David Kengne : « La microfinance ne doit pas être calquée sur le modèle bancaire »

Après une cascade de faillite dans le secteur de la microfinance, le spécialiste analyse la crise que connait le Crédit Mutuel et jette un regard prospectif sur ce secteur en pleine reconstruction.

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Quelle analyse faites-vous du secteur de la Microfinance au Cameroun ?
Les établissements de microfinance exerçant au Cameroun réalisent les missions qui sont les leurs. En effet, sur le plan social, grâce à ces institutions, des millions de Camerounais ont désormais accès aux produits et services financiers où qu’ils se trouvent. Quelle que soit la localité où vous vous trouvez de nos jours, et quelle que soit la couche sociale à laquelle vous appartenez, bayam sellam, agriculteurs, éleveurs, artisans, etc… vous avez la possibilité d’accéder à une diversité de produits et services financiers de votre choix proposés par des établissements de microfinance agréés. Au plan économique, le volume de plus en plus croissant de crédit injecté dans les activités génératrices de revenus permet aux populations sus visées de créer de la richesse. Depuis une dizaine d’années les micro entrepreneurs, les agriculteurs, les artisans soutenus par les établissements de microfinance contribuent à hauteur de 15 % au Produit Intérieur Brut (PIB). C’est-à-dire, 15 % de richesses créées au Cameroun proviennent de ces micro entrepreneurs et particulièrement celles exerçant en zone rurale. Les crédits accordés aux micro entrepreneurs camerounais permet à notre pays de contrôler 70 % des échanges intracommunautaires. Le secteur agricole essentiellement financé par la microfinance emploie 45 % de la population active de notre pays. Sans compter que 82 % des disponibles caloriques sont fournies par les denrées agricoles locales produites par les financements offerts par les établissements de microfinance. Les établissements de microfinance emploient directement plus de 15 000 Camerounais pour la plupart des jeunes filles et de jeunes garçons formés dans nos universités.

Au plan de l’élargissement de l’assiette fiscale, les établissements de microfinance jouent un rôle non négligeable. Et ce que je déplore ici c’est que le gouvernement n’apprécie pas toujours cette contribution à sa juste valeur. En effet, plusieurs micro entrepreneurs sont sortis du maquis fiscal à la faveur des crédits qu’ils obtiennent des établissements de microfinance. La présentation d’une carte de contribuable ainsi que d’un titre justifiant que l’activité que vous menez est en règle avec l’administration fiscale constituent des préalables pour obtenir un crédit auprès des établissements de microfinance. Ces mesures ont permis à des centaines de milliers de micro entrepreneurs de devenir des opérateurs économiques citoyens qui sont immatriculés auprès de l’administration fiscale et payent leurs impôts libératoires ou leur patente selon le cas. Ne fût-ce que pour cette mission sociale, les établissements de microfinance devraient mériter une attention spéciale notamment en leur donnant des moyens pour continuer à réaliser cette difficile mission.

“…plusieurs micro entrepreneurs sont sortis du

maquis fiscal à la faveur des crédits qu’ils

obtiennent des établissements de microfinance.

Ces mesures ont permis à des centaines de

milliers de micro entrepreneurs de devenir des

opérateurs économiques citoyens qui sont

immatriculés auprès de l’administration fiscale

et payent leurs impôts libératoires ou leur

patente selon le cas…”

Au plan règlementaire, malgré les efforts déployés par l’Autorité Monétaire Nationale et la Commission Bancaire de l’Afrique Centrale (Cobac) pour adopter des lois et règlements pour protéger les dépôts des clients/membres, nous notons encore des brebis galeuses dans les rangs du secteur de la microfinance. C’est ce qui justifie malheureusement la peur de certains clients à chaque fois qu’un établissement de microfinance est placé sous administration provisoire ou en liquidation.

Toutefois, nous devons le relever pour apaiser les inquiétudes des uns et des autres pour dire que, du côté des établissements de microfinance, beaucoup d’efforts sont en train d’être faits par les professionnels de la microfinance (administrateurs et personnel opérationnel) pour améliorer leurs pratiques en matière de gestion. Ces efforts sont marqués par la qualité des services offerts qui s’améliore de jour en jour. Le nombre de faillite a considérablement baissé au cours des cinq dernières années. Il y a une dizaine d’années, un établissement de microfinance fermait les portes en moyenne chaque mois emportant avec lui des centaines de millions de dépôts des épargnants. Grâce à la surveillance de la Cobac, grâce au suivi rapproché de l’Autorité Monétaire Nationale (ministère des Finances), aux partenaires de développement bilatéraux et multilatéraux ainsi qu’ aux institutions de formation, ce nombre a baisé de manière très considérable.

Parlant de la contribution de l’Autorité Monétaire et de la Cobac dans l’assainissement du secteur de la microfinance, pensez-vous que ces deux acteurs jouent réellement leurs rôles ?
Ces deux acteurs majeurs dont le rôle est de réguler l’activité de la microfinance jouent pleinement chacun son rôle. Au niveau de la Cobac, plusieurs missions de contrôle sont effectuées au sein des établissements de microfinance. Et ces missions permettent d’identifier des insuffisances dans plusieurs domaines tels que les méthodes de gouvernance, la tenue de la comptabilité, la qualité du système d’informations, les crédits accordés aux dirigeants et qui ne sont pas toujours remboursés, les mesures mises en place par les établissements de microfinance pour protéger les dépôts des clients contre les risques et les braquages, le niveau bas des salaires payé au personnel, le traitement peu honorable des dirigeants responsables agrées par l’Autorité Monétaire après avis conforme de la Cobac…. Tous ces constats font l’objet de projet de règlements qui sont discutés avec les mêmes professionnels du secteur pour limiter dans l’avenir ces mauvaises pratiques observées lors des contrôles.

Du côté de l’Autorité Monétaire, je dois relever pour m’en réjouir, l’attention très prononcée de monsieur le ministre des Finances en fonction qui a instruit à ses collaborateurs de faire le tour de toutes les régions du pays ; même les régions en guerre pour diffuser le nouveau dispositif réglementaire en vue de donner l’occasion aux professionnels qui travaillent au quotidien de pouvoir mesurer les enjeux et les défis de cette nouvelle réglementation qui est entrée en vigueur depuis janvier 2018 et qui, malheureusement contient des dispositions désormais très contraignantes pour le management des établissements de microfinance. Cette tournée a débuté par les régions du grand Nord, et s’est poursuivie dans le Littoral dans le courant des mois de février et de mars 2019. Elle est annoncée dans les autres régions au cours des semaines qui suivent. En ma qualité d’expert en microfinance, j’apprécie la qualité des intervenants et des échanges au cours de ces rencontres. J’encourage ces deux organes à continuer ces réformes en vue d’assainir le secteur ; mais surtout en mettant en avant le rôle pédagogique qui doit précéder toutes leurs actions pour éviter de tuer la poule aux oeufs d’or. La microfinance encore en phase de construction, il ne faudrait pas admettre aucune action dont le résultat pourrait contribuer à déconstruire cette noble œuvre.

Le secteur de la microfinance est actuellement ébranlé par la fermeture du Crédit Mutuel. Quelle explication vous apportez à cette dernière crise ?

Effectivement, depuis quelques semaines des messages circulent dans les réseaux sociaux faisant état de la fermeture imminente du Crédit Mutuel qui est un établissement de microfinance de 1ère catégorie et qui faisait malheureusement partie des premiers établissements de microfinance agrées au Cameroun. Seulement, je dois dire pour la gouverne de la clientèle des établissements de microfinance en général et de ceux du Crédit Mutuel en particulier que cette institution était en difficultés très profondes depuis plus de cinq ans ; même avant le décès de son Promoteur il y a près de trois ans. Depuis belle lurette, le Crédit Mutuel ne réussissait plus à honorer ses engagements vis-à-vis de ces clients/membres en raison des tensions récurrentes de trésorerie. Face à cette situation préjudiciable pour les clients/membres, la Cobac a désigné il y a près de deux années un administrateur provisoire qui a déployé des efforts considérables pour sauver les dépôts des épargnants et relancer cette structure. Malheureusement, les efforts de cet administrateur se sont heurtés au manque de coopération et aux exigences de gros déposants doublé des difficultés observées dans le recouvrement des crédits accordées assez souvent sans garanties. Sans compter que, dans la plupart des cas l’essentiel de ces crédits n’avaient pas de fonds de dossiers.

Ce statu quo a amené la Cobac à mettre le Crédit Mutuel en liquidation depuis le mois dernier et à nommer un liquidateur dont la mission sera de réaliser les actifs pour éponger une partie du passif. En français facile, le liquidateur doit vendre les quelques biens qui existent encore du Crédit Mutuel, recouvrer les crédits ; et le fruit de ces ventes et de ces recouvrement va permettre de rembourser les dettes. Toutefois, il convient de préciser que les recettes obtenues à la suite des actions du liquidateur seront affectées en priorité au règlement des dettes fiscales, des dettes dues au personnel, des engagements hypothéqués et c’est le solde qui pourra éventuellement rembourser une partie des dépôts des clients/membres.

Malgré l’assainissement de secteur par le gouvernement, le système de microfinance reste toujours fragile. Quels sont les véritables maux des EMF ? Qu’est ce qui explique les fermetures en cascade des EMF ces dernières années ?

L’industrie de la microfinance souffre de maux que nous pouvons classer en plusieurs catégories à savoir, les causes imputables aux EMF. Parmi ces causes il y a, la mauvaise gestion des promoteurs et dirigeants. Les crédits accordés aux promoteurs, à leurs épouses, leurs enfants ou leurs amis et qui ne sont malheureusement pas souvent remboursés, les surfacturations des prestations fournies par les promoteurs et les dirigeants. Vous trouverez des établissements de microfinance où les promoteurs et les dirigeants sont en même temps leurs propres bailleurs, les fournisseurs des rames de papiers, des ordinateurs, de l’encre, des meubles. C’est encore eux qui effectuent les aménagements des agences. Pire encore, les prix qu’ils facturent sont exorbitants.
Toujours dans cette même rubrique, il y a le manque de formation. Il convient de préciser pour la gouverne des professionnels des établissements de microfinance que la formation du personnel et des administrateurs constitue une voie incontournable pour réaliser de bonnes performances. Aujourd’hui, il y a une dizaine d’établissements de microfinance qui se démarquent en réalisant des centaines de millions de bénéfices parce qu’ils mettent le personnel au centre de leur management. Ce personnel bénéficie d’un bon programme de formation sur les bonnes pratiques dans divers domaines de l’activité de la microfinance ; par la suite, le suivi de la mise en œuvre des formations acquises est assuré ; et les résultats suivent automatiquement.

La qualité approximative du système d’information de gestion qui ne permet pas toujours d’anticiper sur les risques de fraudes de toute nature ; mais également ne permet pas de bien suivre le portefeuille de crédit. Les produits de crédit inadaptés. De nos jours, nous rencontrons des EMF qui accordent des crédits de très gros montants aux clients sans aucun moyen de les suivre. Il en est de même des EMF qui proposent des produits de découvert à leur clientèle alors qu’ils ne disposent pas d’outils ou d’expertise nécessaires pour la mise en œuvre et le suivi de ce produit qui est plus orienté banque commerciale classique.

La deuxième catégorie de problème est constituée de la qualité des règlements et des lois qui régissent l’activité da la microfinance en zone CEMAC. Nous remarquons malheureusement que l’organe de régulation et de contrôle qu’est la Cobac transpose assez facilement les règlements qui régissent les banques commerciales classiques dans le secteur de la microfinance. Ce qui pose un véritable problème car le métier de banque est différent de celui de la microfinance ; même si les deux acteurs font de l’intermédiation financière. Les règlements qui régissent l’activité de la microfinance doivent être adaptés à l’activité de la microfinance et non calqués sur le modèle bancaire.

“Les lois et le dispositif judiciaire actuels semblent plutôt protéger les clients délinquants qui prennent les crédits et ne les remboursent pas”

La troisième catégorie des problèmes est constituée de la fiscalité qui régit l’activité de microfinance. En effet, la fiscalité à laquelle l’activité de la microfinance est assujettie constitue un gros handicap qui plombe la création de la richesse et limite la création d’emplois au Cameroun pour la simple raison que, telle que pratiquée, le crédit coûte plus cher au micro entrepreneurs à sa sortie du fait de la TVA qui vient renchérir le coût du crédit. De même, les impôts et taxes payés par les établissements de microfinance les privent de ressources pour accorder de micro crédits. Et lorsque nous savons que chaque micro crédit de 200 000 Francs CFA que l’EMF accorde permet d’employer en moyenne deux à trois camerounais, nous comprenons que la fiscalité actuelle rame à contre-courant de la politique gouvernementale en matière de création d’emplois et de création de richesses.
Enfin, il y a le problème de recouvrement des crédits dans les EMF. Les lois et le dispositif judiciaire actuels semblent plutôt protéger les clients délinquants qui prennent les crédits et ne les remboursent pas. La plupart des juges sinon tous présentent de grosses insuffisances dans la maîtrise de l’activité de la microfinance. Il y a quelque chose à faire de ce côté-là. Nous recommandons ici que la loi sur la répression du non remboursement de crédit en cours soit rapidement adoptée par l’Assemblée Nationale ; ensuite que le gouvernement crée une juridiction spéciale dotée de magistrats formés et agréés pour juger dans des délais bien précis toutes les affaires liées aux activités bancaires et de microfinance. Enfin, que la Cobac adopte un règlement spécial pour le recouvrement des créances des établissements de microfinance dans la Cemac.

Le ministère des Finances a mis en place une Centrale des risques des Établissements de Microfinances pour réduire le risque de banqueroute. Quel est l’apport de cette institution ? Quelles autres solutions proposez-vous pour réduire les risques des EMF ?

La Centrale des risques qui est en cours d’implémentation et qui sera élargie à l’activité de la microfinance, constituera un outil déterminant dans la lutte contre les clients délinquants. Seulement, le coût d’accès à cet instrument par les EMF pourrait constituer une limite à son efficacité.

A côté de cette centrale, le gouvernement devra accélérer comme nous l’avons dit un peu plus haut l’adoption de la loi sur la répression des clients qui ne remboursent pas leurs crédits. Je suggère même que ce dispositif, s’il est adopté au Cameroun, soit rapidement généralisé dans la Cemac.

“il faudrait que la Cobac revoie également la manière dont les administrateurs provisoires mettent en œuvre leurs missions”

Cependant, la Cobac a pris une batterie de mesures applicables d’ici 2020 pour assurer la viabilité de ce secteur dans la sous-région. Que vous inspirent ces nouveaux dispositifs réglementaires ?

Il s’agit là de bonnes initiatives à encourager et à vulgariser à travers des formations, du coaching et du suivi rapproché. Tout en réitérant les réserves faites un peu plus haut, nous devons recommander aux organes de surveillance de l’activité de la microfinance de compléter son dispositif par un véritable règlement sur des mesures préventives de protection des dépôts. De même, il faudrait que la Cobac revoie également la manière dont les administrateurs provisoires mettent en œuvre leurs missions ; notamment en prévoyant des agréments pour accéder aux fonctions d’administrateurs provisoires et de liquidateurs des EMF ; car de nos jours, on rencontre dans les rangs de ces administrateurs provisoires certains, dont l’objectif est simplement de se faire de l’argent au détriment du redressement de l’institution qui leur a été confiée. Nous avons des exemples actuels ici au Cameroun. Comment comprendre que des promoteurs d’établissements de microfinance sous administration provisoire font des efforts de recapitalisation de leur institution dans la limite approximative demandée par l’administrateur provisoire ; et que ce dernier se refuse de proposer à la Cobac la fin de l’administration provisoire. Nous recommandons également à la Cobac et à l’Autorité Monétaire d’adopter un règlement qui exige une attestation de formation délivrée par un cabinet ou centre reconnu pour toute personne qui aspire aux fonctions d’administrateur ou d’élu dans un établissement de microfinance prouvant qu’il a suivi un cours sur la gouvernance et la gestion du crédit et les normes prudentielles et analytiques en microfinance.

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