrait mettre un accent particulier sur cet aspect.

L’autre point soulevé par le président de la république, porte sur la confortation de la croissance économique. A quoi cela renvoi-t-il concrètement ?

C’est une lapalissade. Parce qu’on ne peut pas véritablement se développer s’il n’y a pas de croissance économique. La croissance économique est donc nécessaire pour réduire la pauvreté et améliorer les conditions de vie des Camerounais. Conforter la croissance suppose qu’il faille accroître l’investissement. Il est établi que l’investissement produit des points de croissance. Il en faut suffisamment tant dans le secteur public que privé. Il y a aussi l’industrialisation. On ne saurait se développer sans s’industrialiser. On peut y ajouter la promotion des chaînes de valeurs. En d’autres termes, il faut transformer davantage sur place.

C’est d’ailleurs ce que le président a appelé produire plus. Il va donc falloir le faire mais également exporter davantage. Pour avoir des exportations de qualité, il faut ne serait-ce que faire la transformation de premier degré.
Cependant, je pense que le chef de l’Etat devrait aller plus loin, en demandant qu’on arrête l’exportation des matières premières dans certains secteurs. C’est le cas pour le secteur du bois. On peut tout simplement arrêter d’exporter les grumes et n’exporter que le bois débité. Il en est de même pour le cacao. On pourrait transformer notre cacao et ne l’exporter que sous la forme de produits semifinis. Telles sont quelques pistes qui peuvent être mises en œuvre pour accélérer la croissance.

En plus, j’insiste en outre sur le fait que l’Etat doit jouer son rôle de régulateur, c’est-à-dire améliorer l’environnement des affaires pour permettre au secteur privé d’apporter sa contribution à la croissance. Les données actuelles démontrent que la part du secteur privé reste encore faible. La croissance est portée au Cameroun par le secteur tertiaire. Alors qu’elle devait l’être par le secteur primaire. Il y a beaucoup plus de points de croissance à gagner dans le secteur primaire que dans les autres secteurs.

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En quoi est-ce que la modernisation de l’agriculture peut être une plus-value pour l’économie ?

La modernisation de l’agriculture peut créer de la valeur ajoutée. On sait bien que le PIB c’est la somme des valeurs ajoutées. Concrètement, moderniser l’agriculture a un objectif précis : améliorer la productivité. En effet, en augmentant la productivité, on peut normalement arriver à créer de la valeur ajoutée. A titre d’illustration, le Cameroun importe de l’huile de palme du Gabon. C’est dire que si le Gabon exporte de l’huile de palme, c’est parce sa productivité s’est nettement améliorée. Et si le Cameroun importe ce produit, c’est parce que sa productivité est faible. On a des palmerais donc la production est artisanale. Et par conséquent, le taux de productivité est en dessous de la moyenne. Le Gabon qui se comporte mieux dans ce secteur, peut aisément exporter vers le Cameroun. On peut en dire de même de la filière banane, manioc, maïs, etc.

Il faut en outre ajouter un autre aspect, celui de la mécanisation. Car on est passé à l’étape de l’agriculture de seconde génération ou il faut sortir de la production artisanale. Cela intègre aussi l’accès au foncier qui pose problème. Parce que pour faire de l’agriculture, il faut avoir accès à la terre. De plus, chaque Camerounais qui observe, a certainement parlé de ce problème de tracteurs qui devaient apporter un coup de pouce à ce processus. Mais les résultats demeurent poussifs. Ceci pose aussi le problème de la conception et la mise en œuvre de nos projets qui ne sont pas toujours conçus suivant les standards. A la fin, les résultats ne sont pas toujours à la hauteur des attentes.

Et en matière d’infrastructure énergétique ?

Le problème dans ce secteur se pose en trois termes : qualité, quantité. Et ensuite le coût. Il faut donc produire de l’énergie en quantité suffisante, de bonne qualité et à un coût accessible. De ces trois indicateurs, il n’y a pas encore un qui soit complètement atteint. La quantité fait encore problème, d’où les nombreux problèmes de délestage. La qualité n’est pas toujours celle qui respecte les normes en tout point de vue. Et les coûts peuvent être encore améliorés. Ce que je note c’est un manque d’intégration des projets. C’est-à-dire que quand on a construit un barrage, on devrait intégrer non seulement la construction du barrage mais aussi la ligne de transport. Or nous avons aujourd’hui des projets qui sont isolés de la ligne de la ligne de transport. C’est quand on a fini le barrage qu’on se rend compte que la ligne de transport n’a pas été prise en compte. Par conséquent, l’énergie est produite, mais ne peut pas être injectée dans le circuit. C’est aussi un aspect sur lequel il faudra s’appesantir à l’avenir.

Propos recueillis par Junior Matock (Défis Actuels)

 

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