David Eyenguè Nzima : « Ma pauvre maman me supplie chaque jour de ne plus aller à ce “foutu” boulot» de journaliste

L’ex codétenu des militants du Mouvement pour la renaissance du Cameroun raconte ses déboires d’« otage » durant cinq jours et scrute l’avenir. Au passage, un livre en perspective.

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Au sortir de la garde-à-vue, pouvez-vous nous parler des circonstances de votre arrestation?
Nous nous sommes retrouvés au domicile de Monsieur Albert Dzongang en début de soirée du 28 janvier 2019, où il était annoncé Monsieur Maurice Kamto, deuxième au classement de l’élection présidentielle du 7 octobre 2018 et président national du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (Mrc). Théodore Tchopa et moi avions voulu -si cela était possible- obtenir une interview de ce leader de l’opposition camerounaise après les arrestations de ses militants lors de la marche du samedi 26 janvier. Aucun média n’avait encore alors pu arracher un mot à ces opposants à Paul Biya, depuis les incidents historiques du 26 pendant lesquels certains Camerounais avaient été blessés par balle.
Avant d’arriver au domicile de Monsieur Dzongang, nous avions déjà traversé une voiture de police dans laquelle se trouvaient quelques hommes. Plusieurs personnes arrivaient à ce domicile-là, où les entrées étaient filtrées. Nous n’avons pas eu de difficultés à y accéder, parce que reconnus comme des journalistes à la recherche de l’information. Quelques dizaines de personnes étaient dans ces lieux, se demandaient les unes les autres si vraiment Maurice Kamto y était aussi. Le propriétaire des lieux qui était très occupé au téléphone avait le regard vers l’extérieur où un dispositif policier se mettait en place. Le camion anti-émeutes de la police avait pris place devant le portail où plus de 60 hommes en tenues (policiers et gendarmes) étaient dorénavant en alerte. Le délégué régional de la sûreté nationale pour le Littoral (Drsn), dirigeait les troupes. Il était au téléphone et répondait de façon à faire entendre ses réponses à tout l’entourage et même au-delà. Il y avait les: “Oui Monsieur le ministre, entendu Monsieur le ministre, Bien reçu monsieur le ministre”. Puis, un “Ouvrez, sinon on casse ce portail. Nous avons un mandat de perquisition et un mandat d’amener”. C’est Albert Dzongang lui-même qui a ouvert le portail pour laisser entrer la police, et le Drsn qui était encore au téléphone a lancé: “il est même très coopérant. Oui, monsieur le ministre, nous allons embarquer tout le monde”. Les bidasses qui avaient alors investi les lieux demandaient cartes d’identités et téléphones portables à tous ceux qui étaient là. Ils nous ont fait asseoir à même le sol, le temps pour les voitures de police et gendarmerie de se positionner pour nous transporter sans ménagement vers la police judiciaire à Bonanjo où nous passerons environ quatre heures avant qu’on nous déporte nuitamment à Yaoundé.

“certains hauts commis de l’Etat comme le ministre de la Communication, ne savent pas ce que doit faire un journaliste”.

certains hauts commis de l’Etat comme monsieur le ministre de la Communication, ne savent pas ce que doit faire un journaliste
Il se dit que vous étiez traités comme des terroristes ; qu’est-ce qui meublait votre temps au GSO ?
La causerie avec mon collègue et d’autres prisonniers assis non loin de moi, les prières pour la santé de mes enfants et de mes petits enfants, les séquences de sommeil entrecoupées par la chaleur dégagée par les 45 autres bagnards de notre cellule. Voilà ce qui a meublé mes cinq jours de détention.
Et quelles étaient vos conditions de détention ?
Le Groupement spécial des opérations (Gso) est un corps d’élites de la police camerounaise. Ils n’ont que de grosses opérations à leur activité. Ce n’est pas une unité de détention. Chaque fois qu’ils ont eu des visiteurs, ce sont des visiteurs dangereux qu’ils sont allé eux-mêmes traquer. Cette fois-ci, on leur avait emmené des gens différents. C’est ce qui était dit dans les échanges que nous avions avec eux. Nous n’allons pas nous étendre sur les conditions de détention.
La liberté sous condition ressemble à une sorte d’épée de Damoclès sur vos têtes ; redoutez-vous un retour à la privation de vos libertés ?
Non, mais nous sommes libérés sous condition d’être là au moment où la justice aura besoin de nous.
Après une telle dure épreuve, demeure-t-on le même journaliste d’hier ?
Je crois que non! D’abord parce que mes enfants n’ont rien fait pour recevoir cette avalanche d’interviewes de leurs camarades dans les différents établissements où elles fréquentent. Ma pauvre maman me supplie chaque jour de ne plus aller à ce “foutu” boulot. Ensuite parce que votre quotidien n’est plus le même, votre téléphone reçoit 100 fois plus d’appels qu’avant, tout le monde vous reconnait dans la rue et veut vous arracher une amitié ou deux minutes de votre histoire de bagnard malgré vous. Il n’y a que l’écriture prochaine d’un livre qui va régler les problèmes posés par tout le monde à la fois. Sans le vouloir, vous recevez des accolades par dizaines chaque jour. Les demandes d’amitié sur les réseaux sociaux ont décuplé, les appels inconnus du monde entier font décharger votre batterie de téléphone. Votre nouvelle vie “d’homme célèbre” vous impose d’avoir plus de temps, plus d’énergie, plus d’argent à partager. C’est malheureusement la réalité au Cameroun, ceux qui sont supposé être riches doivent “faroter”. Alors qu’un tel vous convie à prendre un verre, dix autres viennent en demander en vous disant que le président de la République ne peut par ordonner qu’on vous relaxe dans une affaire aussi importante sans vous avoir donné de l’argent. C’est INCROYABLE!!!

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