Christophe Guilhou, ambassadeur de France au Cameroun : « La France soutient l’intégrité territoriale du Cameroun »

A la résidence de France, Christophe Guilhou a évoqué, avec Défis Actuels, son arrivée au Cameroun, la situation dans le Nord-Ouest et Sud-Ouest, sa dernière rencontre avec le président Paul Biya et le sommet de Bordeaux de juin prochain.

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Monsieur l’ambassadeur, vous êtes au Cameroun depuis la fin du mois de juillet 2019, qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans ce pays depuis votre arrivée ?

 Ce qui m’a marqué depuis mon arrivée, c’est une extraordinaire effervescence. En venant ici, je n’imaginais pas de rencontrer un tel dynamisme. Je suis les affaires du Cameroun depuis le Quay D’Orsay il y’a environ 25 ans. Ce que je ne percevais pas, c’est la capacité à la fois des Camerounais à être tout le temps dans l’initiative et d’être doté d’un dynamisme assez impressionnant. La deuxième observation, c’est l’excellente formation en général dans tous les domaines. C’est assez exceptionnel ! Le Cameroun a une population assez variée qui est son premier signe de richesse, et surtout les Camerounais ont compris l’importance de l’éducation et de la formation avec une rigueur dans ce domaine qui est assez rare. J’ai beaucoup voyagé en Afrique et ailleurs, je vous rassure je suis assez impressionné de la formation que les Camerounais reçoivent et des exigences de cette formation.

Vous arrivez au Cameroun alors que le pays traverse une grave crise sécuritaire dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest quelle est la lecture que vous faites de ce conflit ?

C’est un conflit qui a duré depuis presque quatre ans, nous nous réjouissons du fait que le président Biya ait lancé au mois de septembre dernier, une phase politique pour montrer bien que la question militaire n’allait pas régler le problème au Nord-Ouest et au Sud-Ouest. C’était l’ouverture au Grand Dialogue National (GDN). Des recommandations y ont été adoptées et elles ont ensuite été traduites par des textes de loi. Maintenant, ces textes de loi sont mis en œuvre à travers la décentralisation que nous soutenons. Cette mise en œuvre de la décentralisation est la matérialisation des demandes qui ont été faites par les acteurs qui ont participé au GDN. Nous encourageons cela et nous sommes disponibles et prêts à accompagner cet effort de décentralisation, notamment par la formation des gens qui seront chargés de mettre en œuvre ce niveau nouveau dispositif au Cameroun, un pays historiquement centralisé depuis des dizaines d’années. Nous sommes prêts à partager notre expérience dans ses points positifs et ses points négatifs. Au-delà des textes législatifs et administratifs, nous encourageons tout ce qui peut encourager et constituer la reconstruction et le développement. Nous voulons montrer aux jeunes qui ont les armes aujourd’hui qu’il y’a une alternative et que la guerre n’est pas une fin en soi. L’utopie d’avoir un Etat indépendant est complètement irréelle. Il faut laisser tomber les armes, il faut travailler et participer au développement du pays qui a de réelles opportunités. Nous sommes prêts à accompagner cela, c’est d’ailleurs ce qu’a exprimé Jean Yves Le Drian, quand il est venu ici. Il a engagé la France sur un plan de contribution à la reconstruction du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Et nous ferons tout ce que nous pourrons, à la fois nous et nos entreprises. Moi-même j’ai eu l’occasion de me déplacer deux fois à Buea, et j’ai montré très concrètement l’engagement de la France aux cotés des jeunes du SudOuest à l’égard des pépinières d’entreprises, des startups et nous les avons encouragés.

De par sa dimension politique, ce conflit semble avoir occulté la lutte anti-terroriste contre Boko Haram dans le Septentrion. Est-ce votre analyse ?

Ce sont deux cas complétement différents. Le cas du Nord-Ouest et Sud-Ouest est un sujet Camerouno-Camerounais. Le cas de l’Extrême-Nord est un sujet Nigeriano-camerounais où le Cameroun subissait les conséquences de ce qui se passait au Nigeria avec le développement de Boko Haram. L’un est donc un conflit interne et l’autre un conflit externe. Le Cameroun souffre de cela, puisque ces forces de sécurité sont engagés dans l’Extrême-Nord pour défendre les frontières et empêcher les infiltrations. Les forces armées camerounaises sont soumises à rude épreuve et cela pèse sur la question du Nord-Ouest et Sud-Ouest et fait peser un gros effort budgétaire sur les ressources de l’Etat. Mais ce sont deux situations différentes, qui pèsent sur les troupes dans les deux localités et cela a, bien entendu, un impact sur l’économie. On considère qu’un tiers des activités des entreprises a été impacté par la situation dans le Nord-Ouest et Sud_Ouest. A l’Extrême-Nord, ce sont aussi les questions de développement qui sont à l’origine des attaques de Boko Haram, des attaques et pillages et de toutes les horreurs qu’on vit régulièrement.

On n’a pas tellement entendu la France prendre une position ferme contre les milices séparatistes et leurs soutiens financiers qui semblent jouir d’une totale impunité en occident. Quelle est votre position à ce sujet ?

En France à ma connaissance on n’a pas de leader sécessionniste installé. La position de la France est claire, nous soutenons l’intégrité territoriale du Cameroun. Il n’est pas question d’avoir une partie de l’Etat qui se détache. Nous soutenons l’unité du Cameroun. S’agissant de la situation dans le Nord-Ouest et Sud-Ouest, ce sont des situations que nous suivons attentivement. Vous avez entendu le président de la République française, s’exprimer sur le sujet. Vous avez également entendu la déclaration du porte-parole du ministère des Affaires Etrangères sur ce qui s’est passé il y’ a quelques jours à Bamenda. Ce sont des situations dans lesquelles nous sommes intervenus pour condamner fermement les attaques contre des populations civiles.

Certains accusent la France d’héberger sur son sol des individus qui soutiennent la lutte armée au Cameroun et qui commettent des actes violents, notamment le saccage de l’ambassade du Cameroun à Paris et les agressions des autorités camerounaises et autres artistes qui ne partagent pas leurs opinions politiques. Paris a-t-il conféré une immunité à ces gens ?

Nous ne damnerons pas des individus ou des organisations parce qu’ils s’en sont pris aux signes de l’autorité camerounaise en France. Nous avons une population et dans cette population, certains ont saccagé l’ambassade du Cameroun en France, ces gens sont poursuivis par la justice. Des gens en manifestant ont porté atteinte, détruit et saccagé l’ambassade du Cameroun en France, ils répondront de leurs actes devant la justice. Nous ne défendons pas les gens qui sont allés saccager, au contraire, nous laissons la justice faire son travail.

Les récents propos du président Emmanuel Macron ont été perçus par une partie de l’opinion comme méprisants, vis-à-vis du Cameroun et son président. En avez-vous parlé lors de votre dernière entrevue avec le président camerounais ?

Nous avons évoqué les propos d’Emmanuel Macron. Et pour le président Paul Biya, la crise qui a provoqué ces propos est derrière nous. La France et le Cameroun ont beaucoup trop d’intérêts et une relation très ancienne, que tout passe et on se projette sur l’avenir dans tous les domaines. Nous sommes très attentifs sur la situation dans le Nord-Ouest et des conclusions qui seront tirées de la tragédie de Ngarbuh. Nous souhaitons et nous l’avons réaffirmé, que toute la lumière soit faite sur cette tragédie et que les auteurs de cette tragédie soient traduits en justice.

Le président Paul Biya vous a-t-il donné des assurances quant à la suite de certains dossiers économiques d’importance, tels que le terminal à conteneurs du port de Douala ou encore le redressement fiscal de certaines Grandes industries brassicoles ?

Nous n’avons pas évoqué la question du terminal à conteneur du Port Autonome de Douala. Il y’a une procédure qui a été lancée, le port a été repris par le Port Autonome de Douala et la concession de Bolloré a expiré le 31 décembre dernier. Les autorités ont tiré toutes les conséquences sachant qu’il y aura un nouvel appel d’offre pour savoir qui va prendre la concession du port après Bolloré. Quant aux entreprises françaises et la question fiscale, nous avons évoqué cette question et j’ai beaucoup insisté auprès du président pour que le Cameroun soit un pays beaucoup plus attractif pour les investisseurs étrangers. Il faut qu’il puisse attirer davantage de capitaux étrangers. Ce n’est pas en matraquant fiscalement les entreprises que vous arriverez à attirer de nouveaux investisseurs. Surtout pour des entreprises qui sont là depuis toujours, de grosses entreprises, comme le premier employeur privé du pays. On est dans une compétition mondiale, vous souhaitez avoir les meilleures entreprises en les mettant en concurrence les unes avec les autres, il faut aussi tenir compte du fait que le Cameroun est aussi en concurrence avec les autres pays, et de ce fait, il faut que le Cameroun rassure les investisseurs qui viennent mettre de l’argent ici qu’ils arriveront à faire du profit et que l’investissement fait au Cameroun sera profitable à leurs propres entreprises. C’est ce sujet là que nous avons évoqué. Quant à moi je ferai tout mon possible, et je l’ai déjà fait, pour faire en sorte que le Cameroun soit le plus attractif possible et qu’on ait davantage d’entreprises françaises au Cameroun. Et tout dépendra de la capacité qu’a le Cameroun à être attractif dans un système de compétition internationale et régionale.

Le sommet Afrique-France réunira 55 chefs d’Etats à Bordeaux au mois de juin prochain, quels sont les enjeux de ce sommet ? Et quels sont les projets entre la France et le Cameroun après ce sommet, pour ce qui est principalement du développement urbain durable ?

C’est un sommet que le président de la République a voulu innovent. C’est un sommet politique puisqu’il rassemblera les chefs d’Etats et de gouvernement de toute l’Afrique. Le président de la République a voulu lui donner un thème : « les villes et territoires durables ». L’idée qu’on se réunisse à Bordeaux, c’est que cette ville est un bel exemple de ville en dehors de la capitale, qui s’est beaucoup développée au cours de ces 30 dernières années. Ce que l’on souhaite, c’est que toutes les expériences qu’on a pu avoir à travers l’Afrique en matière de gestion de développement durable, puissent remonter à Bordeaux et être partagées entre les uns et les autres et c’est ce travail d’identification que nous sommes en train de faire avec les entreprises camerounaises et les jeunes camerounais. Identifier quelles sont les bonnes pratiques, qu’est ce qui a marché ici, et qui peut être partagé à Bordeaux entre les uns et les autres. L’idée c’est que, ce n’est pas la France qui dicte ce qu’il faut faire. La France est juste un facilitateur. On veut que les Africains trouvent entre africains les meilleures solutions pour les défis que représente le développement. Une grande partie de la population va être de plus en plus urbanisée, il faut anticiper tout cela avec les meilleures expériences et les meilleures initiatives. Bordeaux sera également l’occasion de mettre en valeur l’extraordinaire richesse du Cameroun, une richesse culturelle, une richesse sportive. Sur ce point nous sommes en train de travailler actuellement, mettre en valeur les grands noms de l’économie et de la vie sociale et culturelle camerounaise. Ce que je souhaite, et je pense qu’on y arrivera, c’est d’avoir une belle représentation du Cameroun qui regorge d’extraordinaire talents dans plusieurs domaines. Hier (Jeudi dernier) j’ai pu revoir Iman Ayissi un Camerounais qui est une figure mondiale en matière de couture, c’est sans équivalent. Le Cameroun a aussi des gens extraordinaires, dans le domaine du sport et du spectacle, y compris en France dans le domaine de la musique, de la chanson, c’est toute cette dynamique que nous souhaitons voir éclore à Bordeaux dans le cadre de ce sommet.

Par Joseph Essama

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