De la trahison politique au Cameroun

Par moussa Njoya, politologue

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Gouvernance: les paroles s’envolent mais la réalité reste !

Une fois de plus, le concept de trahison a été mis en avant au cours de la semaine que vient de s’achever. Ceci à la faveur de la nouvelle joute oratoire qui oppose les acolytes d’hier du parti Univers et de l’association « Onze millions de citoyens ».

Mais au-delà des considérations purement conjoncturelles, matérielles et personnelles, cette autre controverse renseigne sur une pratique qui nimbe la politique camerounaise presque depuis toujours.

La trahison, une pratique bien ancienne au Cameroun

Aussi loin qu’on évoque l’histoire du Cameroun contemporain, la question de la trahison est omniprésente. Il en est notamment de la relation entre le roi Njoya et Douala Manga Bell. C’est le lieu ici de lever l’équivoque au sujet de cette supposée trahison. Pour cela, il suffirait de se fier aux écrits de Germain Lumpet qui déclare : « Pour revenir à l’affaire proprement dite, elle illustre un cas typique d’une manipulation coloniale basée sur de tractations confuses entre les églises et le pouvoir impérialiste relayée par deux pasteurs protestants dont l’un Henri Martin traducteur fantaisiste du livre de Njoya Histoire et coutumes des Bamoun est expulsé de Foumban dans une obscure histoire de disputes autour des produits de la fête des récoltes pratiquée annuellement. Il me parait être le véritable dénonciateur de l’émissaire de Rudolph Douala Manga Bell, Ndamè, et l’autre, celui qui signe un article dans les études Camerounaises sous les initiales de P. J-R B (clairement pasteur Jean René Brutsch ) intitulé Autour du Procès de Rudolf Douala Manga Bell, vient de Douala pour remplacer le premier où il tente pour le moins de le protéger que de sauvegarder l’image de marque de l’église protestante. Claude Tardits dans sa monographie du royaume aborde ce sujet en termes de questions qui me paraissent refléter le choix cornélien auquel Njoya se trouvait obligé d’apporter une réponse. Il écrit : « la mission (de Bâle) n’était-elle pas assurée que Njoya se trouvait maintenant obligé de dénoncer son messager sauf à prendre le risque d’être éventuellement accusé lui-même de trahison ? Au cas où Njoya se serait tu, doit-on tenir pour certain que les gens de la mission de Bâle aurait respecté son silence, au risque à leur tour d’être accusés de trahison ? S’agit-il de la loyauté ou des pièges de la confiance ? (…) En tout cas, Njoya et Manga Bell ne se connaissaient pas assez pour entretenir une telle connivence et n’avaient certainement pas signé un pacte ou une convention d’assistance mutuelle. Aucun argument sérieux ne lie les deux personnages autour d’un idéal national Kamerunais, à vrai dire encore théorique. » .
Dans le Cameroun à proprement parlé, l’histoire de trahison la plus célèbre est assurément celle de Mayi Matip qui selon toute ressemblance aurait joué un rôle plus que trouble dans l’assassinat de Ruben Um Nyobè le 13 septembre 1958. Une accusation qui sera renforcée par les comportements ultérieurs de l’incriminé qui rejoindra quelques temps plus tard le camp du bourreau de son ancien mentor, avec armes et bagages, inaugurant les tourments auxquels l’Upc est encore en proie jusqu’à nos jours.

Les questions de trahisons connaitront une inflation particulière avec le retour au multipartisme. Et en interne le parti politique qui en connaitra les plus graves est à coup sûr l’Undp où Bello Bouba « trahira » Samuel Eboua en l’évinçant de la tête du parti, et où Tchiroma et Hamadou Moustapha à leur tour trahiront Bello en intégrant le gouvernement contre son avis. Plus tard, le Sdf leur ravira la vedette en terme « découverte » des « traitres » symbolisé par la vague d’exclusions sous le coup du fameux article 8.2, qui plus que tout aura fait le plus grand mal à cette formation politique.

Entre les partis politiques, ce ne sera pas aussi la grande confiance. Adamou Ndam Njoya sera accusé de trahison pour sa participation à la tripartite. L’Undp, l’Upc et le Mdr seront indexés pour avoir pris part aux élections législatives et municipales de mars 1992. Et plus tard, Fru Ndi sera accusé d’avoir pactisé avec le régime pour n’avoir pas défendu sa victoire contre Paul Biya.

Aussi, serait-on tenté de dire qu’à chaque évènement politique majeur son « traitre ». Et la récente élection présidentielle n’y a pas réchappé. Qu’il s’agisse du G20, notamment les Banda Kani, Bappoh Lipot que de Jean de Dieu Momo. Et surtout Cabral Libii. Il faut dire que le parcours du concerné est de nature à prêter le flanc à ces accusations. Mais là est un autre débat.

On est trahi de sa propre faute

La politique est essentiellement perçue sous nos cieux comme un jeu de ruse. A telle enseigne que lorsque que vous faite montre d’hypocrisie, de mesquineries en tous genre, on vous qualifie de « politicien ».

Par conséquent, l’homme qui s’engage dans ce champ d’activité se doit de prendre des mesures pour ne pas être « trahi » par ses partenaires, car cela est un allant de soi dans cette « profession ».

Et comme on a coutume de le dire, « nul ne saurait se prévaloir de sa propre turpitude », car être « trahi » en politique camerounaise c’est faire montre d’une incapacité et d’un manquement grave au « métier » puisque chaque politicien se doit de s’entourer à chaque fois de toutes les garanties juridiques et stratégiques dans ses relations avec ses « partenaires ».

Les traitres, une production de la société camerounaise

Cependant, la propension à la traitrise dans le landerneau politique camerounais est surtout favorisée par l’ensemble du corps social. Tout d’abord par le déficit d’exigence idéologique. Au prétexte du « pragmatisme » et d’une soi-disant originalité africaine, les politiciens camerounais se débinent devant l’exigence d’ancrage idéologique, généralement par paresse intellectuelle. Et en cela ils sont encouragés par les citoyens qui estiment que l’essentiel c’est de manger, de résoudre les problèmes des gens. Or, il se trouve que l’idéologie clarifie votre position et vous oblige à un minimum de cohérence. Sans idéologie, la roublardise, les retournements de vestes, et les prises de position au gré du sens du vent sont plus qu’aisés.

Ensuite, la société  camerounaise se montre peu regardante sur le parcours de ses acteurs politiques. Les revirements à la Tchiroma qui est parti de l’opposition pour le gouvernement, du gouvernement pour l’opposition, et plus tard de l’opposition pour le pouvoir une fois de plus ne sont rendus possibles que par l’absence de vigilance de la société. Car au prétexte qu’il faut absolument avoir des alliés et qu’il est toujours possible de faire son chemin de Damas à la Saint Paul, l’on se permet de donner une « seconde chance » à n’importe quel opportuniste.

Pire encore, essayer d’indexer le passé flou d’un candidat à la présidentiel, on vous taxe d’aigris. Alors que sous d’autres cieux, afin de s’assurer de la moralité des candidats, on va jusqu’à exhumer leur vie d’enfance, y compris les fréquentations de leurs parents et amis.

Enfin, la société camerounaise offre peu d’encadrement matériel à leurs politiciens. En effet, la politique est un emploi à plein temps, et la pratiquer coûte quel qu’en soit les cieux. Par conséquent, il convient de se mettre à la disposition des leaders « les moyens de leur politique ».

Paradoxalement, au Cameroun se sont les politiciens qui doivent financer et entretenir leurs militants et partisans. Et plus qu’ailleurs, la notion de « clientèle » prend tout son sens. Ce qu’il y a de plus grave, les « présidents » qui n’ont rien et qui ne donnent rien sont moqués, montrés du doigt, tandis que les « traitres » qui sont de grands « donateurs » sont célébrés et choyés par les populations, car ils peuvent aider. Un véritable éloge à la trahison !

Alors comment se surprendre, que face aux difficultés quotidiennes, un avocat qui n’a plus de clientèle et qui est réduit à la plus grande misère du fait de son engagement politique, ne rejoigne la mangeoire ?

Vivement une éthique politique

Expliquer les choses ainsi ne veut nullement les justifier. Il est clairement établi que le pays qui se sont sortis des capharnaüms semblables ou pires à celui dans lequel le Cameroun se trouve actuellement sont ceux où les hommes politiques ont assujetti leur engament à un idéal et une morale.

Il est alors impérieux pour notre société d’exiger de ses entrepreneurs politiques plus de probité, d’intégrité et de maturité.

 

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