Dieudonné Essomba: « Le statut spécial est une source permanente de problèmes »

Grand défenseur du fédéralisme, l’ancien fonctionnaire du ministère de l’économie et de la planification, revient sur le danger d’accorder un statut spécial aux régions anglophones.

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L’une des grandes résolutions prises lors du Grand Dialogue National consiste à doter les régions anglophones d’un statut spécial, selon vous, cette mesure peut-elle résoudre le problème de fond que posent les anglophones ?
Pas du tout ! Les Anglophones n‘ont jamais réclamé des passe-droits, ni un statut administratif particulier au titre de Camerounais spéciaux et différents des autres. Ce qu’ils demandent, c’est un modèle d’organisation qui leur restitue la souveraineté que l’ex-Southern Cameroon, Etat fédéré, partagé avec l’ex-République du Cameroun, également Etat fédéré. Les deux Etats fédérés étant alors couronné par un Etat fédéral. Or, la solution de statut spécial signifie ceci : « votre Southern n’existe plus ! Il a disparu, totalement absorbé par la République du Cameroun, et son seul vestige serait de vous accorder un statut spécial ! » En fait, un tel discours est plutôt humiliant et c’est une très mauvaise solution qui va plutôt aggraver les tensions au lieu de les atténuer !

Quel danger que court le Cameroun en accordant un statut spécial aux deux régions anglophones ?

Les dangers sont très nombreux. Le premier est la solution elle-même qui est la reconnaissance de l’exclusion dont les Anglophones se sont toujours plaints et que le gouvernement a toujours niée ! Cela donne donc un puissant argument aux sécessionnistes qui peuvent s’y appuyer pour montrer que le gouvernement lui-même a reconnu sa faute, ce qui le contraint à négocier au lieu de tenter d’imposer ses solutions à lui.
En second lieu, cette solution gèle la spécificité anglophone au lieu de la dissoudre. Le fait de leur conférer ce statut spécial est le message évident qu’ils sont intrinsèquement différents des autres Camerounais et le resteront à jamais. On crée par là un abcès de fixation définitif qui sera une source permanente de tensions sécessionnistes.
En troisième lieu, cette mesure va déclencher un effet de contagion généralisée et surtout, logiquement et politiquement fondée. L’ex-Southern et l’ex-République étaient les deux entités fédérées du Cameroun qui disposaient des droits symétriques et en principe égaux. On ne voit donc pas très bien ce qui peut justifier que les Régions issues de l’ex-Southern aient plus de droits que celles issues de la République du Cameroun ! Cela n’a aucun sens logique ! Dès lors qu’une seule région a des droits spéciaux, les autres ont le droit et la légitimité d’y prétendre, et on ne voit pas très bien comment on pourrait empêcher cette extension aux autres régions qui vont les réclamer immédiatement ! Je ne parle pas des difficultés opérationnelles que va présenter la gestion de ce statut spécial. Comment va-t-on adopter la loi ? En disant : « la présente loi est valable pour tous les Camerounais, sauf les Anglophones ? »

Vous venez d’affirmer que cette mesure risque de déclencher une contagion généralisée de revendications. Que peut-il advenir si les revendications des autres régions ne bénéficient pas de la même sollicitude que celles des Anglophones ?
Il n’est pas anthropologiquement possible de conférer un statut spécial aux régions de l’ex-Southern sans susciter des réclamations du même statut dans les régions issues de l’ex-République qui était son alter ego. Le gouvernement n’aurait aucun argument pour s’opposer à de telles réclamations ! Cela signifie que tout avantage accordé par le Gouvernement à l’ex-Southern le sera également à l’ex-République. Et si le gouvernement refuse, ces Régions pourraient tout aussi bien être tentées d’utiliser les méthodes ambazoniennes dont on voit bien qu’elles ont fait leurs preuves.

Selon vous quel aurait été l’idéal pour résoudre définitivement la crise anglophone ?
On ne peut pas résoudre la crise anglophone en dehors de la genèse du problème. Le Cameroun est né fédéral, avec deux Etats. Il faut tout simplement actualiser le modèle, en tenant compte d’une part, des engagements qui avaient été pris à la Conférence de Foumban en 1961, et d’autre part, des évolutions ultérieures du pays. Cela signifie qu’on aura un modèle d’Etat fédéral formé d’Etats fédérés francophones et d’Etats anglophones, ayant tous le même niveau d’autonomie. Toutefois, les postes majeurs de représentation dans l’Etat Fédéral se présenteront en double : si le Chef est francophone, son adjoint est anglophone et vice-versa. Cela implique automatiquement que le Cameroun ait un vice-président élu au même moment que le président, comme aux Etats-Unis. Et il en sera ainsi de l’essentiel des postes de l’Etat fédéral qui sera réduit vraiment à l’essentiel. Il ne sert à rien de tricher ou de tenter de gagner du temps, car le temps joue en faveur les sécessionnistes. De manière plus générale, ce modèle va nous permettre de limiter la très dangereuse compétition qui oppose les Communautés dans les avantages de l’Etat, à savoir les emplois publics, les postes de pouvoir, les infrastructures collectives et les rentes comme les marchés publics. Les élections sont devenues au Cameroun un véritable bras-de-fer tribal, et si le pouvoir de Yaoundé n’est pas dispersé, la succession du président actuel va se jouer à la machette. Il faut désamorcer cette bombe qui pèse sur la tête du Cameroun et fédéraliser immédiatement le pays.

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