Dialogue national : les clés du succès

Dialogue national : les clés du succès

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Dialogue national : les clés du succès

J’ai la ferme conviction, à cet égard, que le moment est venu de mobiliser toutes les forces positives et constructives de notre pays, à l’intérieur comme dans la diaspora, pour que ce désir devienne une réalité. C’est pourquoi, j’ai décidé de convoquer, dès la fin du mois en cours, un grand dialogue national qui nous permettra, dans le cadre de notre Constitution, d’examiner les voies et moyens de répondre aux aspirations profondes des populations du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, mais aussi de toutes les autres composantes de notre Nation ». C’est en ces termes que le dialogue a finalement été annoncé. Et ce de la bouche la plus autorisée, celle du président Paul Biya. Dans son adresse très inhabituelle du 10 septembre dernier, il a lui-même reconnu que, « Depuis la survenance de la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, jamais le terme dialogue n’a été autant évoqué, prononcé, voire galvaudé ». Et d’ajouter que, « A l’interne comme à l’international, chacun y est allé de ses propositions et de ses suggestions. Certaines d’entre elles réalistes, d’autres nettement moins. Les conseils ont afflué. Certains avisés, d’autres intéressés. D’aucuns se sont même risqués à des injonctions. Des initiatives multiples et diverses ont également fleuri. La plupart du fait de personnes de bonne foi, de pays ou d’organisations véritablement soucieux du devenir de notre pays et du bienêtre de nos populations. Qu’il me soit permis de les remercier pour leurs efforts et leurs témoignages d’amitié ». Longtemps scandé, invoqué, imploré, dénié, contesté et redouté, le dialogue est pour ainsi dire désormais acté. La question qui se pose désormais étant : que faire pour qu’il soit un succès ?

De la qualité des préparatifs

 Il est clair que la qualité et partant la « productivité » du grand dialogue national dépendra de la qualité des préparatifs. Par ceux-ci, s’entend la sélection des participants, la préparation des dossiers à traiter durant ce dialogue national et la convocation des acteurs concernés. A cela, il faut indéniablement ajouter les questions d’ordre logistique telles que le transport, la nutrition, le logement, le matériel du secrétariat, les moyens et outils de communication, etc. En effet, entre la date de son annonce et celle de sa tenue future, il s’écoulera à peu près trois semaines seulement. Et le moins que l’on puisse dire est qu’il reste très peu, voire trop peu de temps. Il est alors impérieux que toutes les parties prenantes et concernées à divers titres puissent pendre toutes les dispositions pour une tenue et une participation optimales, en se mettant immédiatement au travail. Il s’agit surtout pour les organisateurs d’éviter ces maladies bien camerounaises qui voudraient que chaque évènement soit une occasion de pillage des ressources publiques par le biais des surfacturations et autres détournements, de promotion de ses proches, de mise en scène personnelle et de règlements de comptes.

De La qualité des acteurs

Ces préparatifs permettront également à coup sûr de garantir une meilleure qualité des acteurs. Dans son discours, Paul Biya a fait savoir à juste titre et à ce propos que, « présidé par le Premier ministre, chef du gouvernement, ce dialogue réunira une palette diverse de personnalités : parlementaires, hommes politiques, leaders d’opinion, intellectuels, opérateurs économiques, autorités traditionnelles, autorités religieuses, membres de la diaspora, etc. Seront également invités des représentants des forces de défense et de sécurité, des groupes armés et des victimes ». Avant d’ajouter, comme pour recadrer les uns et les autres : « Tout le monde ne pourra, et c’est compréhensible, prendre effectivement part à ce dialogue, mais chacun aura l’occasion d’y contribuer ». Et comme pour consoler l’immense majorité qui voudrait bien y prendre part, sans pour autant pouvoir le faire, il dira, « en amont de la tenue effective du dialogue, le Premier ministre, chef du gouvernement, mènera de larges consultations, afin de recueillir les avis les plus divers, qui serviront de sources d’inspiration pour la conduite des débats. Des délégations seront également envoyées dans les prochains jours à la rencontre de la diaspora, afin de lui permettre d’apporter sa contribution à ces réflexions sur la résolution de la crise ». C’est ici que se jouera en très grande partie la qualité du grand dialogue national où tout dépendra de la crédibilité des acteurs qui seront convoqués tant pour les consultations préliminaires que les débats à proprement parlé. Et dans ce cadre, une attention particulière devra être portée sur la légitimité de l’élite anglophone qui prendra part au débat. Il est clair que bon nombre d’entre eux, qui occupent pourtant des hautes fonctions, sont vomis par les populations de leurs localités d’origine, certains étant purement et simplement accusés d’avoir très largement contribué à envenimer la situation par leurs paroles et leurs actes. Par ailleurs, des personnalités ayant pignon sur rue et mieux écoutées des populations n’ont jusqu’à présent eu voix au chapitre. Il en est non seulement des leaders des bandes armées, des mouvements sécessionnistes, mais aussi de l’opposition républicaine et de la société civile contestataires. Par conséquent, le gouvernement se doit d’éviter à tout prix un entre soi, fort confortable, entre ceux qui pensent dans le même sens que lui, au risque de se retrouver dans un monologue qui sera assurément improductif.

De la qualité des thèmes abordés

S’agissant des sujets à aborder, Paul Biya a fait savoir que : « Il s’articulera également autour de thèmes susceptibles d’apporter des réponses aux préoccupations des populations du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, ainsi qu’à celles des autres régions de notre pays : le bilinguisme, la diversité culturelle et la cohésion sociale, la reconstruction et le développement des zones touchées par le conflit, le retour des réfugiés et des personnes déplacées, le système éducatif et judiciaire, la décentralisation et le développement local, la démobilisation et la réinsertion des ex-combattants, le rôle de la diaspora dans le développement du pays, etc. ». Ainsi dit, c’est en même temps tout et rien à la fois. Le diable se trouvant dans les détails. Il appartient alors à ceux en charge de l’organisation de veiller à ce que dans chacun de ces domaines sus-évoqués, que l’on aborde effectivement les points les plus préoccupants, en évitant d’escamoter les sujets et surtout les positions qui fâchent. C’est à cette condition que l’on sera sûr que les résolutions qui seront prises intéresseront les populations car ayant de la pertinence à leurs yeux et de l’efficience dans leurs vies.

De la qualité des résolutions

Concernant ces résolutions, tout dépendra également des mécanismes de leur adoption. Pour cela, il conviendra de laisser tout le monde exprimer in extenso ses points de vue, les justifier et en juger de la pertinence, non sur la base des appartenances partisanes ou ethniques, mais uniquement sur la qualité des arguments qui les accompagneront et surtout sur la possibilité de ceux-ci de contribuer à la résolution de la crise. Pour cela, une bonne dose d’honnêteté et d’humilité seraient la bienvenue de la part du gouvernement très souvent arrogant au point de nier les réalités les plus évidentes. D’autre part, ces résolutions ne devront pas être de simples suggestions ou recommandations, de véritables directives coercitives qui engageront toutes les parties prenantes et intéressées à la crise anglophone. De même, celles-ci devraient préciser strictement leur période de mise en oeuvre. Au risque de se retrouver avec un simple chapelet de bonnes intentions.

De la qualité des institutions

Pour justement garantir la bonne exécution des résolutions, et par-là le succès de ces assises, tout dépendra également de la nature des institutions en charge de leur implémentation. Comme au sortir de la tripartite en 1991, la très grande majorité des résolutions qui y seront adoptées devront être traduites en lois ordinaires et constitutionnelles. Une très faible marge devant être laissée aux textes règlementaires tels que les décrets et autres arrêtés. Ceci pour leur accorder toute la force symbolique et juridique nécessaires, eu égard à la nature hautement historique de la crise.

Par Moussa Njoya, politologue ( Défis Actuels No 419)

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