Affront de Macron : les raisons structurelles et personnelles de la pusillanimité des autorités camerounaises

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Par Moussa Njoya, politologue

La semaine qui vient de s’écouler a été marquée par la valse des marches et des communiqués suite à l’affront faite par Emmanuel Macron au chef de l’Etat camerounais, Paul Biya, lors du dernier salon de l’agriculture de Paris.
Mais, malgré la multiplicité des propos officiels ainsi des manifestations plus ou moins improvisées çà et là, il n’aura pas échappé à n’importe quel observateur la pusillanimité des autorités camerounaises. En d’autres termes, le caractère timoré, faible, frileux voire craintif de leurs réactions face aux propos du président français. Alors que le commun des mortels et des citoyens se serait attendu à des actions plus fortes et plus énergiques. Si ce n’est la rupture des relations diplomatiques, quelque peu excessive pour si peu, tout au moins la convocation et la consultation des ambassadeurs de France et du Cameroun par les autorités compétente.
Le moins que l’on puisse dire est que la fierté et la dignité des Camerounais en sont sorties plus que heurtées. Cependant, cet état des choses a bien des explications structurelles et personnelles.
I- Les raisons structurelles de la faible réaction des officiels camerounais
En diplomatie plus que dans bien de domaines, l’on se situe très souvent dans le long cours, le très long terme. Et malgré la survenance des certains évènements contingents, les relations entre les acteurs, et notamment les nations, sont souvent structurées par des principes fondamentaux qui varient assez peu. Il en est ainsi des rapports entre Cameroun et de la France plus spécifiquement, mais plus généralement de la doctrine des relations extérieures du pays de Paul Biya.
Le Cameroun, une chasse gardée de la France
Du 04 au 08 septembre 1986, Paul Biya effectue une visite officielle en République Fédérale d’Allemagne. Au cours de celle-ci, il annonce l’ouverture d’un consulat du Cameroun à Hambourg, l’exemption de visas pour les Allemands voulant venir au Cameroun, et surtout, il invite les hommes d’affaires de ce pays à venir massivement investir au Cameroun. Et pour bien se faire comprendre et rassurer ses interlocuteurs qui y verraient une incursion dans l’un des fleurons du pré carré français, il déclare, « le Cameroun n’est la chasse gardée de personne, ni d’aucune grande puissance. ».
Mais, au-delà du caractère quasi-révolutionnaire de cette assertion, la réalité est toute autre car le Cameroun est et demeure bel et bien la chasse gardée de la France. Comme je le disais déjà en juillet 2015 dans les colonnes du journal ‘’Le Jour’’ lors de la visite de François Hollande au Cameroun, « en dépit des circonvolutions, des déclarations et de la présence des nouveaux partenaires à l’instar de la Chine, le Cameroun reste la chasse bien gardée de la France. ».
En effet, sur le plan économique, si l’on a vu la France perdre quelques part du marché et notamment des projets au profit de la Chine, il n’en demeure pas moins que les secteurs les plus stratégiques sont encore en grande partie entre les mains des entreprises françaises.
Selon l’ambassade de France au Cameroun, les filiales des entreprises françaises sont présentes dans un large panel d’activités, comme le pétrole (Total, Perenco), l’agriculture et l’agroalimentaire (Compagnie fruitière, Vilgrain, Castel), les équipements électriques et informatiques (Schneider, Va Tech, Cegelec), la distribution (CFAO), le ciment (Lafarge), la logistique et les transports (Bolloré, Air France), la téléphonie mobile (Orange), les banques et les assurances (Société Générale, Crédit Lyonnais, Axa), et le BTP (Vinci, Bouygues).
L’importante présence française au Cameroun marque une position de quasi-monopole dans les grands secteurs-clés de l’économie camerounaise. C’est par exemple le cas du groupe Bolloré Africa Logistics dans le domaine portuaire et ferroviaire. Et le groupe Hachette détient presque toute l’édition et la distribution littéraire camerounaise.
Ainsi, c’est bien grâce à la France que l’Union Européenne demeure le premier partenaire économique du Cameroun avec 39,7% de la valeur globale des échanges de ce pays.
En outre, dans le cadre de l’aide publique au développement, le rôle de la France est tout aussi déterminant. En effet, en plus des aides bilatérales comme dans le cadre du contrat désendettement développement (c2d) où la France a accordé au Cameroun plus de 800 millions d’euros de réduction des dettes entre 2006 et 2016, le pays d’Emmanuel Macron est le principal garant du Cameroun pour ses emprunts et son éligibilité aux programmes d’aides des institutions multilatérales tels que la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Un statut d’avaliste indispensable qui est largement dû aux conventions monétaires entre les deux pays notamment celles qui régissent la zone franc Cfa. Conventions monétaires qui rendent d’ailleurs impossible toute activité économique du Cameroun en dehors de ses frontières sans l’intervention et la médiation de la France
Dans le domaine militaire, en dépit des programmes de coopération élaborés avec des pays comme la Chine ou la Russie, et la place stratégique des Israéliens dans la sécurité présidentielle, la majorité des militaires camerounais sont formés par des instructeurs français. Les équipements sont aussi largement d’origine française.
Pour ce qui est de la politique internationale, la France reste le « porte-voix » du Cameroun dans les instances internationales, telle que les Nations Unies.
C’est surtout dans le domaine culturel que les liens sont plus forts entre le Cameroun et la France qui demeure la principale destination d’immigration des camerounais, ainsi que le principal modèle tant sur le plan éducatif, politique que sociétal.
La diplomatie de « profil bas » du Cameroun
William Eteki Mboumoua de regretté mémoire avait coutume de dire que la diplomatie camerounaise n’est ni tapageuse, ni orageuse, mais discrète et efficace. Mais en réalité, il s’agit de ce je pourrais appeler une « diplomatie de profil bas » qui est en vigueur depuis les premières années d’indépendance.
Aussi, les autorités camerounaises se sont-elles toujours données comme strictes directives le règlement pacifique des conflits et surtout la non-ingérence dans les affaires internes des autres Etats. Cette dernière se confinant même à de l’indifférence. Tandis que le pacifisme du Cameroun s’assimile quasiment à de la faiblesse.
C’est ainsi que le premier président camerounais s’est toujours gardé de contrarier frontalement la France. Et lorsque des sujets délicats comme la guerre du Biafra ou encore le fonctionnement de l’Organisation commune Africaine et Malgache (Ocam), Ahmadou Ahidjo se « réfugiait » souvent derrière Léopold Sedar Senghor, le président sénégalais d’alors, fort de son prestige d’académicien.
Dans la sous-région, Ahidjo n’était non plus une foudre de guerre. Avalant volontiers des couleuvres. C’est notamment le cas avec le grand voisin, le Nigeria, comme le démontrent les épisodes des années 1970 où face à l’agressivité des nigérians contre les navires et les ressortissants camerounais, Ahmadou Ahidjo avait toujours fait montre de conciliation allant jusqu’à, et ce contre toute logique, indemniser le nigérians qui étaient pourtant fautifs.
Comme le dit Philippe Gaillard dans son célèbre ouvrage biographique consacré au premier président camerounais, « Situé entre l’ex-AEF et le Zaïre francophones à l’est et au sud, et le Nigeria à l’ouest, carrefour des peuples et des religions, le Cameroun a un rôle éminent à jouer. Il ne le jouera jamais, car c’est difficile et car Ahidjo se comporte ici, non seulement avec prudence habituelle, mais avec circonspection ».
Le moins que l’on puisse dire est que Paul Biya, qui, contrairement à ce que certains observateurs très peu avertis pensent, copie infiniment son « illustre prédécesseur », est resté sur la même dynamique.
II- Les considérations personnelles liées à certaines autorités camerounaises
Cependant, cette logique institutionnelle et structurelle ne saurait totalement expliquer la mollesse et surtout les atermoiements dans la réaction du gouvernement camerounais. Les équations personnelles étant à prendre en compte.
Les batailles de succession
En effet, c’est un secret de polichinelle que la très grande majorité des collaborateurs pensent au quotidien à la fin du régime de Paul Biya et surtout à son remplacement. Par conséquent, ils :
– Amassent d’importantes fortunes, soit pour préparer une vie paisible après, soit pour se constituer un « trésor de guerre » en vue de l’éventuelle lutte de succession.
– Promeuvent plus leurs images personnelles que celle du Chef de l’Etat, encore moins celle des institutions dont ils ont la charge. C’est ainsi, qu’ils investissent d’importantes sommes d’argent, et mettent le personnel mis à leur disposition, exclusivement au service de la promotion de leur image de marque. Délaissant, celle des institutions.
– Sabotent le travail de leurs collègues afin, soit d’entrainer leurs sorties du gouvernement, soit ternir leur image auprès de l’opinion publique.
Dans cette logique de l’après-Biya les uns et les autres craignent des sanctions internationales qui compromettraient toutes leurs chances de succéder au Prince. Et plus que tout de se mettre à dos la France dont le rôle serait capital dans la dévolution du pouvoir.
De la famille et des biens en France
Plus prosaïquement, de nombreux membres du gouvernement du Cameroun ont des membres de leurs familles et des biens en France. Autant d’intérêts qu’ils n voudraient pas remettre en question.
Surtout que la ferme conviction quant aux idéaux du Renouveau n’est pas toujours de mise.

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